‹ Réflexions d'un solitaire (volume 4)Chapitre 35 sur 98 · SUR LA NÉCESSITE DE L'HARMONIE ENTRE LE CŒUR ET LA TÈTE · texte numérisé non relu

SUR LA NÉCESSITE DE L'HARMONIE ENTRE LE CŒUR ET LA TÈTE

Il n'est pas d'harmonie parfaite entre les objets physiques, donc il n'est pas d'harmonie parfaite entre le cœur et la tête. Toujours, l'une l'emporte sur l'autre, non seulement par la constitution des sexes diftérens (comme nous le dirons bientôt), mais parce que ces deux agens de nos volontés étant destinés à diverses fonctions, il y a presse entre eux pour agir, et en agissant. Généralement, la tête vaut-elle mieux que le cœur ? Je crois que c'est dans la tête que se trouve le dépôt de l'amourpropre et que, par conséquent, elle est plus sujette à caution que notre cœur. Dans l'homme d'esprit, l'amour-propre commence par le haut et finit par le bas ; c'est le contraire dans ceux qui ne peuvent être fiers que de leur physique musculeux. Remarquez comme ils s'en vantent, comme ils admirent et insistent à admirer leurs tibias, leurs belles jambes; l'homme d'esprit n'y pense pas. Si l'homme est fier d'être grand, fort et d'avoir de gros os, que feroitdonc l'éléphant, s'il avoit l'amour-propre de la masse? Le sentiment de l'amour-propre provient, sans doute, de notre sensibilité générale, mais c'est la tête qui s'enflamme et en conserve les impressions.

Les bonnes impulsions viennent spontanément du cœur; les

si, les mais arrivent en suite de la tête. On voit un malheureux; je vais, se dit-on, lui donner de quoi vivre pour la journée : Voilà le cœur. Arrivent alors les réflexions : Mais j'ai fait l'aumône hier, j'ai des dépenses indispensables à faire aujourd'hui, je ne puis aider cet infortuné : Voilà la tête. Faut-il céder à son cœur ou obéir à sa tête? Il faut les accorder, en leur interposant la raison. Et d'où vient la raison ? De toutes nos facultés sensitives expérimentées, dont la nomenclature bonne et mauvaise est empreinte dans les fibres du cerveau.

Selon notre sexe, notre condition, notre état, notre éducation, rarement en nous le cœur et la tête balancent leur empire, rarement ils sont d'accord, et si une troisième puissance, le jugement, ne décide dans leurs contestations, nos procédés sont mauvais, ou restent incomplets. Est-ce la tête qui dirige le cœur? Alors, nulle pitié pour les misérables de corps et d'esprit. Est-ce le cœur qui domine la tête ? Alors plus de foiblesse que de raison l'emporte sur la justice. Que de choses pour faire un homme! Il en faut trop pour qu'il soit bon tout-à-fait, pour qu'il soit un. L'anatomie comparée est effrayante pour qui la connoît peu, plus effrayante encore pour celui qui en connoît tous les ressorts et les rapports, occultes pour le commun des hommes. Un rien, une heure de sommeil de trop ou de moins que le contingent ordinaire, nous dérange, nous rend lourds et maussades. Quand on est bien disposé, on pense aux bonnes gens, on les aime, on se délecte avec eux. Quand on est lourd, on pense aux méchans, on les déteste, on les abhorre, on use contre eux sa mauvaise humeur. Il est des momens où l'on en veut à tout le monde, à Dieu même, auquel nous reprochons notre misère.

