DES GRANDS HOMMES
Tout ce qui est ne peut être autre que ce qu'il est; s'il devoit être autre, autre il seroit. Toute cause physique est nécessitée, comme on est sûr que le soleil fait le jour. Tels atomes réunis forment la pierre qui croît et décroît, telles substances réunies forment la chair (espèce d'épongé qui croît et décroît) et qui ne peuvent être autre que pierre ou chair, à moins que leurs atomes ou substances-principes ne changent de nature; alors ils deviennent autres aussi naturellement qu'ils étaient autre chose auparavant (i).
Est-il possible qu'une substance quelconque change de nature? — Non, mais elle prend sa faculté dominante en s'amalgamant avec d'autres substances majeures en force ou en nombre, qui alors lui font la loi : elle étoit principale, elle devient accessoire (2). C'est ainsi que les fruits, en changeant de
(1) Je ne désigne ici que la chair et la pierre, pour représenter la nature animée et inanimée'dans toutes les productions. (G.)
(2) C'est ainsi que (selon le docteur Swediaur, Traité des maladies vénériennes ou syphilitiques) le mercure, s'emparant du virus par affinité, lui ôte sa malignité si funeste à la génération de l'homme. (G.)
François-Xavier Swediaur, médecin allemand, né à Steyer (Autriche) en 1748, était venu se fixer à Paris au début de la Révolution; il s'y lia avec Danton et les principaux chefs révolutionnaires et se fit naturaliser Français. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages importants dans lesquels il e.xpose des idées nouvelles en médecine, notamment pour le traitement
climat ou en étant mieux cultivés, deviennent meilleurs, ou plus mauvais s'ils sont négligés ou mal acclimatés. C'est ainsi que l'homme change de structure, de couleur et de mœurs en se naturalisant, lui et sa progéniture, dans un climat différent de celui où il est né. Nous portons les fruits de notre nature intrinsèque ; nous n'en pouvons porter d'autres. Tout ceci, dira-t-on, sent fort le matérialiste. Et si celui qu'on nomme Tout-Puissant a dit : « Qu'ainsi soit », il n'est plus de matérialisme. Poursuivons. C'est donc de la combinaison forcée par l'attraction ou l'homogénéité des atomes substantiels que se forment les êtres divers. Buffon dit, en parlant de la formation du fœtus, comment les membres doivent se rendre à leurs places respectives et ne peuvent en prendre d'autres que par abus, ce qui forme les monstres, qui ne se perpétuent point, parce qu'ils manquent de rectitude. Je souhaite qu'il ait trouvé le secret dont se sert la nature pour nous conformer. Mais pourquoi, dit-on, les mêmes atomes qui ont formé l'homme et tous les individus n'en forment-ils plus d'autres? Et qui peut assurer que la nature reste inactive? N'avons-nous pas des plantes, des insectes qu'on ne connoissoit pas jadis? Ne retrouve-t-on pas sous terre des squelettes dont les individus et leurs races ont disparu ? Mais voici pourquoi nous n'apercevons pas les nouvelles créations de la nature : il lui faut peut-être (ah! que peut-être est une réticence précieuse en métaphysique !) il lui faut donc peut-être quelques milliards d'années pour créer l'homme complet et sa compagne, doués de la faculté de se reprocréer, car sans cette faculté régénératrice l'individu périt et la nature recommence sur nouveaux frais. Combien de fois n'avons-nous pas repassé et ne repassons-nous pas par son étamine pendant ce temps immense, pour nous compléter? Nous ne pouvons donc la suivre dans son opération, n'étant que passagers dans le monde. Au contraire, dans notre courte durée, nous voyons des milliards d'individus mourir et naître, naître et mourir en peu d'années, et nous ne pensons plus à la nature, agissant d'une autre manière que
des maladies vénériennes. Le traité dont parle ici Grétry fut publié en 1798 et forme deux volumes in-8°; l'auteur y affirme qne les maladies vénériennes étaient connues dans l'ancien continent longtemps avant la découverte de l'Amérique, opinion qui n'a pas prévalu. Swediaur mourut à Paris en 1824.
par la reproduction féminale, quoiqu'elle le puisse et qu'elle le fasse.
