‹ Réflexions d'un solitaire (volume 4)Chapitre 34 sur 98 · DE LA CONSCIENCE · texte numérisé non relu

DE LA CONSCIENCE

Demande Qu'est-ce que la conscience?

RÉPONSE

C'est le sentiment de l'existence. C'est l'avertisseur du bien et du mal que nous opérons, ou que nous recevons.

Demande Ne peut-on exister sans conscience ?

RÉPONSE

Je ne le crois pas; trop de choses nous disent : « Je souffre, j'ai du plaisir », pour ne pas reporter aux autres ce qui se passe en nous.

Demande

C'est donc pour notre intérêt que nous agissons bien envers autrui ?

Réponse

Le plus souvent nous savons que le bien que nous pratiquons envers les autres nous revient par réaction.

Demande Les bêtes ont-elles une conscience?

RÉPONSE

On leur fait une morale à coups de bâton, n'ayant ni loix, ni enfer, ni purgatoire à leur faire redouter. Elles ont, je pense, celle de leur existence.

Demande Sans conscience, on ne peut donc exister ?

RÉPONSE

Si fait : les arbres et les plantes existent et n'ont pas, je crois, l'idée de leur existence.

Demande Ils sont donc privés de tous nos plaisirs ?

RÉPONSE

Et de toutes nos peines.

Demande

En est-on bien certain ?

RÉPONSE

Pas plus qu'on n'est slar de ce qui se passe dans les planètes.

Demande N'y a-t-il qu'une sorte de conscience ?

Réponse Il y en a de plusieurs sortes.

Demande

Quelles sont-elles?

Premièrement, comme nous l'avons dit, la conscience de l'existence, établie sur tout ce qui plaît et déplaît au corps.

Demande

En second ?

RÉPONSE

Celle qui s'établit entre nous et ceux que nous aimions le plus.

Demande En troisième ?

RÉPONSE

Celle entre nous et tous les hommes.

Demande Tous les hommes sont-ils doués de ces trois consciences ?

RÉPONSE

Non, l'égoïste n'a que la première. C'est une sorte de théiste qui n'a d'autre dieu que lui-même.

Demande N'aime-t-il pas sa maîtresse?

RÉPONSE

Oui, pour lui, comme il aime la table et toutes choses.

Demande Que fait-il quand il a besoin des autres?

RÉPONSE

Il supplie bassement.

Pourquoi ?

RÉPONSE Parce qu'il sent ne mériter la commisération de personne.

Demande Alors il se corrige?

RÉPONSE

Non, sa conscience est dans ses habitudes égoïstes, où il retombe toujours.

Demande

Il est donc une quatrième conscience, celle des habitudes ?

RÉPONSE

Oui, sans doute.

Demande

N'est-il pas encore une cinquième conscience, celle des sots, par exemple ?

RÉPONSE

Un sot ne seroit pas tel, s'il savoit qu'il est sot ; sa conscience le trompe, c'est une conscience fausse.

Demande Et celle du méchant, du voleur, du meurtrier?

Réponse

C'est la conscience infernale de l'homme qui veut vivre en société comme s'il étoit dans les bois.

Ne suit-il pas la loi de la nature ?

Réponse

Il y a renoncé en invoquant les lois sociales qui assurent son être et sa propriété.

Demande

Et s'il n'a pas de propriété?

RÉPONSE

Qu'il s'en donne par son travail ; en attendant, il n'a pas le droit d'envahir celle des autres.

Demande

Si, dès l'âge de raison, un homme refusoit de se soumettre aux loix de son pays, et qu'il demandât à s'en aller au loin dans un lieu sauvage, pourroit-on lui refuser un passe-port ?

RÉPONSE

On auroit tort.

Demande Quelle seroit la conscience de cet homme?

RÉPONSE

Celle de la liberté natm'elle.

Demande

Pourquoi ne voit-on pas plus de malheureux s'expatrier ainsi?

RÉPONSE

Parce que, nés en société, ils sont retenus par les liens contractés dès l'enfance. Nos affections commencent avec la vie, par les soins qu'on prend de nous.

Demande

Le méchant ne l'est donc pas tout-à-fait, puisqu'il a des affections?

RÉPONSE

Le malheur de l'homme est d'être un peu de tout, de n'être jamais assez déterminé dans ce qu'il est.

Demande

Aimeriez- vous mieux qu'il fût méchant tout-à-fait, et sans hypocrisie ?

RÉPONSE

Oui : on l'enchaîneroit.

Demande Pourquoi la nature ne nous a-t-elle pas fait iiu ?

RÉPONSE

Demandez-le lui.

Demande Mais encore?

RÉPONSE

Parce qu'elle nous a doués d'une raison réquiérante qui désire sans cesse le mieux du mieux, jusqu'à ce que la mort nous arrête.

Demande Cet instinct de perfectibilité est-il dans l'homme seul ?

Vous le voyez bien, puisque les ruches sont construites de même depuis quatre mille ans que nous les connaissons.

Demande

S'il fut des bêtes et des hommes de première création, étoient-ils ce qu'ils sont?

Réponse

Je ne le pense pas; les besoins ont, je crois, perfectionné l'instinct des unes et la raison des autres.

Demande

C'est donc la raison qui a donné à l'homme seul la notion de l'immortalité de l'âme?

Réponse

Sans doute, puisque, d'après nos désirs infinis, nous

n'achevons rien dans ce monde, nous espérons achever dans

l'autre.

Demande

Faut-il damner ceux qui n'espèrent pas?

Réponse

Ils sont assez damnés, étant sans espérance.

Demande

Vous avez dit, tantôt, que l'homme est « un peu de tout » ; qu'entendez- vous par là?

