POURQUOI LES ROIS ONT-ILS BONNE MÉMOIRE
La mémoire, c'est le souvenir de ce qui nous a frappés; c'est le souvenir des bons et des mauvais traitemens que nous avons éprouvés. Donc, ni gens, ni bêtes ne sont totalement privés de mémoire. Depuis la bête la plus brute jusqu'à l'homme, depuis l'homme brut jusqu'à l'homme d'esprit, il n'est pas difficile d'apercevoir que la mémoire provient du bien et du mai que nous avons éprouvé. Bien ou mal, honneurs ou humiliations, ont des réminiscences inmanquables. Or, la mémoire d'écrire provient de l'amour-propre blessé ou satisfait, comme celui-ci provient de la sensibilité. Or, nous sommes tous sensibles, ayant vie, et la mémoire, dans toute espèce d'animaux, pourroit se calculer d'après le degré de sensibilité et d'amour-propre de l'individu (i).
Les bêtes qui ont beaucoup de mémoire, telles que le chien, l'éléphant, sont à coup sûr plus sensibles, et ont plus d'amourpropre que les bêtes plus brutes qu'elles. Mais, dans les bêtes, tout à des limites fixes ; chez l'homme, l'amour-propre n'en a point. On dira que nos enfans n'ont que peu de mémoire, quoique très sensibles, je dirois plutôt délicats ; leur sensibilité n'est que physique d'abord, et ne devient morale que plus tard.
(i) Voyez le chapitre suivant. (G.)
De même que les enfans, les idiots n'ont ni amour-propre, ni mémoire. Il est cependant des fous orgueilleux, mais tout est permis à la folie qu'on laisse agir. La sensibilité ou l'amourpropre, disons-nous, est fondateur de la mémoire. Or, un roi sans cesse adulé, caressé, fêté, prévenu ; auquel on fait accroire quil peut tout ce qu'il veut; lui qu'on étudie pour lui trouver des perfections, comme on nous examine pour nous trouver des défauts, peut-il récuser tant de témoignages, est-il naturel qu'il le puisse toujours? N'est-il pas malgré lui emporté dans les brillantes et trompeuses régions de l'amour-propre ? 11 est tout-puissant, il peut tout, il cède plus aisément qu'un autre. Céder par amour-propre, est-ce prouver qu'on n'en a pas ? — Puisque la mémoire est propriété d'amour-propre satisfait ou blessé, les rois ont la première mémoire, et nous la seconde. — Nous sommes donc également partagés ? — Non, on cherche à oublier ses peines et à éterniser ses plaisirs. Un roi encombré de délices est comme enveloppé d'un nuage d'or qui le promène d'une jouissance à l'autre, et, s'il éprouve des chagrins, tous s'empressent à le consoler. Ne cherchons pas ailleurs pourquoi les rois ont peu d'amis : c'est parce qu'ils ont plus de motifs d'amour-propre que nous. La pâte humaine n'a qu'un levain, l'amour-propre ; et c'est d'après la quantité que chacun en possède qu'il est naturellement l'ennemi de celui qui est en droit d'en avoir plus que tous, pas collectivement. L'inimitié des sujets envers leur chef est donc, le plus souvent, en raison du degré de leur amour-propre. On ne pardonne pas l'amour-propre à l'homme à grands talens, comment le pardonneroit-on au roi qui en est privé et qui jouit de toutes les prérogatives ? Oh ! qu'un bon roi est chose rare et désirable ! Il faut que la nature l'ait créé juste, car ceux qui lui sont assujettis cherchent sans cesse à le faire dégénérer. Il faut, tel qu'un rocher, qu'il résiste à l'orage de ses passions et des passions de tous; que toujours il soit fidèle à la vérité et inflexible à la flatterie mensongère ; il faudroit qu'il fût plus qu'un homme. Heureux, dit-on, celui qui a la puissance de faire du bien ; heureux plutôt celui dont la simple aisance écarte les caméléons, qui se montrent d'abord désintéressés comme le chien fidelle et se métamorphosent ensuite en sangsues !