J'ai fait un voyage avec un homme que j'aimois autant que je l'estimois, Godefroy de Villetaneuse. Cet homme étoit mon guide dans ma jeunesse. A notre première aurore, je l'entens qu'il s'écrie : « Non, non, cela ne sera pas. » — « A qui parles-tu? » lui dis-je. — « A toi. » — « Mais je n'ai encore rien dit. » — « Cela m'est égal, cela ne sera pas. » — « Rêves-tu? » — « Non, parbleu, je suis bien éveillé. Sonne pour qu'on nous apporte du thé. » (Le cordon de la sonnette étoit dans mon lit.) Nous nous habillons pendant que la fille nous sert. En prenant

notre thé, je lui demandai s'il se réveilloit chaque jour anisi. « Oui, me dit-il en riant; il faut que je gronde un peu, cela dissipe la bile. » — « A ton aise, mon ami. » La mort m'a ravi cet homme plein de candeur et de sagesse. Oh ! qu'un tel ami est difficile à retrouver !

L'amour-propre est, sans doute, le mobile de toutes nos actions, nul n'en est dépourvu ; nous aimons à marquer et à être remarqués : il faut qu'il fasse bien froid pour qu'un homme décoré boutonne son surtout tout du long. Mais que l'amourpropre inspire différemment le bon ou le méchant! Le bon homme écoute son cœur avant de permettre à sa tête de raisonner. Je l'ai déjà dit : notre sensibilité n'est pas dans la tête, c'est le cœur, c'est l'estomac qui se serrent, quand on est saisi de compassion ou de plaisir; la tête n'a que faire là; elle parle ensuite; mais c'est plus en faveur de l'amour-propre qu'autrement. Le bon homme instruit est un don céleste pour la terre; il produit comme une plante, sans ostentation; il tolère le mal en plaignant le délinquant; c'est, dit- il, une plante mal-venue, une plante vénéneuse ; elle est née ainsi, elle n'a pu se rectifier; évitons-la.

Je me suis souvent demandé pourquoi on accordoit le titre de bon homme aux plus fins, aux plus malins, tels que Montaigne, Molière, La Fontaine, et j'ai cru remarquer que c'est parce qu'ils sont reconnus pour sentir la nature mieux que les autres, sans jamais abuser de ce bienfait. Puissé-je leur ressembler ! C'est qu'en eux l'esprit n'a pris sa direction qu'avec l'assentiment du cœur, et que tous deux sont bons. Le cœur n'est pas très mauvais dans l'homme. Il a trop de besoins personnels pour ne pas mettre forcément les autres à sa place, et se mettre souvent à la place des autres; mais l'esprit, cet égoïste vaniteux, ne permet rien, ne pardonne rien si on ne le flatte ; tous les genres d'esprit lui sont antagonistes ; ce que vous énoncez, il alloit le dire; ce que vous dites, il l'avoit pensé. Tel est l'homme d'un esprit futile dont le cœur ne vibre qu'au gré de son esprit, et dont l'esprit n'a de rapports avec le cœur qu'en faveur de sa chère personne. On pourroit nommer les sciences, les lettres et les arts, la théorie de l'amour-propre. Là tout s'apprend, excepté l'humilité. Cependant, après avoir parcouru

l'immensité d'une de ces connoissances, on se voit loin du terme parfait. Le cercle des sciences est comme celui de Dieu, dont « le centre est partout et la circonférence nulle part ». Néanmoins, il n'est que l'homme éclairé qui soit bon avec justesse et justice. Lui seul, comme j'ai dit, sait compatir aux malheureux, lui seul fait le bien pour le bonheur de le faire. Il s'étonne à l'aspect de l'ignorante présomption, tandis qu'avec Socrate il dit : « Que sais-je ? »