Notre composition physique a dû se faire plus lentement, plus difficilement que celle des êtres simples. Pour donner à l'homme les facultés qu'il possède, son individu, spécialement son cerveau, devoit être compliqué (source abondante de maladies) ; ou, pour retourner la médaille, il n'est intelligent et doué de raison que parce qu'il est extrêmement compliqué d'une manière propre à être ce qu'il est, et à faire ce qu'il fait (i). Mais le temps ne fait rien à l'atïaire. Cent ans sont beaucoup pour nous parce c'est notre maximum; mais pour la nature, qu'est-ce que mille siècles en comparaison de son éternité?
Tous les hommes n'ont pas les mêmes facultés intellectuelles parce que leur organisation n'est pas toujours en harmonie avec elle-même et parce que l'éducation leur a manqué. Sur mille, il en est un qui sert d'exemple aux autres; celui-là est le grand homme.
Quand j'observe les tableaux d'une école, j'aime à en chercher le type ou le maître qui a créé son genre; je vois ensuite, à l'entour de lui, cent imitateurs qui ne sont que les branches de l'arbre primitif : il en est ainsi de la musique et de toutes les choses imitées. C'est le tronc de l'arbre qui fournit ses branches, celles-ci des feuilles, mais chaque année on élague les branches, les feuilles tombent jusqu'à la dernière et le tronc reste pour produire encore. C'est ainsi que l'homme-type survit à ses imitateurs ; c'est ainsi que l'homme de génie, souvent persécuté de son vivant pour ses conceptions hardies, est enfin reconnu et révéré après sa mort. De plus, l'homme de génie se crée luimême en étudiant la nature; les hommes secondaires ne peuvent que suivre ceux qui les ont pénétrés.
J'aime les grands hommes en tous genres, j'en suis idolâtre. Ce n'est pas positivement eux que j'aime, c'est la bonne nature qui est en eux, et dont ils sont l'image. Que dis-je, l'image ? Non, c'est parce qu'ils sont la nature même ; c'est parce qu'ils sont elle, qu'ils ne ressemblent qu'à elle et à nul autre. Les Grecs
(i) Ce que je dis se confirme en voyant qu'il ne faut qu'un coup d'électricité pour former les nuages d'insectes. Il a fallu et il faut bien d'autres opérations physiques et chimiques pour créer l'homme ! (G.)
disoient d'AIcibiade qu'il avoit deux àines, une pour la gkjire et une pour le plaisir. Disons que, comme tous les grands talens, il étoit enfant gâté de la nature. Il est impossible d'être copiste en rien quand on est né original ; et, chose affreuse, pour les copistes, s'ils ont un éclair de génie, souvent mal placé, l'homme original (qui, semblable à la nature, fait des vivants avec des morts), l'homme original, dis-je, s'en empare, le met à sa vraie place, et en dépouille ainsi le malheureux inventeur qui voit son bien et n'ose le réclamer. C'est comme une marchande de fruits qui voit passer son enfant dans un pompeux équipage, elle n'ose dire : C est ma fille. Ou c'est comme l'être nul qui se voit affublé d'un riche costume. 11 se dit : Est-ce bien moi? S'il parloit haut, on lui répondroit : — Oui, mannequin !
L'homme sans verve n'a rien en soi qui puisse plaire à l'homme bien né. Originalité est écrit sur tout ce que fait celui-ci ; copie est de même imprimé sur tous les faits et gestes de l'autre.
J'aime à pardonner quelques écarts au grand talent, il y a \.o\i]o\iïs dix pourquoi à la suite de ses singularités. L'imbécillité a aussi ses pourquoi, mais oubliez-les ; du côté du génie on respire l'encens; l'ignorance exhale le fumier. Avec Pythagore ne disons pas au grand homme :
Garde-toi de choisir le laurier pour abri : S'il écarte la foudre, il attire l'envie.
