‹ Réflexions d'un solitaire (volume 4)Chapitre 18 sur 98 · DES CARACTERES DE LA VRAIE PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

DES CARACTERES DE LA VRAIE PHILOSOPHIE

Le chapitre précédent seroit incomplet, si nous n'y ajoutions quelques réflexions sur les qualités qui caractérisent le vrai philosophe, qui, s'il n'est pas toujours le grand homme, est toujours l'homme par excellence. La plupart des philosophes de nos jours semblent avoir fait dégénérer ce titre précieux dans l'opinion publique, mais il est, il restera inattaquable. Le vrai sage sera toujours distingué de l'homme doué de quelqu'instruction et de beaucoup de vanité, qui pratique la sagesse à peu près comme Tartufe exerce les fonctions de l'homme pieux. Quand je dis l'homme vraiment sage, je n'entends pas le rigoriste, ni le cénobite, mais celui qui sait prendre l'équilibre entre ses passions. Je ne crois pas aux mœurs exagérées, elles sont, comme les orages, périlleuses.

Le grand homme, dans une science ou un art, est-il toujours philosophe? Non; pas plus que le mouvement n'est le repos. L'artiste en travail de génie attire ses esprits dans sa tête; le philosophe les maintient dans toute la capacité de son corps. Le premier a trop d'un côté et pas assez de l'autre; le second garde l'équilibre entre ses sens et ses esprits. Les efforts de notre imagination, les rapports que nous saisissons de nous avec la nature, ou de la nature avec nous (qui ne sommes que partie

d'icelle), nous éloignent trop de la quiétude philosophique pour que l'on ose se croire un sage parce qu'on possède un talent. Il est, sans doute, une portion de philosophie pour chaque état pur et bien exercé et pour chaque talent vrai, puisqu'ils ne peuvent être tels qu'accompagnés de règles et de sagesse, mais il est une philosophie plus éminente, c'est celle de l'homme qui embrasse tout dans le monde physique et moral. Il ne peut être supérieur en tout; mais, pour parvenir à la perfection d'une branche de nos connoissances, il a et doit avoir des notions exactes de toutes choses.

L'amour de la sagesse est l'état le plus désirable auquel l'homme puisse aspirer. Le plus excellent des philosophes est celui qui l'est sans le savoir. Mais, hélas! combien n'est-il pas de soi-disant sages qui n'ont rien, qui ne font rien de tout ce qu'exige ce caractère auguste !

Nos passions se subdivisent en diverses sortes d'amour : qui de la gloire, qui du sexe, qui des richesses, qui de l'amour divin. L'amour de la sagesse est celui de l'ordre, de la justice et de la vérité. Le mondain vole à la gloire par toutes les voies qui se présentent; le philosophe agit par amour de l'ordre et en recueille la gloire sans vanité : on ne compte guère sur l'approbation des hommes quand le bien qu'on fait procure d'avance le bonheur. Le mondain aime les femmes, trop souvent en troublant le repos des familles; le philosophe jouit des douceurs de l'amour pour faire deux heureux sans remords et sans inconvéniens pour la société. Le mondain se procure la richesse où il croit trouver la félicité; le sage en redoute le cortège; il préfère la saine médiocrité qui entretient l'équilibre des mœurs, du corps et de l'esprit. L'homme mystique néglige souvent ses devoirs terrestres pour se transporter aux cieux; le philosophe cherche à régénérer la terre pour mériter le ciel. Sans cesse, les limites de sa raison lui demandent un maître tout-puissant; il sent mieux que tout autre que, ne pouvant rien créer, il lui faut un créateur. L'espoir d'un avenir éternel n'est pas un droit qu'il exige de la divinité ; ce n'est pas pour être récompensé qu'il est juste et bon; il mérite donc plus, il est moins vain, moins égoïste en espérant de toute sa force, que le mystique solitaire, vivant pour lui seul, toujours occupé de son salut, qui s'arroge

réternité, uniquement parce qu*il y croit. Voyez, philosophes de nos jours, si vous possédez les qualités que nous venons de nombrer : car si vous ne recherchez la gloire que pour etfacer vos frères, si nul n'a de l'espt'it que vous et vos amis, si un mot contraire à vos définitions, à vos systèmes vous enflamme de courroux; si à vos yeux le savant n'est qu'une exacte machine sans verve; si l'érudit n'est qu'un savant perroquet; si l'artiste n'est qu'un ouvrier qui exécute d'après vos pensées, et si vous ne sentez jamais que le feu du génie est dans son âme, quand il n'échauffe en vous que l'épiderme; si vous aimez le sexe à la manière de Tartufe; si vous n'êtes heureux qu'au sein du luxe et des richesses ; si vous n'êtes à l'aise qu'avec des hauts titres ; si vous êtes ventre à terre avec les puissans et renfrognés et méprisans avec les bonnes gens qui valent cent fois mieux que vous... vous n'êtes pas philosophes, vous n'êtes pas même hommes de lettres, mais gens de lettres ; vous êtes la peste sociale qui ne méritez quelquefois le nom d'homme que la plume à la main et point du tout dans vos mœurs, ni dans la société où vous montez sur des échasses antifraternelles et ridicules.

