‹ Réflexions d'un solitaire (volume 4)Chapitre 19 sur 98 · D'UN INDICE, D'UN AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

D'UN INDICE, D'UN AVERTISSEMENT

OU D'UNE SEMONCE (i)

La nue précède l'orage, la foudre est précédée par l'éclair. Il semble que la nature (soit au physique, soit au moral) ait reçu l'ordre d'annoncer chaque changement, chaque événement, bon ou mauvais, par une semonce.

Avant de s'en détacher, chaque couleur de l'arc-en-ciel se mêle, se confond avec celle qui l'avoisine. Soit par loi de nature ou que notre œil nous trompe, il semble que le peintre ne puisse joindre deux couleurs sans que l'une perce ou reflète dans l'autre. C'est encore là une sorte de point mathématique qui borne notre conception. Le moral a aussi ses semonces. L'homme qui vous approche ayant une bonne nouvelle à vous communiquer, vous l'annonce par un sourire ; c'est sa semonce et la vôtre. Si la nouvelle est mauvaise, son air triste est un présage fâcheux.

Au physique, le petit point sanguin qu'on voit dans le germe de l'œuf après peu de jours (d'autres disent après peu

(i) Dans ce chapitre, je me sers souvent du mot semonce pour indice ou avertissement physique ou moral. Si le mot semonce veut dire : « être averti avec autorité », quoi plus que la nature ou les mœurs reçues ont droit à cette qualification? (G.)

d'heures d'incubation), ce petit point, qui déjà montre des pulsations, est une semonce de vie Qu'est-ce que le froid excessif de Noël, l'été de Saint-Martin, et la lucidité du jugement des mourans, si ce ne sont les derniers efforts des extrêmes ? Que de semonces de mort nous sentons, nous voyons avant que de mourir ! Celles directes sont nos maladies ; même après leur guérison, elles nous laissent des vestiges de leurs rechutes, elles annoncent la partie foible de l'individu, elles sont souvent les semonces d'une mort lointaine. Celles plus indirectes sont les nombreux convois mortuaires qui nous avertissent sans cesse, sans trop nous émouvoir. La nature veut ce prodige, nous nous croyons hors de ligne en voyant périr tout ce qui nous environne ; nous espérons la vie jusque dans la mort ; nous savons qu'elle est inévitable, et toujours nous croyons l'éluder. Nous sommes un peu comme le gourmand qui se remplit aujourd'hui sans songer à l'indigestion de la veille ou du lendemain. Cependant, mourir est de telle sorte annexé à tout notre être, que si nous en soignons le bas, le haut et le milieu, la mort nous saisit par un des côtés ; si nous soignons encore les côtés, la vieillesse ou la mort nous prend partout à la fois. C'est comme une machine de bois vermoulu qui semble être intacte le jour même qu'elle tombe en ruines.

Retournons au moral. Ce sont surtout les courtisans qui se connoissent en semonces de ce genre. Entre eux, il est autant de sourires différemment coloriés qu'il est de sortes d'événemens. Celui-ci rit blanc, c'est confiance et certitude. Celui-là rit vertclair, c'est l'espérance. Cet autre rit jaune ; il dissimule son chagrin, ayant le cœur navré. Un autre est noir et confus, il a tout perdu. Il est cependant deux gammes différentes et artificielles pour le courtisan, une est personnelle, l'autre, pour ainsi dire impersonnelle. Il faut être un délié de cour pour pouvoir distinguer s'il est heureux pour lui ou pour vous ; son habileté sait confondre le toi et le moi à s'y méprendre. On diroit qu'il est pieux, et que sa première loi est d'aimer les autres plus que lui-même. Et cependant tout est pour lui.

Un des contrastes les plus extraordinaires que j'aie vus, c'est celui-ci : Un homme, se croyant disgracié, entre chez la dernière reine de France; Sa Majesté lui dit deux mots, assez

bas, que je n'entendis pas ; aussitôt, la mine de cet homme se bouleverse, la joye se mêle à la tristesse, je crois voir les rayons du soleil perçant un nuage noir.

