‹ Réflexions d'un solitaire (volume 4)Chapitre 3 sur 98 · NOUS VIVONS DANS NOS HABITUDES · texte numérisé non relu

NOUS VIVONS DANS NOS HABITUDES

Il faut à l'homme des habitudes ; s'il n'en contracte de bonnes, il en prend de mauvaises. Il est donc essentiel de l'aider dans ses premières démarches, de lui faire prendre, sans qu'il s'en doute, une direction salutaire pour lui et utile aux autres.

Malheur à celui qui, toujours peu satisfait du présent, cherche son bien-être dans l'avenir ; si cette manie tourne en habitude, le trône du monde ne pourroit le satisfaire; tandis que l'homme, allant doucement à travers ses douces habitudes, ayant d'abord établi l'ordre entre son produit et sa dépense, voit couler sa vie sans orages. — Le peut-on? — Je sais que le chagrin nous vient plus souvent du dehors que de chez nous, et qu'une constante quiétude seroit la pierre philosophico-morale, aussi difficile à trouver que celle physique ; mais sur ces choses, nous avons le droit de raisonner sans égoïsme, nous pouvons distinguer et connoître ce qui a dépendu de nous ou d'autrui. Je l'ai dit en son lieu : vouloir se tourmenter des immenses folies des hommes, ce seroit absolument renoncer au bonheur. 11 est des chagrins inévitables, sans doute, mais quand on ne peut dire mea ciilpa, nos habitudes servent à nous consoler ; par réminiscence, elles nous rejettent au temps où nous étions exempts des peines actuelles ; elles adoucissent le présent et

nous font passer dans un avenir plus heureux. On tient tellement à ses habitudes, qu on voit souvent des auteurs travaillant jusqu'au moment de leur mort. Ils se disent : Puisque je puis faire encore ce que j'ai fait toute ma vie, ma vie n'est pas épuisée.

Les inconstans redoutent, disent-ils, la monotonie qui accompagne les habitudes cimentées. — Il n'est point de monotonie pour celui qui règle ses instans ; il sait qu'après la chose qu'il fait avec plaisir, telle autre lui succédera : il jouit du présent avec un doux pressentiment de l'avenir qui l'attend. La monotonie du désordre est moins supportable que celle de l'ordre trop symétrique, quoiqu'il y ait de l'excès dans l'une et dans l'autre. La monotonie, ce mot emprunté de la musique, veut dire absence de nuances, ou nuances fausses, frisant l'unité dans le tout. Un bon trait trop répété peut devenir monotone, il est vrai; mais c'est encore par absence de nuances ou par trop de prétention. De même, en morale, toute action inconvenable fatigue par son déplacement (i). L'art des convenances ne s'apprend que chez le beau monde ; s'il pousse trop loin les nuances de l'étiquette, c'est-à-dire de l'amour-propre, Diogène est là pour lui dire : « Ote-toi de mon soleil ! »

On ne voit de gens constamment heureux que ceux qui jouissent de la santé du corps, se font une santé morale établie sur un ordre invariable dans tout ce qu'ils font. Ceux-là répètent chaque jour les mêmes occupations avec un nouveau plaisir ; il n'est point de monotonie pour eux, parce que chaque fois qu'ils recommencent une même chose, ils la perfectionnent; et comme, grâce à Dieu, la perfection absolue n'est pas du ressort humain, nous risquons peu de nous ennuyer en la cherchant.

De quel œil de pitié l'homme d'ordre voit, à son tour, l'homme accablé sous le poids du désordre ! Quel retour de jouissance sur lui-même! Non, il n'est point de félicité dans ce monde sans l'ordre convenable à la chose qu'on fait. Comment inspirer à la jeunesse cette source de biens?