Eh bien! l'envie, soit! préfères-tu la pitié ou le mépris? — Pourquoi le mépris? — Parce que l'amour-propre au teint livide marche à côté de l'ignorance. On remarque dans l'homme de génie mille conséquences de son talent ; conséquences qui ne peuvent être autres que ce qu'elles sont, sans préjudicier au talent même. Plus l'homme possède un talent vrai, plus il est natwe, et moins il doit à l'éducation. Il est né libre autant que l'homme façonné est esclave. Tout étant en lui d'institution naturelle, il est assujetti à une force, une puissance qui l'entraîne quelquefois hors des limites sociales. On pardonne au fou ses écarts; il fait rire, il fait pitié : il y a peut-être quelques rapprochemens à faire entre l'homme emporté par le feu du génie et celui dont les
ressorts organiques sont dérangés. L'un est un fou sublime, l'autre est moins que la brute, puisqu'il possède des organes sans facultés. Pardon, homme de génie, si la comparaison te blesse, mais les extrêmes se rapprochent forcément; tu as trop, respectivement à la multitude; tu lui parois un être imaginaire; le fol n'a rien que sa folie, il est également hors de ligne, toi vers l'éther spiritueux, lui vers la fange. Lui n'est jamais toi ; toi, tu lui ressembles peut-être dans l'instant de tes créations; mais bientôt Minerve vient à ton secours, elle saisit les rênes des coursiers fougueux du soleil qui t'entraînent et te conduit au port de la sagesse et de l'immortalité. Jouissez, grands hommes, du sentiment de bonheur qui vous pénètre, qui mouille vos paupières, en vous sentant pendant votre travail approchant de la perfection. Jouissez au présent en songeant que cent générations participeront dans l'avenir à votre bonheur actuel, en admirant votre chef-d'œuvre. Jouissez en songeant qu'après vous, une parcelle de votre être, un débris de vos vêtemens leur seront chers, et renouvelleront leur reconnoissance. Jouir ainsi du présent en se présageant l'immortalité, est le bonheur d'un être tel que vous. Se satisfaire machinalement au présent sans la noble idée de se survivre à soi-même, est le destin de l'homme nul ou de la brute.
Les êtres de tous ordres se reconnoissent à la brutalité ou à la noblesse de leurs goûts. Il y a dans les besoins, les jouissances sensuelles, quelque chose de bas. Par instinct, les animaux les moins matériels cherchent la solitude pour les satisfaire. Le gourmand est presque honteux en dévorant ses mets ; la jolie femme, épuratrice née et poëte des mœurs, craint de faire soupçonner d'autres besoins résultant du besoin actuel (i). Si nous ne la voyions qu'au bal ou dans un salon, nous la croirions immaculée; ce n'est qu'à table, à sa toilette... que nous lui reconnoissons des rapports avec nous. Remercions le sexe de couvrir nos animalités; sans lui, l'homme seroit ce qu'il est partout où la femme n'est pas adorée, un orgueilleux animal
(i) Mais combien la nature méprise nos préjugés quand, dans quelqu'une de ces parties que ce soit, nous nous permettons de la dégrader par nos opinions! Le fumier, c|ue je nomme ainsi par décence, est la source de notre nourriture, et le diamant tant vanté ne sert qu'à parer des sots. (G.)
qui ne voit en elle que l'agent de ses grossières voluptés. Poui* qu'une jouissance soit conditionnelle, il faut qu'elle ait été désirée avant et réfléchie après; il n'est point d'avenir pour celui qui croupit au présent. Le passé, le présent et l'avenir nous sont offerts par la femme aimable : nous sommes heureux du souvenir de ses faveurs; nous jouissons en les recevant et nous en espérons de nouvelles. L'homme instruit rappelle le passé en observant le présent, et vit tout entier dans l'avenir. Lui ôter l'avenir, c'est lui ravir son bonheur. Il voit l'espèce se perfectionnant de siècle en siècle; ses connoissances acquises, celles qu'elle acquiert, jointes à celles qu'elle acquerra, forment à ses yeux la pelote de neige qui grossit sans cesse en roulant. Le grand homme, l'homme de génie se demande alors si tant de perfections seront à jamais perdues. L'homme de bien se demande s'il n'est point de récompenses ultérieures à ses sacrifices vertueux, et il espère vivement que son esprit rejoindra l'esprit pur et incréé qui vivifie l'univers, et dont le commencement et la fin forment le cercle immense de l'éternité.
O hommes précieux, de tous genres d'études, qui n'êtes occupés que de la perfectibilité de notre espèce et de son bonheur présent et à venir, grands hommes dont l'existence se consume en cherchant, en tout, le mieux de ce qui est, et qui, par votre exemple, votre vie douce et régulière, entraînez à la vertu et détournez du vice, soyei bénis! Et vous, que le venin de l'amourpropre domine, qui arrêtez les progrès des sciences et des arts par vos satires, qui vous plaisez à désoler sans cesse l'homme utile, soye:{ maudits! Que votre nom fasse reculer d'horreur, comme celui du bienfaiteur de l'humanité attire nos vœux et notre reconnoissance.