Il ne faut singer personne quand, si peu que ce soit, on peut être quelque chose par soi-même. Imiter, c'est être indécis; on n'imite point quand on est d'accord avec ses sens. Eh quoi, philosophes, parce que vous approchez d'un roi, vous voilà rois par les manières? Vous voyez un homme simple comme La Fontaine, et vous voilà son homme. Vous lisez Voltaire, et vous parlez légèrement des grandes choses... Ignorez-vous, maîtres, que la moindre manière contrefaite paroit comme une tache noire au milieu du visage, que tout ce qui est joué sent l'orviétan, et qu'on ne croit plus à vos préceptes si vous portez dans vos traits une mauvais enseigne? Enfans imitateurs, soyez ce que vous êtes et rien de plus, car ce ybis vous est impossible. Mais, diront-ils, comment un musicien peut-il, ose-t-il?... Un musicien comme moi a dû étudier tous les tons ; les tons sont accompagnés d'une pantomime, et la pantomime et le ton décèlent la conscience de tous, véridiques ou menteurs. Je suis, si vous le voulez, devenu philosophe par les oreilles, comme d'autres par quelqu'autre sens et je défie qu'un homme s'exerce

particulièrement sur un sens, sans étudier plus ou moins la théorie des cinq sens, tant ils ont entre eux d'analogie.

Hommes simples et bons, hommes instruits, fussiez-vous sur le trône des Titus ou dans votre grenier, continuez votre douce vie au milieu des mascarades de toutes espèces. Croyez au bonheur dont vous jouissez, car il est réel. Croyez aussi que les fanfarons de tous genres ne se battent que pour soutenir une mauvaise cause ; croyez que le philosophe, malgré ses prétentions, sent le peu de rapport de ses idées avec sa conduite, et qu'il se sent boiteux et boitant : vous imiteroit-il, bonhomme, s'il étoit sur son aplomb? Il n'est que l'homme simple de tout état qui soit dans la nature, et sur mille sociétaires (i) il en est trois au plus. Faire son apologie est inutile; la moindre de ses actions, son regard seul le font connoitre. Son amourpropre (il en a) est celui de l'enfance. Ses succès lui donnent cette joie pure que nul n'ose lui envier, pas plus qu'on envie au pommier le bonheur de porter des pommes. Il meurt comme il a vécu; il dit avec Fontenelle mourant presque centenaire à ceux qui lui demandèrent s'il soutfroit : « Je ne sens qu'une difficulté d'être » (2). Et cet autre bonhomme, géomètre (à la vie et à la mort) qui ne parloit plus, ne répondoit plus depuis plusieurs heures (3). « Je vais le faire parler, » dit un de ses confrères, présent à la scène mortuaire. « Quel est le carré de 12, mon ami? » Il ouvre un œil, et répond : « Cent quarante-quatre.» Je ne répéterai pas le « Ten ai copie », du plus ingénu des hommes. On sait que le confesseur de La Fontaine l'obligea de brûler une œuvre impie, un opéra inédit; le confesseur parti, un

(1) Membres du corps social.

(2) Cette phrase est si élégante qu'on a peine à croire qu'elle soit sortie de la bouche d'un moribond. Mais Fontenelle avoit été élégant toute sa vie dans sa diction, et il conserva la même pureté de style jusqu'à son dernier moment. (G.)

(3) Je ne sais pourquoi l'on a la rage de vouloir faire parler ceux qui n'en ont plus l'envie, ni le besoin, ni la force. Hé ! laissons-les mourir en paix et gardons l'attitude respectueuse et le recueillement solennel qu'exige la circonstance. Ce moment suprême est souvent plus lucide qu'on ne croit pour le mourant. Ainsi, héritiers ou filles qui n'attendez la mort de vos proches que pour vous enrichir ou pour épouser votre amant, n'interrogez point, de peur qu'on ne vous maudisse. L'envie de faire parler celui qui ne parle plus, ou de faire taire la bavarde convalescente qui ne peut se taire, est notoire dans presque tous les êtres morts étouffés. Ceci me rappelle un des moments de ma vie où j'ai le plus ressenti d'indignation. Je voyois ensevelir un homme ; celui qui par état étoit chargé ce cette fonction auguste dit ironiquement, après son ouvrage fait: — « Voj'ez, comme le voilà beau ! » J'eusse vu. sans le défendre, assassiner ce coquin par les amis du défunt. (G.)

homme de lettres reproche à La Fontaine cet attentat, et il lui répond naïvement : « J'en ai copie. » Non, les ingénuités des hommes simples et bons ne ressemblent pas plus à la jactance des faux philosophes, des faux frères, que la vérité ne ressemble au mensonge ou que la lumière pure du soleil ne ressemble à la flamme épaisse du flambeau résineux. Encore une fois, béni soit l'homme simple qui ne joue rien ; malédiction surtout à qui masque ou croit masquer la vérité, qui toujours s'échappe à travers le mensonge le mieux apprêté.

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