Le méchant est le pise-persà de l'homme éclairé. Dans les sociétés sauvages et ignorantes, l'homme est méchant sans déguisement; c'est pis chez nous, il y joint l'hypocrisie ; il joue les vertus du bon homme pour duper ses compétans. L'esprit est un poison quand il s'employe ainsi. — Mais, dira-t-on, n'est-il point d'hommes méchans quoique instruits? — Hélas ! oui, et la faute en est le plus souvent aux instituteurs qui leur ont présenté les fruits de l'instruction sous les rapports de l'amour-propre. « Vous deviendrez, disent-ils, un homme qu'on admirera pour son savoir ; vous parviendrez à la fortune, aux places éminentes... » Tandis qu'il falloit dire et dire constamment : « Vous serez révéré de tout le monde, on vous citera en exemple parmi les bienfaiteurs de l'humanité, votre vie douce et sans orages s'écoulera au sein de votre heureuse famille. » Et (puisqu'il faut quelque chose qui flatte plus particulièrement les sens d'un jeune homme), ajoutons, si l'on veut : « Et la plus belle, la plus aimable d'entre les femmes sera charmée d'être la compagne de votre cœur. » En poussant plus loin cet argument, disons que l'homme à moitié instruit, qui scandalise la société par ses mœurs, n'eût été qu'un être monstrueux, sans instruction. Si l'ignorant est digne de compassion quand il s'égare, l'homme instruit qui fait de son savoir l'instrument de ses passions désordonnées est digne de mépris. C'est la tête remplie des fumées de la vanité qui a gâté le cœur.

Ne nous arrêtons pas trop aux stigmates que chacun contracte par la pratique et la continuité des fonctions de son état ; jugeons l'homme par ses œuvres ; jugeons-le plutôt par son cœur que par sa tête.

Souffrons que le prince, les magistrats qui le représentent soient imposans ; ils doivent être ainsi pour inspirer le respect

dû aux prêtres de Thémis ; mais que d'ailleurs ils soient justes dans leurs actions, exemplaires dans leurs mœurs, sinon la considération qu'on leur montre ne part plus du cœur, mais de la tête. C'est la force des lois dont ils sont dépositaires qui impose au citoyen timide; ou c'est pis encore, c'est son intérêt personnel qui lui inspire une soumission factice que le cœur désavoue.

Que le calculateur (soit dans les sciences abstraites ou dans le commerce) soumette tout au calcul, tant mieux; calculer les effets et les chances est la seule prédiction qui soit de notre domaine; et tout calcul, non erroné, n'est autre que la recherche du vrai. En s'hahituant à être juste dans les calculs scientifiques ou commerciaux, on s'habitue aussi, sans doute, à calculer sa conduite. Tout calculateur est froid, dit-on; mais celui qui ne calcule pas est trop chaud ou stupide, c'est le terme moyen de ces deux opérations de l'esprit et du cœur qui est désirable.

Que le poète et l'artiste s'exaltent la tête pour exprimer les effets terribles des passions ; mais sans l'assentiment du cœur, l'œuvre sera stérile, et de nulle valeur. Les arts seuls marquent les époques du monde; sans eux, le présent seroit vide de la préexistence du passé ! Leur utilité est telle que sans leur secours le vieux monde, encombré sous le nouveau, échapperoit à nos regards. Les bronzes, les pierres, les édifices, les pyramides d'Egypte elles-mêmes, tout s'use. L'existence des peuples anciens, la vie des hommes illustres, leurs travaux, tout seroit perdu dans l'immensité des temps reculés, si le recueil immortel des connoissances requises n'en conservoit le souvenir. Toute grande émulation cesseroit, car l'homme est ainsi fait, qu'il ne s'occupe au présent que pour se créer un avenir. Désir d'immortalité se lit dans toutes les pages de son livre. Pour échapper à l'oubli, il ose même imaginer des œuvres impies et scandaleuses, il semble dire : Qu'importe qu'on me blâme ! on s'occupera de moi; j'ai sanctionné mon existence.

C'est, à présent, de la femme dont nous avons à parler. Dans un de nos chapitres précédens, nous n'avions distingué dans l'individu des deux sexes que les parties supérieures et inférieures. Nous n'avons, de même, dans ce chapitre, donné à l'homme que deux puissances, celle du cœur qui sent, et celle

de la tête qui juge et tient note de toutes les sensations. Nous allons attribuer à la femme une troisième puissance, celle du sixième sens, dont l'homme n'est pas privé, assurément, mais qu'il possède à un degré inférieur de la femme, qui porte en elle l'œuf procréateur et qui est chargée de la nutrition du fœtus et de l'enfantement.

