‹ Réflexions d'un solitaire (volume 4)Chapitre 20 sur 98 · DISCUSSION · texte numérisé non relu

DISCUSSION

Hier, un membre de notre Institut me disoii que nous devrions être soumis à des sensations anniversaires des grandes époques de notre vie, tels que l'instant où nous avons commencé d'exister, du pressentiment de notre mort future et, entre ces deux termes de vie et de mort, que nous devions encore ressentir aniîipersaiî'einent [es reûeXs de nos tourmens et de nos plaisirs passés, tant physiques que moraux. — « Vous ne nous faites grâce de rien, lui dis-je, et, s'il en est ainsi, nous sommes joliment travaillés par le passé, le présent et l'avenir. Passe encore si ce n'étoit qu'en bien, mais la société et l'état de nature n'étant pas même cousins germains, c'est une somme trop énorme de maux que vous nous donneriez à supporter (par anniversaires) si le temps n'effaçoit la trace de nos chagrins, et si de jour en jour nous n'étions autres que la veille, nous, nos nerfs et nos idées, qui résultent de nos sensations. Cependant, votre idée est philosophique, et je vais y répondre d'après ce que j'ai éprouvé.» — «Non, laissez-moi développer mon argument.» — « Dites donc.» — « Je suis d'une tristesse affreuse aujourd'hui, et sans raison de m'afïliger; donc la cause est occulte. Il faut, comme je vous l'ai dit, qu'aujourd'hui soit le jour anniversaire d'un de mes plus violens chagrins, car j'ai peine à supporter mon existence. » —

Si cela étoit, vous vous en souviendriez.» — «Je ne m'en souviens pas.» — « C'est peut-être le brouillard qu'il fait qui vous étouffe.» — « Pourquoi ne vous étouffe-t-il pas, vous? Peut-être parce que j'ai la poitrine faible; la mienne cède quand la vôtre résiste. Ce n'est pas la première fois qu'on remarque que certains brouillards plaisent aux pulmoniques. » — « Croyez-vous aux prédictions? » — '« Il y en a de vraies, il y en a de fausses. Par exemple, je prédis hardiment qu'un fou fera des folies, qu'un boiteux qui court tombera, qu'une coquette pâlira de rage dès sa première ride, qu'un menteur sera déçu, qu'un libertin sera puni et qu'un gourmand crèvera avant le terme fixé parla nature... Quant aux réactions, j'y crois comme à la résonance des aliquotes du corps sonore (i). Venons aux preuves. Nous savons tous qu'en faisant les mêmes choses constamment et périodiquement, nous contractons l'habitude et le besoin de les continuer. Si notre nature change avec nos dilférens âges, les habitudes se perdent, mais il nous en reste des traces, des sensations, des souvenirs que j'oserois presque nommer les vibrations ultérieures de nos nerfs ; ces vibrations ne se renouvellent pas par anniversaires ou d'année en année, comme vous l'avez dit, mais chaque fois qu'une circonstance physique ou morale est propre à nous les rapprocher. Souvent aussi, nos habitudes perdues font place à de nouvelles habitudes plus analogues à notre situation présente. » — « Et vous ne sentez pas un quelque chose qui vous dit : J'ai commencé à vivre à pareille date?» — « Non, du tout. Comment seroit-il possible, puisque l'instant avant d'exister, nous n'étions pas nous, quoique nous fissions partie de l'essence de nos générateurs? Il vaudroit presqu'autant dire : « Je me souviens d'avoir été dans le ventre de ma mère. » Alors, nous ne sommes en effet et d'abord qu'en germe développé, un germe insusceptible de sensation ? Ne prendriez-vous pas pour un fou celui qui vous diroit : « Je me rappelle ce que jétois quand je n'étois pas. » Je vous le repète, jamais je n'ai ressenti l'instant renouvelé de celui où nous avons commencé en gélatine, en fœtus, ni môme immédiatement après la naissance; nous ne sommes pas avant d'être, pas plus que le crépuscule matinal

(i) T.cs sons harmoniques. Voir t. II. page 35, note.