Est-ce un bien pour nous d'être avertis de ce qui doit nous arriver? Il y auroit compensation si le bien et le mal se balançoient, mais, dans l'opinion générale, le mal l'emporte, donc nous y perdons. Heureux, je crois, ceux de nous qui se rapprochent des bêtes, qui au moral ne prévoient rien. Non, il n'est point ou peu de semonces morales chez les animaux; ils vont franc-jeu, mais, ce qui vaut mieux, ils sont susceptibles de beaucoup de semonces physiques. Tristes, ils pleurent ; gais, ils chantent. Ils sentent et annoncent la pluie et le beau temps. Pour eux comme pour nous, point de façons, point d'égards moraux entre animaux. J'en ai vu la preuve dans deux coqs, père et fils, que j'avois dans mon hermitage d'Emile. Le jeune coq voulut faire la cour aux poules de son père, il fut battu sans rémission. Cependant, au bout d'un temps, ses forces augmentoient pendant que celles du vieux diminuoient; ils se battirent du matin au soir pendant plus de quinze jours. Après quoi, le vieux coq fut vaincu sans retour. La pauvre bête se fourroit la tête dans un trou de muraille et se laissoit becqueter, mettre en sang par son vainqueur : on fut obligé de le tuer pour abréger son supplice. Quel affreux résultat de l'amour ! Quelle épouvantable violation de la sensibilité reconnoissante, car, comme je l'ai dit, le vainqueur étoit fils du vaincu! Enfin, quelle suprême puissance de la nature, à laquelle rien ne résiste quand ses fins sont d'absolue nécessité ! Le vieux coq eût eu des égards pour son petit ; peut-être en auroit-il éprouvé à son tour ; mais, je l'ai dit, point d'égards entre les animaux quand la nature parle ; il y a autant d'instinct forcé chez eux quand ils se sacrifient pour leurs petits qu'il y en a quand ils sont émancipés par l'âge. Chacun pour soi, à moins que je n'aie besoin de toi; à moins que ton bien ne fasse le mien : telleest leur allure naturelle, que nous n'imitons pas mal, malgré nos complimens, nos grimaces et cette raison sublime qui nous élève tant au-dessus de la brute.

Pour revenir à notre texte, observons que les amans, dans leur rêves diurnes et nocturnes, sont communément frappés de

semonces, tantôt délicieuses, tantôt etîrayantes. Il en doit être ainsi, leurs êtres étant en rapport parfait, en rapport les plus intimes avec un autre être d'un sexe attractif. Ils sont en délire et somnambules magnétiques, s'il en fut. Il n'est pas de rupture entre arnans qui ne soit précédée de semonces. Leurs accès de jalousie sont autant de craintes fondées en remarquant des qualités aimables dans celui ou celle qu'ils redoutent. Ils savent, ils sentent par eux-mêmes, que la nouveauté, le changement ont des attraits pour l'être le plus constant.

La parure ou la négligence dans les vêtemens sont des indices qui ne leur échappent pas. Si la femme se néglige, c'est parce quelle croit n'avoir plus besoin ni d'art ni de soins pour plaire; alors l'un aime plus que l'autre, et c'est presque toujours ce qui arrive. Si l'amour est extrême des deux côtés, l'amour est divisé inégalement, il est à son apogée, et prêt à descendre de part et d'autre. Si la femme se pare visiblement pour un autre que son amant, c'est encore une semonce qui veut être observée; il y a du dessous de carte ou d'amour dans son intention ; la coquetterie est dirigée vers son amant, si ce n'est pour un nouveau venu. J'ai vu une femme bien honteuse pour ses frais de toilette. Elle s'impatientoit de ne pas voir arriver le héros de la fête ; son amant en titre, qui jouissoit de cette impatience, lui dit tout-à-coup : « A propos, savez-vous, Madame, ce qui arrive à ce pauvre monsieur un tel? » — « Non, vraiment, quoi donc? Dites donc vite? » — « Il est en prison pour vol ». Le rouge de son visage fit à l'instant tomber son rouge artificiel. Il semble qu'une coquette n'a pas assez de pudeur pour soutenir une double rougeur. Ici, comme dans mille circonstances, l'art cède à la nature.

' L'amour, ai-je déjà dit, est une fièvre dont la jouissance est le quinquina. Les premières semonces d'amour sont si multiples, et si bien ressenties par tous (car tous ont aimé, aiment ou aimeront), qu'il est impossible de les nombrer. C'est le temps de la vie en essence non évaporée, c'est le bouton qui veut s'épanouir ; les autres termes de cette même vie n'en sont que les résultats, les reflets, les réactions, les rejetons du printemps de l'amour. Par le besoin d'aimer, le premier objet séduisant qui se présente devient l'idole de la pensée. Heureuse-

ment qu'à cet âge le sentiment est volatile, les chagrins ne sont ni longs ni poignans, un second objet combat et efface facilement le premier en date. Tel est le soleil, qui est toujours prêt à reparoître, si le nuage s'écarte. Les parens font sagement en opposant un objet à un autre, quand l'enfance ou l'adolescence montre trop de penchant pour un amour insensé. Quand quelqu'amant malheureux requiert mon avis, je lui dis : « Tâchez d'aimer un autre objet, tâchez d'opposer un fardeau à celui qui vous pèse, et dès qu'ils seront en équilibre, débarrassez-vous de tous deux. »

