‹ Réflexions d'un solitaire (volume 3)Chapitre 73 sur 89 · LA VIEILLESSE EST UN SOMMEIL · texte numérisé non relu

LA VIEILLESSE EST UN SOMMEIL

La vie n'est qu'un songe, nous dit-on ; mais c'est surtout dans le sommeil de la vieillesse que le rêve s'achève. En abrégé : rien ne ressemble mieux à l'état progressif de la vieillesse que les gradations du sommeil qui, chaque soir, appesantit nos paupières et nous plonge progressivement dans le repos et l'oubli de nous-mêmes. Semblables aux enfans dont l'existence s'entretient dans un sommeil réparateur, tous les vieillards dorment. Enfance et vieillesse doivent forcément avoir des rapports : l'une comme commencement, l'autre comme terme de la vie ; c'est la force vitale ascendante ou descendante : ascendante jusqu'au génie de l'homme, descendante jusqu'à la matière qui lui a servi d'enveloppe. En sortirons-nous spirituellement ? — Sans doute. — Notre moi d'existence nous suivra-t-il ? — Nul encore n'a pu le dire, hors Pythagore, qui nous trompa en disant qu'il se rappeloit avoir été autre que Pythagore ; mais un contre tous ne prouve rien (i).

(1) La doctrine du célèbre philosophe grec était originaire de l'Inde. Elle affirmai la théorie de la métempsycose, d'après laquelle, à la mort de l'homme, son ame passait dans le 01 ps d'une bète immonde si sa vie avait été vicieuse, et dans celui d'un être supérieur s'il avait été vertueux. Pythagore prétendait lui-même avoir gardé le souvenir — as.M il est vrai, — des corps qu'il avait animés.

Quel tableau plus attendrissant que celui du vieillard illustre, affaibli par l'âge et ne produisant plus! Est-ce bien lui ? se dit-on. Est-ce celui dont l'imagination sublime nous ravit lani de foisel nous charme encore? Hélas ! tel que l'arbre séculaire, jadis si majestueux, si productible, sa charpente primitive seule lui reste. Oui, n'en doutons point. Ce vieillard, c'est Homère montrant en souriant sou Iliade dont il ne lui reste qu'un léger souvenir. Cet autre, c'est Bélisaire appuyé sur sa lance, jadis si redoutable dans les combats. Cel autre c'est Voltaire recevant nos hommages dans sa bibliothèque, sortie presque tout entière de son cerveau. Quel courage monstrueux ne faut-il pas pour flétrir par une critique outrée, ou par la satire, la sérénité du vieillard qui repose sur ses lauriers, ou. après lui, celle de ses descendans qui s'honorent et vivent pour ainsi dire de sa gloire ! C'est cependant ce que font certains journalistes qui, n'étant rien ou peu de chose par eux-mêmes. croyenl s'élever en réputation légitime en déchirant et choisi sant les plus illustres victimes Quel courage monstrueux, dis-je, il tant avoir pour faire sans pitié couler des larmes octogénaires ! (ii Mais rien n'arrête l'écrivain journalier qui, coûte que coûte, doit faire paroître sa feuille chaque matin, qui sait que, pour être lue avidement, elle doit être aussi mordante queméchante, et dont l'amour-propre infernal se berce de l'infâme bonheur de se rendre redoutable, même auprès des hommes en réputation, et de se voir caressé par de lâches artistes qui le craignent. N'est-ce pas sainte Thérèse qui, en parlant du diable," disoit : « Le malheureux , qui n'aimera jamais ! » Si elle eût connu nos méchants périodistes, c'est à eux qu'elle eût adressece mot plein de sensibilité. Rappelons notre titre et redisons que vieillesse est sommeil. Après la fatigue du jour, notre individu tout entier a besoin de repos, sans doute ; mais je pense que la tête surtout a besoin de sommeil (s'il est un animal sans cervelle, celui-là dort peu ou point), je dis plus, d'un sommeil complet, car il est des demis et des quarts de sommeil, tels que ceux

(i) On devine sans peine que Grétry, dans cette énumération de « vieillards illustres », songe à lui-même et à ses propres déboires avec la critique du temps, coupable à ses yeux de ne pas s'attarder avec lui à une esthétique qui avait fait son temps. Et le vieux musicien exhale une fois de plus sa rage contre les gens de lettres, qui, pourtant, ne lui avaient pas été

inutiles.

