L'ÉLOQUENCE
Elle est en quelque sorte une violation de la nature. De même que César l'emportoit à Rome sur ses concurrens parce qu'il étoit César, l'orateur et le poète nous arrachent notre assentiment par la force de leur éloquence et celle des images.
(1) On sait que Téchelle des quintes est théoriquement infinie, la note initiale ne se représentant jamais. C'est grâce à la fiction du tem-pérament que la douzième quinte à partir d'une note quelconque de l'échelle ramène l'équivalent sonore de cette note ; par exemple : do - sol - ré- la - mi - si -fa dièse - do dièse - sol dièse - ré dièse - la dièse - 77ii dièse - si dièse.
(2) Les calculs de l'échelle des quintes, dans la théorie musicale moderne, s'opèrent aussi bien dans le sens descendant ( — ) que dans le sens ascendant ; on a même essayé d'expliquer la génération du mode mineur par le renversement de la série des sons harmoniques (système Riemann).
En société.
La société est une mauvaise plaisanterie qu'il faut rendre bonne. Mais que de choses pour arriver là !
En amour.
Depuis l'amour jusqu'à la haine, tout ce qui se fait forcément est mauvais ou à peu près. L'amour et la haine sont aussi naturels l'un que l'autre, quand c'est la nature qui nous y porte. On ne dissimule pas bien ces deux passions. Les amours brouillés disent qu'ils se détestent, ils se mordent quelquefois, mais c'est pour se manger, et en amour on ne mange que ce qu'on aime.
Le courtisan le plus dangereux est celui qui dissimule toute sa haine. S'il est un pays où la base des mœurs soit le mensonge, cet homme-là est digne d'y commander et d'être roi des menteurs.
Les inclinations changent, dira-t-on ; ce qu'on n'aime pas devient aimable, et l'on cesse d'aimer ce qu'on aimoit. Cela est vrai ; mais ce n'est pas seulement votre objet de haine et d'amour qui a changé à vos yeux, c'est aussi vous qui êtes l'autre. J'ai remarqué, généralement, que ceux qui ont plusieurs maîtresses l'une après l'autre les choisissent de différentes figures et de divers caractères. Après la blonde, la brune ; après la petite, la grande; après la vive, la tendre. Si la religion des Turcs régnoit parmi nous, le premier article de foi de tout bon François seroit de croire qu'à sa mort une troupe de houris de toutes tailles, de toutes couleurs, toutes plus belles les unes que les autres, viendront le transporter de la terre au ciel. Mahomet n'étoit pas le plus gauche des fondateurs des religions; celle qui promet, à gogo, les plaisirs de l'amour pour récompense doit plaire aux deux sexes.
En amour surtout, le François est sage sans trop de réflexion, il ne prend de l'amour que ce qu'il en faut pour en jouir; les autres nations en prennent trop ou pas assez.
Comment est-il possible qu'on haïsse aujourd'hui ce qu'on adoroit l'année passée? — Parce que, au physique comme au moral, tout se corrompt, à moins qu'il ne soit conservé. —
IIO
Expliquez-vous. — Au physique, la maturité gagne tous les objets, l'air les corrompt, il faut donc les rajeunir par des agrégats, ou les priver d'air pour les faire durer, je ne dis pas toujours, le temps vient à bout de tout. Au moral, c'est bien pis. L'homme n'aime à la folie que ce qu'il ne connoît pas, et folie il y a d'aimer ainsi. Dès qu'il connoît, ou croit connoître, son penchant diminue. Il vous avoit prêté mille belles qualités, il est juste qu'il les reprenne. Aimer trop tôt quoi que ce soit, n'est pas une vertu, c'est foiblesse de jugement, exagération, c'est mettre ce qui n'est pas à la place de ce qui est, et cette délicatesse d'organes et de tact frise la corruption, parce que trop peu de force la constitue. Demandez à l'homme extraordinairement sensible combien de cœurs il s'est conservé pendant le cours de sa vie, je crains bien qu'il ne rougisse jusqu'au blanc des yeux au lieu de vous répondre. Il faut de la force pour être juste et pour être vrai ; tout ce qui paroît à l'œil de l'homme qui s'extasie à tout propos n'est que lanterne magique! Il faut d'abord que cet homme se cormoisse, et cela lui est impossible : il faut toute la force humaine pour en arriver là. Il juge donc un chacun par sa foiblesse ; tout le blesse et lui paroît monstrueux dans les autres, parce que ses sensations, ses perceptions organiques sont (rapport à tous) comme mille est à un.
