DE SON ÉTAT
Il est utile à la société que chacun aime son état : rien de plus bête que de le mépriser pour en envier un autre plus élevé d'un cran, et qu'on ne prise plus que le sien que parce qu'on n'en connoît pas les désagrémens. Il faut d'abord être honnête homme dans tous les états, surtout dans ceux où la volerie est aisée. Je connois un tailleur qui, après trente ans de travail dans le même endroit, a mérité le surnom de Fidelle. C'est un titre de noblesse que cela. Il est peu de fermiers, de fournisseurs pour les armées, qui soient aussi estimables que monsieur Fidelle, tailleur à Montmorency. Le cocher évitera de parler durement, même à ses chevaux; il s'abstiendra de les frapper à tous momens s'il ne veut passer pour un mauvais cocher. Les Anglois, dit-on, ne frappent point ces bons, ces braves et utiles animaux; ils font siffler une petite baguette en l'air, et ils sont plus obéissans qu'en France. Il est des chevaux qui ont des tics qu'il faut corriger, dira-t-on; il vaudroit mieux ne pas les leur laisser prendre, ou les corriger à temps, s'ils sont naturels. Dans les manèges, on menace plus qu'on ne frappe : c'est comme chez nous, la crainte est pire que le mal.
Peu d'ouvriers avancent leur fortune, parce qu'ils boivent trop et trop souvent. Le samedi on se prépare au dimanche, le dimanche est de droit pour boire, le lundi est son lendemain,
IID
le mardi tient encore un peu de la veille. Aucun marché ne se conclut sans boire; on passeroit sa vie au cabaret s'il ne falloit payer l'écot. Du vin dure, tous les ouvriers demandent pour boire, aucun ne demande pour manger : ils mangent par nécessité, et- boivent par hilarité. Je suis loin de vouloir ôter à l'homme ses plaisirs : il en a si peu ! xMais évitons les excès qui tuent et qui rendent maussade longtemps avant que de mourir.
Homme de loi ! donnez l'exemple avant le précepte. Lisez le premier volume des œuvres du chancelier D'Aguesseau (i), votre vie y est tracée par la main du maître.
Guerriers, soyez humains. Je connois un officier françois qui, après avoir été manqué par un coup de feu, courut pour percer son ennemi ; celui-ci, à genoux, les mains jointes, lui demande la vie au nom de ce qu'il a de plus cher; il se retourne et le laisse fuir.
Artistes, évitez la jalousie entre vous, remarquez le défaut, le foible de votre confrère, mais pour pousser plus loin que lui la partie qu'il néglige ; c'est assez pour vous rendre célèbre. Ne croyez pas pouvoir acquérir toutes les qualités, ni éviter tous les défauts ; c'est la part des dieux et non des hommes. — Mais l'Apollon, les deux Vénus ! — Autres temps, autres mœurs : alors, de jeunes gladiateurs, de jeunes athlètes ofîroient de plus parfaits modèles; la plus belle femme grecque étoit fière de dévoiler ses charmes à l'habile artiste ; l'État Tenrichissoit d'avance, en lui disant : « Fais encore un chef-d'œuvre pendant toute ta vie. »
Musicien, que le charme puissant de votre art ne corrompe ni vos mœurs, ni celles d'autrui. L'art et l'artiste s'ennoblissent par la décence, ils se dégradent par l'immoralité.
N'affectez pas la science que vous ne possédez pas, car on diroit que vous êtes un ennuyeux savant. Ne soyez savant que dans le- sentiment de la chose que vous traitez. Tâchez que votre tête ne soit pas la seule bonne partie de votre corps. Songez que pour produire, il faut que le cœur soit de la partie.
Vous, homme de peu d'étoffe, ne courez pas après la finesse
(i) H.-Fr. Daguesseau (1668-1751), orateur et jurisconsulte illustre, auteur d'un cours d'éducation judiciaire intitulé : Instruction à mes enfants, de Mercuriales et de Discours qui ont été publiés sous le titre à' Œuvres complètes, en 16 vol. in-8°.
qui vous est refusée ; on diroit que vous n'avez de l'esprit que pour les sots.