Réponse

Qu'il est un composé des élémens constitutifs du monde.

A parties égales? -

Réponse

Non : et voilà pourquoi nous différons avec nous-mêmes, et avec les autres.

Demande Comment cela?

RÉPONSE

Tel est dominé par le chaud, tel par le froid, tel par l'humide, tel par les humeurs de différentes natures; ces élémens de vie sont eux-mêmes influencés par le soleil et l'atmosphère, de là proviennent tant de passions diverses dans l'homme ; sans compter que tel a telles parties du corps foibles, tandis que tel les a plus fortes... Ces modifications infinies font de l'homme un véritable thermomètre qui varie à chaque instant du jour et de la nuit.

Demande

Que faire pour le fixer?

Réponse

L'éducation donne des principes qui le font résister au mal, et le fixer au bien général.

Demande

Chaque homme, selon sa passion dominante, a donc une conscience différente ?

RÉPONSE

Oui : mais il en est une de notoriété publique, dont chacun doit se prémunir, sous peine d'être réfractaire à la loi et punie par elle.

Estimez-vous beaucoup celui qui est obligé de se faire une conscience?

Réponse

J'aime mieux celui qui la reçoit immédiatement de son être.

Demande

Ne peut-on changer, corroborer les consciences?

RÉPONSE

On le peut, comme on guérit les foux, mais chacun prétend être au mieux tel qu'il est. Nous n'avons recours à l'hygiène que

dans les maladies du corps ; aussi changent-elles souvent notre caractère du tout au tout.

Demande

Toujours en bien ?

RÉPONSE

Ou en mal : tel qui a voit trop de feu devient trop tiède, tel qui étoit trop indolent devient trop actif. L'homme a presque toujours besoin d'un régulateur pour être juste.

Demande Quel est ce régulateur ?

Réponse La conscience, formée par les conseils des gens de bien.

Demande

Définissez mieux les diverses consciences que vous avez attribuées à l'homme. Qu'est-ce que celle qu'il a pour lui-même?

C'est l'amour de son être.

Demande Celle envers ceux qu'il aime ?

RÉPONSE

C'est le plaisir qu'il éprouve à les rendre heureux.

Demande Celle qui se fait à l'égard de tous?

RÉPONSE

C'est la vertu qui le fait se sacrifier pour le bien général : Voiidrois-je qu'on me fît cela? Je fais envers mon prochain, ne ne le poudrois-je pas pour moi? Je ne le fais pas aux autres. Voilà la vieille et bonne morale en deux mots.

Demande

Tout ce qu'on veut ou qu'on voudroit pour soi est donc bon pour les autres?

RÉPONSE

Plût à Dieu, nous serions tous heureux réciproquement.

Demande

Réponse évasive. Je vous demande (d'après le grand précepte) si tout ce qu'on veut ou qu'on voudroit pour soi est bon pour les autres?

Réponse

Non, puisqu'ils sont autres; mais il faut se mettre à la place d'un de ces autres et dire : « Si j'étois foible et malade comme lui; si j'avois telle volonté contraire de la sienne, voudrois-je essuyer telle violence? » Aussitôt la conscience répond : non. Eh bien, ce non est l'arrêt qu'il faut suivre envers cet autre, en attendant que je prenne sa place envers un autre.

Demande

Qu'est-ce que la conscience d'habitude, dont nous n'avons rien dit?

RÉPONSE

C'est celle qui se forme par l'éducation.

Demande On peut donc faire à l'homme telle conscience que l'on veut?

RÉPONSE

Cela est prouvé par la douceur, la régularité, la justice qu'on remarque dans les hommes instruits, qui aimeroient mieux périr que d'être rebelles envers la société. Cela est encore prouvé par les coutumes bizarres, les dogmes sanguinaires et superstitieux auxquels les peuples sont assujettis.

Demande Que faut-il donc pour remédier à ces abus?

RÉPONSE

Croire à ce qu'on sent et rien de plus.

Demande Ce que les sens nous transmettent est-il bien évident?

RÉPONSE

Qu'importe! La nature veut que nous ayons le sentiment de telles ou telles choses; c'est un ordre, soumettons-nous.

Demande Et si les sens nous trompent?

Laissons-nous tromper jusqu'à l'évidence du contraire.

Demande

Alors?

RÉPONSE

Alors rectifions-nous.

Demande

Ce que vous dites n'a de rapport qu'au physique ; mais en morale, les sens ne sont-ils pas la cause de tous les désordres?

RÉPONSE

Oui, quand on ne sait pas leur commander; non, en tout ce que la morale publique approuve.

Demande

Mais les superstitions des peuples barbares ne sont-elles pas approuvées par eux?

RÉPONSE

Parce qu'ils sont ignorans, et qu'ils ne suivent pas la vraie impulsion des sens.

Demande

Un jour, n'y aura-t-il qu'une conscience parmi les hommes?

RÉPONSE

Quand la philosophie sera sur tous les trônes.

Demande Alors les loix naturelles et sociales ne seront qu'une?

Jamais; on n'est libre qu'où l'on est seul; deux êtres vivant ensemble ont déjà besoin de conventions.

Demande

C'est donc à tort que J.-J. Rousseau a réclamé les droits de l'homme vivant en société?

RÉPONSE

C'est pour qu'on ne les oublie pas trop.

Demande Peut-on les oublier?

Réponse

Pas plus que le pommier ne pourroit oublier de porter des pommes pour porter des poires.

Demande Que veut donc la société?

Réponse

Je vous l'ai dit : elle veut que tous cèdent à chacun ce que la loi lui accorde.

Demande Le font-ils?

RÉPONSE

En grognant.

Demande

Sommes-nous heureux?

RÉPONSE

Comme vous voyez.

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