‹ Réflexions d'un solitaire (volume 3)Chapitre 72 sur 89 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

IL FAUT PRENDRE GARDE A Ql I L'ON PARLE

Dans notre bouleversement révolutionnaire, rien ou presquerien n'est demeuré tel qu'il étoit. Beaucoup de riches sont devenus pauvres, et plus encore de pauvres ont fait fortune. Aussi, les premiers, voyant leurs inférieurs montés sur le pinacle, combien ne voudroient-ils pas avoir ménagé, obligé ceux qui jadis sollicitaient, imploroient leur protection !

Il est de même prudent de ménager les jeunes gens, non encore proclamés, qui brûlent d'amour pour la gloire et qui viennent à nous pour obtenir nos conseils et notre appui. Hommes à réputation, ne les repoussez pas, car bientôt peutêtre vous serez honteux de les voir vos égaux ou vos supérieurs sans pouvoir vous y opposer, puisque leurs succès brillans et la voix publique vous en feront la loi. Cherchons donc à démêler dans le jeune homme de mérite ce qu'il peut être quand justice lui sera faite ; n'agissons pas par intérêt, mais comme acte de justice. Combien de musiciens qui m'avoient honoré de leur insultante protection sont venus me complimenter ensuite sur mes succès! Il étoit trop tard, ils dévoient m'encourager quand j'étois dans l'arène épineuse du malheur. Quand je me rappelle qu'un petit poëte musqué, qui me promettait un opéra, a reçu de moi cent visites suppliantes pendant qu'il faisoit sa toilette

embaumée, qui me donnoit des maux de tète alfreux, et que ce même petit monsieur, forcé par les gens de lettres du premier ordre, a daigné me reconnoitre pour son supérieur en talent (1); quand je songe encore que l'exécrable musicien ou amateur de musique qui m'écrivit anonymement, le jour de mon premier essai dans la carrière, lorsqu'on exécuta si mal ma musique chez le prince Conti (2), « que je pouvois plier bagage et m'en retourner chez les Liégeois » ; quand je songe que ce perfide m'a peut-être embrassé dix fois ensuite pour me féliciter! Je dis et répète encore qu'il faut tâcher de connoître les bons rejetons qui sont destinés à remplacer le vieil arbre.

On voit de véritables amateurs qui n'aiment les arts que pour le charme qu'ils répandent sur notre vie. Il est des professeurs qui aiment et encouragent le jeune artiste amant de la gloire; mais il est aussi des jaloux qui ne proclament l'homme d'un mérite reconnu que parce qu'il leur sert pour en écraser d'autres.

Au point où nous sommes montés, il est impossible qu'un seul homme possède toutes les parties de l'art qu'il professe. C'est une boule énorme que chaque artiste prend à partie, qui d'un côté, qui de l'autre; elle est trop grosse pour qu'un seul puisse en embrasser la circonférence entière. C'est par les efforts de tous qu'on parvient, et qu'on parviendra le plus près possible de la perfection. J'aime le mot des anciens : « Un tel pour telle chose. » Revenons à notre affaire.

Je ne pense pas qu'un vrai musicien puisse parler à quelqu'un d'une manière inconvenante et sur un ton faux; aussi les Grecs vouloient-ils que généralement on sût la musique; et « musique », pour eux, vouloit dire les beaux-arts, « l'art des muses » ; celui qui leur étoit étranger passoit pour un homme dont l'éducation avoit été négligée; mais ne parlons ici que du

(1) Il s'agit Je Légier, « jeune poète, homme du beau monde, passant les nuits à jouer et les jours à faire des vers » (Grétry, Essais, t. I). Il fournit à Grétry le livret 'lui: opéra-comique, [1 Mariages Samnites, arrangé à la hâte d'après un conte de Marmontel, et qui, plus tard, reparut en grand-opéra ; sous ces deux forme: l'ouvrage n'obtint d'ailleurs que peu de succès.

(2) Le prince de Conti, chez qui Grétry lit entendre, avant d'avoir pu la fait

senter, la part les \fariaget Samnites. L'exécution fut exécrable. « L'ennui l'ut s'

universel, raconte le compositeur, que je voulus fuir après le premier acte. » (Essais, lome I |