qu'on éprouve et qu'on sent en voiture lorsqu'on voyage. Le repos et la tranquillité, dis-je, pourraient suffire à nos membres tatigués, mais la tête, dont le travail est continu dans la veille, et souvent dans la nuit quand on rêve, a besoin d'un sommeil complet, parce que c'est là qu'est le recueil du passé (la mémoire), le laboratoire pour le présent et pour l'avenir, qui se combinent et se concertent ensemble pour former le jugement qui nous guide et nous décide dans nos actions. La mémoire est donc très nécessaire pour former notre jugement actuel, et chacun sait que généralement elle se perd chez les vieillards. Chez eux, les fibres qui jadis furent frappées d'une idée étant desséchées par l'âge, l'idée a dû s'effacer avec elles (i). Or, sans idées, les fibres du cerveau sont en repos, ou, plutôt, disons que, sans mouvement, les fibres ne donnent point d'idées, et repos total, c'est sommeil : sommeil graduel chez les vieillards, en proportion de leur âge, d'abord partiel, puis total.

Il est cependant une différence entre le repos des fibres cérébrales produit par le sommeil, ou celui causé par l'âge ou la vétusté. L'un n'est que momentané, c'est un calme salutaire et nécessaire à la vie. L'autre, occasionné par le manque de forces organiques, est nécessaire à la mort. Dans l'un et l'autre cas, la pensée ressemble à un objet vu dans une longue perspective, dont l'imagination affoiblie se repaît et qu'elle façonne à son gré; ou c'est comme un son éloigné, presque inappréciable. Aussi, en rêve, le dormeur du jeune âge et le vieillard en tous temps existent avec confusion d'idées, mais non pas sans idées.

Sans cervelle, l'homme n'est plus. Le cerveau perclus ressemble à une page d'écriture barbouillée, où l'on ne déchiffre plus que des mots par-ci par-là, et point de phrases. C'est à peu près l'état du vieillard décrépit, du fiévreux et du maniaque.

La folie est rare chez les vieillards, et plus rare chez les enfans, parce que, chez ces derniers, il n'y a réminiscence de rien de personnel. Rien de si singulier et de si intéressant que l'enfance en manie; c'est comme deux folies à la lois qui jouent l'une avec l'autre. Mais, comme je l'ai dit, la folie est rare aux extrêmes des âges; il faut que l'individu soit en forces suffisantes

(i) Voyez le chapitre Cerveau, vol. [II, page 1 19 de mes Essais sur la musique. (G )

pour être convulsionnaire (i). Demandons encore si le vieillard rêve nuitamment, autant que dans sa jeunesse'!' Je ne le croispas : étanl toujours dans une espèce de rêve, le rêve véritable doit être foible chez lui. Telle que la résonance du son, qui fuit circulairemenl dans les airs, le rêve n'est qu'une réaction d'idées passives ; donc, si chez le vieillard les idées soin toihles, leur reaction sur le cerveau esl proportionnelle; les bonnes cordes sonores doiuiem une multitude de vibrations, mais, fêlées ou fausses, les vibrations sont rares et mauvaises: il en est ainsi des libres du cerveau.

Terminons ce chapitre en demandant si vieillesse est un rêve au même point pour la femme et pour l'homme? Il me semble avoir remarqué que le vieillard est plus rêveur, plus appesanti, plus absorbe que la vieille femme du même I /époque si funeste à celle-ci une lois totalement surmontée, elle semble éprouver (comme la repousse automnale dans les arbres» une arrière-vigueur qui se manifeste et se prolonge dans toute sa vieillesse plus sensiblement que chez l'homme. On a vu de vieilles sybiiles, de vieilles sorcières ; nous voyons de vieilles tireuses de cartes, tandis que les honneurs de la divination nous sont généralement refusés. Dans le dernier âge, la nullité de la force conceptionnelle semble fortifier la tête féminine, qui d'ailleurs s'est reposée longtemps dans les âges antérieurs. On ne peut être et avoir été : nous dormons quand elles veillent encore : aussi, presque toutes les vieilles épouses gouvernent leurs vieux maris. Les femmes furent nos nourrices dans notre enfance, elles deviennent nos gouvernantes dans notre vieillesse; nous finissons comme nous avons commencé, et « Jean s'en alla comme il étoit venu ».

(i) La folie est-elle la même dans les deux sexes? Je crois qu'elle est généralement plus douce chez les femmes : la fureur est notre digne partage. Cependant, rien de plus terrible que les fureurs utérines. Elles surpassent tous les éaaremens de la tête virile. Au reste, ceci est peu de notre ressort, et je crois que pour tous il e cile de former un bon

raisonnement sur la déraison. (G.)

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