J'ai souvent dit que l'amour étoit le mobile du monde; cependant, ce n'est pas corps à corps qu'il faut combattre cette puissance terrible. En disant, ci-devant, que les deux plus forts agens de la nature étoient Tévaporation subite et le levier, j'aurois pu nommer l'amour physique et moral, par et pour lesquels toutes forces agissent. Puisque nous finissons souvent nos chapitres en mettant en action la chose dont nous venons de discourir, je dirai qu'un père, homme instruit, ayant .des filles en âge de plaire, leur parloit peu de mariage et d'amour, mais observoit beaucoup et agissoit en conséquence. Si l'un de leurs maîtres (de musique surtout) leur inspiroit trop de goût pour son art, il changeoit le maître sous quelque prétexte. Si l'on préféroit tel jour de spectacle, il remarquoit que c'étoitpour voir tel acteur beau garçon, et il invitoit du monde chez lui pour qu'on ne sortît pas. Un jour, il prit une loge parce que la pièce devoit être sifïlée (et elle le fut) : c'étoit pour que le beau
garçon qui y jouoit eût sa part des sifflets en présence d une de ses filles. La compassion est un des élémens de l'amour, dirat-on ; oui, mais non pas quand l'indignation et le mépris public la font naître. L'acteur n'étoit pour rien, sans doute, dans la catastrophe de la mauvaise pièce, mais les reflets d'une chute sont pour les acteurs qui choisissent les ouvrages et qui paroissent en personne sur le théâtre.
En général, il croyoit que, dans les jeunes gens, le penchant seul est véritable, bien plus que l'amour pour tel ou tel individu; qu'opposer un penchant à uq autre, afin qu'aucun ne s'enracine dans l'âme des enfans, est le moyen de gagner du temps pour arriver à celui de la raison.
— L'amour, disoit-il, s'envole de nos cœurs aussi promptement qu'il s'en empare : voici ce que j'ai vu. Les jeunes gens ont la rage de se battre pour plaire à leur belle. Un jeune homme qui courtisoit une de mes filles (c'est toujours l'homme en question qui parle) s'est battu deux fois et a été blessé à chaque combat. Le croira-t-on ? oui, on le croira. L'amour que ma fille avoit pour lui s'est envolé avec le sang qu'il a perdu. La force de l'homme plaît à la femme, mais elle aime le triomphateur et ne lui pardonne d'être blessé qu'en terrassant son adversaire.
On ne peut, du reste, raisonner scrupuleusement la conduite des amans. Peut-on imaginer un plus sublime galimatias que celui qu'on trouve dans Y Andromaque dQ Racine? Andromaque aime un mort et est adorée par Pyrrhus. Celui-ci est adoré d'Hermione, qui déteste Oreste, qui l'adore. Voilà quatre personnages bien heureux, en attendant que la plupart s'égorgent à la fin de la pièce. C'est un dédale, un quiproquo, un combat d'où résulte l'existence des êtres à venir, et où l'amour-propre décide des unions autant et plus que le penchant réciproque des sexes l'un pour l'autre. Les hommes sont les envahisseurs de tout le sexe désirable, les femmes n'aiment pas assez ceux qui les aiment, mais ceux qui leur résistent. La femme âgée assure au vieillard qu'il annonce dans sa figure les forces de la jeunesse ; c'est pour le provoquer ; malheur à lui s'il croit au pronostic fallacieux et intéressé des vieilles prêtresses de Cythère ! L'abstinence en amour est le régime vital par lequel le vieillard égayé encore son existence. Il est affreux de conserver des désirs qui tuent; il est
satisfaisant de se dire : ma continence me permet encore de jouir quand il me plaira. Il vaut mieux se priver de ce qu'on peut se procurer, que de se livrer aux regrets d'avoir joui ; et si, comme disent les amateurs d'un culte dont ils devroient être les vétérans, la vie est sans charmes sans l'amour, qu'ils songent à leur fin inévitable, qu'il faut rendre douce autant que possible. Mourir d'excès est une violation de vie à mort ; s'éteindre par l'âge, c'est s'oblitérer de la vie, sans ressentir douloureusement les effets agonisans (i) de la nature qui résiste.
(i) Pour : angoissants.