Les semonces des refroissemens de l'amour paroissent surtout dans le tête-à-tête. Ni l'amour, ni la gale ne peuvent se cacher, dit le vieux proverbe. Ajoutez-y l'inconstance, ou, pour dire plus juste, l'épuisement des forces vitales. Amour c'est besoin ; besoin d'aimer devient amour. La femme, plus sensible, plus aimante que l'homme, mais plus habituée aux réflexions dissimulées, rapproche et compare, à chaque tête-à-tête, le passé avec le présent. Pas un mouvement de notre cœur ne lui échappe ; elle est le juste thermomètre de la chaleur de notre sang, dont elle calcule tous les degrés ; printemps, été, hiver de l'amour, elle ressent toutes ces variétés sans se tromper. Comment se tromperoit-elle ? C'est de son influence sur nous, de son amour-propre, de son bonheur dont elle est occupée ; on a beau lui dire que dans ce monde rien n'est éternel, elle croit répondre en disant : «Ah! l'ingrat, comme il m'aimoit ! » Il seroit aussi raisonnable de dire : — « Cruel été, pourquoi faistu place à l'automne ? »

Les semonces d'amour dans l'homme parvenu à sa maturité ne sont pas équivoques. Dans sa vieillesse, elles cessent; c'est le tocsin matrimonial ou le beffroi de l'agonie. Dans l'un, c'est l'effectif, dans l'autre le tacet. Ne parlons que du premier. C'est l'arbre dans sa belle jeunesse ; les étais lui sont inutiles, il veut être libre et agir par sa force. C'est alors que l'inclination se décide, que le jeune homme résiste aux conseils pour se choisir un état. La nature le sollicite vivement, elle crie, tandis^ que la voix de ses vieux parens psalmodie. Lisez la vie de presque tous les hommes célèbres, vous verrez souvent que le héros de la narration étoit destiné à l'état ecclésiastique et que, malgré

les efforts de ses proches, il est devenu ou géomètre ou poète, ou musicÎQn, ou jurisconsulte... En peu de mots, c'est dire qu'on vouloir leur donner l'état où l'on marie les autres, tandis qu'ils vouloient se marier pour leur compte.

Qu'il est dangereux de forcer les inclinations! C'est travailler à faire des métis, des fourbes ou des monstres. Jurer de renoncer à la nature, c'est presque toujours jurer de se parjurer. — Mais l'effervescence du véritable amour dure si peu ! — C'est encore parce qu'on a juré qu'on se parjure. Je crois qu'il n'y a qu'un moyen de rendre les époux plus constans, c'est que toujours l'un craigne que l'autre ne l'abandonne. C'est pour cette raison que les amans libres passent souvent leur vie sans rupture, chacun d'eux va dissiper sa mauvaise humeur à la promenade, et ils ne se réunissent que pour être aimables. — Quoi, ils ne se réunissent jamais pour se quereller? — Si fait, mais ajoutez : pour se raccomoder. Les époux désunis se raccomodent mal, le levain reste, même après s'être embrassés. L'amour usé est le poids le plus insupportable qu'il y ait, comme la mauvaise musique est ce qu'il y a de plus ennuyeux. Pourquoi? Parce que l'un et l'autre doivent nous charmer et que, s'ils manquent leur but, ils sont insupportables. Mais ne parlons que de l'amour usé. Entre amans fatigués, on s'est répété cent fois ce qu'on n'ose plus se dire, de crainte de mal prouver ce qu'on diroit. Par l'habitude d'être agité, on cherche encore le délire du bonheur, et l'on n'excite en soi qu'une fièvre accablante. C'est à chaque instant une volonté sans faculté, ou une faculté sans volonté. En se reportant au passé, la métamorphose est telle, que chacun se dit tacitement : « Est-ce bien toi? » Oui, enfans du malheur, c'est vous-mêmes. Vous avez excédé, vous vous êtes divinisés dans un monde de fange, et là vous vous retrouvez, non tels que vous croyiez être, mais tels que vous êtes en effet. Quelques gouttes d'essence vitale que vous vous êtes hâté de consumer ont défloré votre imagination ; vous n'êtes plus les mêmes par la perte de si peu de chose. Considérez maintenant, par ce peu qui vous abat, ce que vous étiez, ce que vous êtes dans le grand tout. L'arbre d'amour a fleuri dans sa jeunesse, il porta des fruits en été, il perd sa sève aux approches de son hiver : quelle est votre ressource? L'inconstance, direz-