Il n'est pas de meilleure leçon pour elle que l'exemple continu de l'homme d'ordre. Peu de morale, point de réprimandes; que l'un agisse constamment par principes et que l'autre voie,

(i) Pour « pare qu'elle est déplacée».

observe. On m'a souvent félicité sur la bonne conduite et les progrès d'un de mes neveux, Alexis Grétry, sous-ingénieur (i), que j'ai élevé dès sa naissance. Cependant, je n'ai rien exigé; j'ai agi, il a vu ; il semble s'être dit : Mon oncle est toujours occupé utilement, il aime l'ordre, la propreté, il ne ment jamais, je veux l'imiter.

Rien n'est plus précieux que de prendre et de chérir l'habitude de ses devoirs, ce qui est facile quand on vit avec ceux qui aiment leur état.

L'habitude des gens du peuple est de mépriser ce qu'ils font et de porter envie à ceux de l'état voisin du leur, que le public semble considérer en plus. Dédaigner son état quand il n'a rien qui répugne à la nature, c'est faire l'aveu de sa bassesse. Laissons à d'autres ce sentiment inférieur. Nous ne pouvons guère imaginer quelle idée ont d'eux-mêmes ceux qui exercent les plus viles fonctions de la société, quoique nécessaires; l'argent les dédommage, sans doute, et il est juste qu'on leur en donne beaucoup ; ce seul emploi de l'or prouve l'extraction souterraine de ce métal corrupteur ; avec cet or, ils se dépaysent, vont acheter des terres et se font seigneuriser au loin.

Si l'on fait l'échelle des prétentions de l'amour-propre, on verra que le savetier veut être cordonnier, ou qu'un savetier comme lui vaut tous les cordonniers du monde. Le maçon veut être architecte, le violon (2) de bastringue compose une contredanse pour se dire auteur d'icelle. L'huissier se croit procureur (3), celui-ci avocat. Là, du moins en France, il est une fierté d'état qui laisse croire à tous ce que l'avocat se croit luimême, c'est-à-dire qu'il est le digne défenseur des loix de l'honneur, de la probité et du malheur opprimé.

On peut (presque comme en tout) diviser nos actions et nos habitudes en trois parts : bonnes, médiocres et mauvaises. Les bonnes sont philanthropiques, bonnes partout; les médiocres, souvent indifférentes, et les mauvaises, mauvaises.

(1) En 1807 (G.). — Alexis était le fils de Joseph Grétry, frère aîné du compositeur, mort à Paris le 3 Floréal an IV, laissant trois fils et quatre filles. Grétry recueillit chez lui trois de ces enfants, dont Alexis; les autres furent recueillis par le tapissier Victor Flamand, mari d'une des filles, qui a laissé des souvenirs sur son illustre parent.

(2) Pour « violoniste ». Le mot est encore employé aujourd'hui dans le même sens.

(3) Titre anciennement donné à l'avoué.

On n'a pas encore calculé quelle part nous avons le droit de nous approprier dans les biens que la nature nous donne pour être généreux; c'est le secret des consciences. Si ce calcul étoit praticable, on verroit l'honnête négociant (et tout est négoce en société; nous sommes tous sociétaires les uns avec les autres) je dis donc que si le calcul dont je parle étoit praticable, on verroit l'honnête négociant, l'homme juste, se contenter de 5, de lo pour cent en profit net. Au reste, ceci n'est pas de rigueur, car les risques, les hasards honnêtes, l'application constante, le talent propre à la chose qu'on fait, doivent être compris dans ce calcul qu'on ne fera jamais.

Les habitudes ou les actions indiftérentes sont celles de la première enfance, de l'arrière-vieillesse, et de ceux qui vivent honnêtement au dépens d'autrui, sans une juste réciprocité. A une table d'hôte, j'entendis un jour quelqu'un qui disoit à un frère quêteur : « C'est un triste métier que vous faites là, mon cher frère. » — « J'obéis à mon supérieur. » — « C'est fort bien ; mais à la rigueur, ce que vous faites pourroit s'appeler : voler sans effraction. Pardon si je suis trop rigide. » — « Monsieur, je sais souffrir. » — « Voici un écu pour ma réparation. » Le frère baisa la main qui donnoit, et j'essuyai mes yeux avec ma serviette.

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