Le cœur de la femme vaut-il mieux que la tête? Je le crois. Le cœur, chez elle, fait pour ainsi dire partie de ses entrailles, l'un et l'autre sont associés pour confectionner la vertu génératrice. Il y a donc chez elle deux puissances contre une, qui est la tête, et elles doivent l'emporter sur elle. Chez l'homme, les deux puissances inférieures valent rarement celle supérieure, ou cet homme incline au féminine (i). Les mécomptes de l'homme (nous parlerons bientôt de ses perfections) sont repoussans ; ils proviennent d'ambition : ouvrage de tête. Ceux de la femme proviennent presque tous d'amour : erreurs de cœur, qui portent intérêt, quoiqu'elles soient souvent funestes à la société. Qu'est-ce donc qu'une femme? C'est i, 2, 3, à commencer par le bas ; et l'homme 1, 2, 3, à commencer par le haut. Chez l'homme, les esprits élaborés par les viscères sont moins employés aux parties génératives que chez la femme, ils remontent forcément à la tête. Dans le sexe, ils ont tant d'emplois, soit pour préparer le berceau du fœtus humain, soit pour le nourrir quand il y réside, qu'il reste peu d'esprits vaquans et pouvant remonter vers la région supérieure. La femme est donc plus sensible, plus compatissante que nous, ayant le cœur et les entrailles plus nourris d'esprits vitaux. Dans nos misères, c'est à elle, c'est à son cœur qu'il faut avoir recours; elle ne cherchera pas, comme l'homme, si nos torts nous ont mérité nos malheurs; notre plainte ira droit à son âme ; et (après ses enfans) nous aurons toujours part à sa bienfaisance. Mais par cela même que nous venons de distinguer en faveur du sexe féminin, il est prouvé que les ouvrages d'une grande et forte conception sont du ressort de l'homme, comme ceux du cœur appartiennent à la femme. L'opinion générale veut (et peut-être à tort) que tout ouvrage important, créé par

(1) A la nature féminine.

elle, soit rectifié par nous; alors, chaleur d'âme, chaleur expansive et rectitude s'y trouvent réunies. Les hautes sciences paroissent surtout étrangères au sexe, telles que les mathématiques, la métaphysique raisonnable, la diplomatie, l'astronomie... On compte avec défiance les étoiles qu'il a découvertes et, quand la gazette nous dit que telle souveraine est en couches, on se demande s'il n'est point d'homme propre à gouverner dans le pays mentionné (i). Laissons à la nature ses droits imprescriptibles. Il n'en est pas de l'humanité comme de l'arbre auquel on fait porter des fruits d'une autre espèce que la sienne ; on lui ajoute la branche de l'arbre étranger qu'il nourrit de sa sève; mais nous ne pouvons donner à la femme que les principes d'une éducation virile. Si l'on pouvoit anter une bonne tête d'homme sur un bon cœur de femme, que de merveilles ils produiroient! L'une sans l'autre, c'est le ciel sans soleil; il faut, dans les arts surtout, chaleur régularisée. Soyons donc ce que nous sommes, ne pouvant être autres, soyons encore ce que nous sommes pour être quelque chose de vrai : Contentonsnous de perfectionner notre être, ne pouvant l'oblitérer.

(i) Malgré ce que je dis, je n'ai pas mauvoise opinion de l'esprit féminin; mais je croirois plutôt qu'une femme pût rendre des oracles que d'avoir ce qu'il faut pour gouverner diplomatiquement un empire. L'exaltation lui est naturelle ; la forte et raisonnable contention des nerfs, avec continuité, lui est refusée. (G.)

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