vous; il faut renaître pour un nouvel objet. Vous croyez donc y retrouver les feux du premier amour? Désabusez-vous, votre cœur a vieilli au triple de votre tête. L'imagination et les désirs vous restent, mais les ultérieures floraisons des sens ne valent pas leurs premières. Les désirs -les plus brûlans s'échappent avec nos premiers soupirs. Les soupirs du premier amour sont comme les chants d'inspiration ; ceux des passions de remplacement ressemblent à la musique compliquée ; la nature crée les premiers, l'art difïicultueux combine les seconds; les uns attaquent le cœur, 4es autres n'affectent que la tête. Parmi les ouvrages des compositeurs, si j'en découvre un d'inspiration, je vois que c'est dans le temps ou l'amour dominoit l'artiste qu'il l'a produit.

Je ne connois donc rien qui ne soit précédé de sa semonce. La tuile même qui tombe sur nos têtes se fait entendre en glissant sur le toit dont elle s'est détachée, ou en sifflant dans l'air, si le bruit des rues n'empêche cette semonce d'arriver à notre oreille. Cependant, les bienfaits naturels sont trop souvent rendus inutiles ou pernicieux par l'amalgame social ; il est tel que le mal des uns est forcément le bien des autres, et qu'alors de fausses semonces annoncent l'événement contraire à celui qui nous menace. Juger du réel par ses contraires, c'est la diplomatie des enfers. Mais à quoi sert de nous dépiter? La société est telle qu'elle doit et pouvoit être, puisqu'elle est ainsi après l'éternité antérieure des temps; l'éternité ultérieure ou future apportera sans doute le remède à beaucoup de maux ; mais telle est la condition, la malédiction de notre nature, que le bien ne peut pas plus exister chez nous sans le voisinage du mal, que le chaud sans celui du froid, qui toujours remplace la chaleur épuisée. Mille rapprochemens ont été faits par les anciens théologiens et poètes entre le bien et mal, le divin et l'infernal, qui tous vouloient dire ce que nous disons : chaud ou froid, lumière ou ténèbres.

Les rêves, enfin, sont souvent des annonces indicatives; ils doivent différer selon l'incommodité ou le mal dont nous souffrons pendant le sommeil ; si le mal est à la tête, à l'estomac, à la poitrine ou à la vessie , nos rêveries et leurs indices doivent varier. Des remarques suivies sur cet objet

seroient utiles à l'an de guérir (i). Mais finissons par la caryphée des rêveurs, dont nous avons déjà parlé. Qui plus que les amans doivent délirer pendant la nuit? S'il n'est en nous que deux passions-mères et véritables : l'amour et l'amour-propre (car qui dit amour-propre dit amour de soi), les autres passions sont abstraites en leur comparaison. Pendant que l'amourpropre rêve à ses hochets ambitieux, l'amour, plus rapproché de la nature, que dis^je, la nature elle-même en effervescence, nous embrase de ses feux ; la flamme circule en nous de veine en veine avec l'essence procréatrice ; alors, tout est facile à l'amour ; il franchit les distances ; la pudeur n'a point d'asyle sûr pour échapper à l'imagination de l'homme fulminant de désirs et d'amour. Ses rêves dans cet état ne peuvent être qu'analogues à sa situation; il ne peut voir que sang, feu et flammes, combat à mort, combat à vie... Son ardeur lui donne des ailes, il poursuit ses rivaux à travers les montagnes et les mers; là, il les terrasse et tombe, comme l'agneau palpitant, aux pieds de celle qu'il aime, pour en obtenir merci et récompense.

(i) Les remarques et les prévisions de Grétry étaient justes. Les rêves d'origine pathologique ont fait, à notre époque, l'objet d'études intéressantes. Voir notamment le Sommeil, études pathologiques, par Lassègue. Paris, 1884; les Rêves, Physiologie et Pathologie, par le docteur Pu. TissiÉ, Paris, i8g8; etc.

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