musicien de nos jours Comment celui qui, par sentiment el par élude, connoîi et distingue le langage de tous, pourroit-il manquer lui-même aux convenances du langage social? Lt quel art plus important que celui de La parole, puisqu'elle expliquela pensée? I n comédien, ambassadeur d'Athènes, remplissoil sans doute honorablement sa mission, puisque l'aréopage le chargeoit des intérêts de l'Etat. On peut parler sans chanter, dira-t-on. Oui, mais peut-on chanter sans parler, si la musique est expressive et peint quelque passion? Le talent du musicien dramatique est de pressentir le ton de chaque interlocuteur; de là m. ut la variété de ses chants; et ce don de nature est aussi nécessaire au poëte, a l'historien, et, figurément, au statuaire et au peintre, puisqu'on dit de leurs meilleures productions qu'il ne Kur manque que la parole (sous-entendue dans l'expression de leurs chefs-d'œuvre); mais ce tact de l'instinct doit être, chez l'artiste, plus naturel qu'étudié : la vérité appartient a l'inspiration, comme la manière de la rendre appartient à l'art, (-'est un instant, je crois, qui décide du caractère vrai ou faux et, par conséquent, du mérite de tout ouvrage. Combien donc il importe que cette première conception soit exacte! En musique (je l'ai éprouvé cent fois), si la situation conçue n'amène avec elle son expression véritable, on a beau chercher, il y aura incohérence entre elle et la manière dont elle est rendue. Les situations varient sans doute dans le cours d'un drame, mais le premier morceau de musique étant fait semble indiquer le genre de l'œuvre entière. Aussi commençois-je souvent par les scènes les plus importantes du poëme, dont le reste n étoit, à mon gré, qu'un dérivé nécessaire. Voyons notre objet sous d'autres faces, son importance l'exige.

J'ai remarqué que je parlois mal et hors propos quand je préparois le discours que je voulois articuler : pourquoi? parce que je n'avois pas pris chez moi le ton convenable à la circonstance future. Je croyois, je suppose, parler au ministre en audience publique, où il faut être concis, révérencieux, et donner son placet. Point : J'étois reçu tête-à-tête dans un cabinet, et l'homme en place, en robe de chambre, prenoit un ton familier qui exigeoit d'autres expressions que celles préparées dans ma tète, et qui en même temps changeoit toute

ma musique. Je suppose encore que le jeune homme amoureux prépare pendant la nuit tout ce qu'il dira le lendemain à sa belle inhumaine pour l'attendrir. Il va chez elle, il est reçu à bras ouverts et voit clairement qu'il faut des actions et non pas des paroles. Dans certains cas, jusqu'à : « Comment vous portezvous? » est d'une bêtise sans pareille; la situation dit tout et veut être prise sur le fait. Pourquoi rapportons-nous plus de profit d'une narration faite par impromptu par l'homme instruit et chaud que de ses écrits que nous avons lus et qui sont déposés dans notre bibliothèque? C'est parce que ses écrits ont été faits avec lui seul et que son discours improvisé, circonstancié, fait devant nous et pour nous, a pris toutes les teintes convenables à la situation. Nous l'avons souvent remarqué; si l'on fait du bruit dans une assemblée pendant qu'un homme parle, il décline et ne dit plus rien qui vaille. Au contraire, qu'un profond silence ou qu'un murmure flatteur et momentané l'encourage, les expressions viennent en foule exprimer ses idées; il en est lui-même étonné; ce n'est plus lui qui parle, c'est son génie, c'est le feu de Prométhée qui l'anime. Quand Sedaine remarquoit un silence profond dans la salle pendant la représentation de nos ouvrages, il me disoit : « Quel bel applaudissement, mon ami ! » Ce n'est pas toujours l'homme le plus doué de génie, le plus docte qui improvise le mieux. Un des hommes les plus éloquens de notre siècle, J.-J. Rousseau, nous répète sans cesse dans ses Confessions qu'il reste souvent commeun hébété et ne sachant que dire dans les circonstances majeures; mais prenons garde à qui Von parle et à quel homme il est facile d'imposer; car cet hébété, la plume à la main et maître de son temps, est un Démosthène capable de terrasser ceux qui l'ont fait rougir de son ineptie momentanée. Cet espèce de maladie provient, je crois d'un conflit de timidité, d'amourpropre et de manque d'habitude, timidité qui disparoît quand l'homme habile qui en est atteint se trouve seul vis-à-vis de luimême. Je ne crois pas cette maladie incurable cependant, et je pense que si Jean-Jacques, maître d'école, eût commencé à parler devant des enfans, il en eût guéri, lui, moi et bien d'autres, qui souvent ne savent que rougir quand il faudroit parler. Avec l'usage, il s'établit dans la tête de l'homme instruit

mi' ertaine routine (qui ne ressemble p;is mal à ia poulie qui tourne) qui ne le laisse jamais en défaut. Chaque chose qu'il veut dire a chez lui divers mois pour l'exprimer, et si l'un lui

|ue, l'autre arrive ; ce n'esl pas toujours le meilleur, mais qu'importe, demain il dira le reste. Donc il n'improvise pas, il répèle. On remarque à l'Institut que ce ne sont pas les plus huppés qui parlent le mieux, mais ceux qui professent habituellement. Cependant, l'homme à réputation impose le silence quand il parle, et quelques mois sortanl de sa bouche vénérable sont écoutés et recueillis comme des aphorismes qui renferment plus de sens et de substance qu'un long discours verbeux.

Il faut prendre garde à qui l'on parle.

Après un combat sanglant et la victoire remporté présente au général des soldats blessés u Vous êtes des braves, mes amis, leur dit-il : mais j'aimerois à voir ceux qui vous ont fait ces larges blessures. » Alors une grosse voix sort de dessous une grosse moustache, en articulant ces trois mots : a Ils sont morts. »

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