n*est le jour. Voici cependant quelques restrictions qui modifient un peu mon opinion. Vous croyez généralement aux anniversaires. Je n'y crois que conditionnellement, cest-à-dire, par exemple, pour autant que, d'année en année, le soleil se retrouvant à la même place, et nous dans les mêmes dispositions...» — « Bon, vous vous rapprochez de moi. » — « Pas trop, car nous ne pouvons être deux fois les mêmes pendant le cours de notre vie. » — « Non, pas absolument les mêmes, mais assez pour ressentir ce que nous avons déjà senti. » -- « Passons. Il y auroit trop à raisonner ou à déraisonner là-dessus. Ne sommes-nous pas sur une mer où un flot efface l'autre ? Je crois qu'il y a plus de circonstances morales que de physiques qui nous rejettent au passé. Quand je vois un père heureux dans ses enfans. je me dis : J'ai perdu les miens, et je soupire; je n'ai nul besoin pour cela de l'époque de leur mort; souvent même je la passe sans songer à eux. Voici encore quelque chose pour vous. Nous avons tous quelque partie foible dans la construction de notre individu; or, je crois que chaque fois que la température est contraire à cette partie faible, nous avons avec raison quelque présage de notre mort; elle est là sans contredit, à moins que par un long régime nous ne fortifions cette partie foible (i), ou que nous ne périssions victimes d'une imprudence ou de quelqu'accident.

Quant aux réactions morales, elles sont innombrables. J'ai été riche, je suis pauvre; chaque fois que je vois un riche, je crois voir mon habit sur ses épaules. Je lui répète ce qu'il m'a dit : « Ote-toi de là que je m'y mette. » Un auteur réussit-il au théâtre, je me rappelle que j'ai été sifflé. « Je vois une belle femme; hélas! je n'en ai plus besoin...» C'est le triste Heraclite qui parle ainsi. Démocrite au contraire, avec son hilarité philosophique, dit : «Voyez donc ce fou qui n'a plus que trois jours à vivre, et qui pleure son ami. Qui m'aimera à présent, dit-il ? C'est comme si l'égoïste disoit : Qui va me rendre heureux? Toimême, lâche, et ta force d'âme, si tu en as une. Voyez cet autre fou, assis dans son char doré; il court aux jeux olympiques, où il sera renversé, roulé dans la poussière et sifflé par

(i) Voyez le cliapitre suivant. (G.)

le peuple, à qui tout est égal, un pendu, une incendie, pourvu qu'il s'amuse. » J'aime ce mot d'Olivier Gromwell qu'on conduisoit en triomphe à la maison de ville : « Que de monde sur notre passage, monseigneur », disoient ses vils courtisans. Il répondit : « Il y en auroit bien plus si on me conduisoit à Tiburne (i). » Nous nous rappelons aussi nos jouissances, grâce à Dieu ; procurons-nous beaucoup de réactions de cette sorte, qu'on ne ressent qu'après les actions honnêtes. Nos nerfs sont nos amis et nos ennemis; ils répondent à tout. « J'ai mal aux nerfs » veut souvent dire plus qu'on ne pense. Que notre individu ait souffert ou joui, il en conserve des impressions, et toutes les circonstances faites pour nous en rappeler le souvenir précieux ou douloureux (sans être anniversaires ni diurnes) opèrent sur nous avec la rapidité de l'éclair. C'est vraiment là qu'est sa conscience, qui parle, qui crie, qui console ou qui fulmine sans notre intervention. A ce compte, et par réminiscences nerveuses, un mal donne mille maux par suite de la première secousse; de même qu'un grand plaisir en procure mille qui lui succèdent. — « Vos idées, me dit mon homme, ont de la tournure de celles de Montaigne.» — «Je l'ai beaucoup lu, lui dis-je, mais seroit-ce la première fois que Montaigne accouchât d'une souris (2) ? »

(1) Lieu des fourches patibulaires de Londres. (G.) Il s'agit du gibet où l'on pendait les criminels.

(2) On a beau ridiculiser les calembourgs, ils nous échappent quelquefois comme malgré nous. J'aime les deux suivans, c'est pourquoi je les rapporte Le maréchal de Viliars, fort vieux, étoit en Italie; une jolie étourdie lui demande son âge. — « Madame, j'aurai bientôt éMilati. n II prit la ville de ce nom huit jours après. Un curieux de gravures disoit à un marchand d'estampes : — c< Comment! vous avez le portrait de ce coquin qui a été fouetté et marqué ? » — « C'est avant la lettre. » (G.)

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