Couturières, marchandes de modes, parez nos belles sans ruiner leurs maris. Quand, par vos parures (sans cesse renouvelées), vous séduisez la femme, gare la faillite de l'époux! A Paris, une modiste en vogue est le serpent échappé du jardin d'Eden; son magasin recèle le péché originel.
Que dire aux savants? Continuez, hommes bons et laborieux, à expliquer la nature ; vos erreurs sont peu conséquentes ; on ne vous croit qu'après que vous avez prouvé ; vos succès sont utiles et honorent l'humanité.
Il est, parmi les gens de lettres, de vrais savans, des hommes simples et vrais comme eux ; mais l'art d'écrire, l'art de bien dire, occupe et séduit trop souvent ceux qui n'ont pas acquis la sagesse et l'expérience, et s'occuper de la forme des choses avant d'en connoître le fond, c'est parer une maison qui s'écroulera par la foiblesse de ses fondations.
On peut distinguer de la manière suivante le savant, l'artiste habile et l'homme de lettres superficiel : le premier est celui qui fait par principes; le second, par imagination et principes; le troisième, celui qui dit bien ce que les précédens ont fait. Il est aussi des créateurs parmi les gens de lettres; créateurs en morale, en histoire, quelquefois ornées des charmes de la divine poésie ; il est inutile de le dire, ceux-là occupent une place éminente dans les sciences. Mais combien d'écrivains sans idées, qui ne reproduisent que celles des autres ! Ceux-là sont mordans, gonflés d'amour-propre, parce qu'il faut un dédommagement à qui souffre intérieurement de sa nullité; ils croient, ces petits pédans, que dire est plus que faire et, sous l'appareil protecteur d'une loquelle ( i) importante, ils s'imaginent instruire le genre humain, qui les voit avec pitié. Si les vrais savans ne rectifioient ce que les les gens de lettres de second ordre ont de repoussant dans leur amour-propre, leur suffisance et une certaine imprudence littéraire qui n'est qu'à eux, on haïroit la science prêchée par de tels apôtres. En général, croyez à l'homme dont le talent est de nature, il se repent de bonne foi, comme il a failli. Ne vous fiez
(i) Bavardage fastidieux. On écrit aujourd'hui loquèle.
ni confiez au talent superficiel, acquis par fumigations d'amourpropre, de patience et par la rage d'être cité ; tout est factice en lui, de même que son talent.
Le premier des emplois, sans doute, est de gouverner les hommes avec bonté, justice et fermeté. Honorons le potentat qui suit les traces des Titus, des Marc-Aurèle, des Henry IV, qui firent leur bonheur de celui de milliers d'hommes qui les proclamèrent les pères de leur patrie. Mais que cette tâche est difficile à remplir, au milieu de courtisans avides qui profitent des égarements du prince, bien plus que de sa sagesse ! Quand on lit la vie des Césars, qui tous commencent leur règne sous les auspices les plus favorables et qu'on voit (excepté un petit nombre) ces dominateurs du monde se livrer ensuite aux excès des vices les plus odieux, les plus crapuleux, on croit aisément que dans l'homme né sans force, sans talens et sans esprit, la puissance sans bornes dégénère souvent en tyrannie. Oh ! qu'il est difficile de bien vivre, étant au-dessus de la loi ! Je ne dis pas de l'opinion, cela est impossible. Seroit-ce que l'amourpropre, rassasié d'adulations et de mensonges, se jette, par satiété et par désespoir de ne plus jouir de rien, dans les atrocités qui remuent et font encore sentir à l'homme pervers son existence? Seroit-ce encore que l'homme, toujours approuvé, toujours flatté par les autres pour ses actions bonnes et mauvaises, ne voyant jamais personne qui ose le contredire et n'ayant plus que soi pour juge, contracte une espèce d'imbécillité égoïste qui l'isole sur son trône en lui ôtant tous rapports avec l'humanité ? Mais au moral comme au physique, rien n'est perdu; tout se juge, tout se pèse avec le temps ; la balance de l'éternité est suspendue sur toutes les têtes, ses poids sont inaltérables, rien ne peut lui échapper.