Je l'ai dit ailleurs : on a depuis longtemps remarqué que l'amour-propre satisfait pousse l'individu à la graisse. Au contraire, rien ne maigrit comme l'humiliation continuelle ; si l'être ainsi traité ne devient insensible, il deviendra furieux. Combien de vieilles Al lemandes de qualité mourroient de chagrin , si on cessoit de leur baiser les mains en les appelant Altesses ou Excellences ! Aussi, sur vingt hommes du peuple, quinze sont décharnés, et sur vingt rois, quinze gagnent de l'embonpoint. On dit que Louis XIV souffroit, dans le tête-à-tête, des mercuriales que n'eût pas permis tel particulier. Je le crois, il y trouvoit de la variété, étant sans cesse flatté en public. Rien ne pousse à la vie comme le trône, mais comme dans la nature il y a partout compensation, rien ne pousse plus à la mort que la suprématie. Gare la satiété ! On en est bien près quand on peut se dire : « Tout est à moi, l'or et les femmes ! » Lisez l'histoire, vous verrez que tous les règnes commencent bien; les Caligula, les Néron ont été bons princes ; ce dernier, obligé de signer une sentence de mort, disoit : « Je voudrois ne pas savoir écrire » ; ensuite, dégoûté de la vie, et non de la puissance, il fit éventrer sa mère, pour voir, dit-on, d'où il venoit; il fit plonger les chrétiens dans la résine bouillante et, ainsi enduits, ils servoient de flambeaux pour éclairer la ville de Rome.
C'est dès le berceau, dès sa naissance, qu'il faudroit préparer l'homme à ses destinées ; les premières impressions sont indélébiles ; et si (selon le docteur Gall) (i) les formes du crâne marquent des dispositions salutaires ou funestes, pourquoi ne pas modifier autant que possible cette boîte osseuse qui, à la naissance de l'enfant, n'est qu'une pâte molle, qui s'endurcit à l'air presqu'aussi vite que le plâtre mouillé? Le cerveau a-t-il alors action sur le crâne ? Je crains que non ; mais le crâne, préparé à temps, donneroit de l'aisance au cerveau pour agir (2). Cette préparation physique seroit bien plus efficace que les remèdes
(1) Le docteur François-Joseph Gall, né à Tiefenbrunn en lySS, mort à Paris en 1828, inventeur de la science phrénologique, venait d'exposer son système dans l'ouvrage intitulé : Anatomie et physiologie dit système nerveux en général et du cerveau en particulier, avec des observations sur la possibilité de reconnaître plusieurs dispositions intellectuelles et normales de l'homme et des animaux par la configuration de leur tête (1810-1820, 4vol. in 4°).
(2) Quand je vois une tête aussi longue que bête, je me demande pourquoi on ne l'a pas arrondie dans le temps utile. Gall ne veut pas que cette opération (qui détruiroit son
moraux. On punit, on récompense les enfans pour qu'ils se souviennent qu'on est récompensé pour telle chose et puni pour telle autre ; alors ils font le bien par intérêt, et se cachent pour faire le mal. Les punitions trop répétées détruisent la sensibilité ; sur dix enfans maltraités, huit deviennent mauvais sujets. De plus, une seule punition injuste, ou qui paroît telle à l'enfant, suffit pour augmenter, irriter son amour-propre plus en un jour qu'il ne se fût accru dans une année. Les jeunes princes, dira-t-on, sont punis avec ménagement ; des hommes éclairés les surveillent. Oui, mais que de chemins sont ouverts à leur amour-propre ! Vingt ambassadeurs baisent respectueusement la main du bambin, pendant qu'il salit ses langes. Ainsi de suite en toutes choses, jusqu'à ce qu'il soit homme. Que de souvenirs flatteurs lui ombragent la tête toute sa vie ! Que de sujets de semences de mémoire, que de sensations au profit de l'amourpropre ! Pour régner, il faut savoir de tout un peu, n'être étranger à rien pour pouvoir discerner et employer le bon d'un chacun. C'est dire qu'un roi manque de temps pour approfondir aucune chose. Accoutumé à avoir toujours raison, que de petites remarques il fait pour étonner les courtisans qui ne manquent pas de l'approuver (i) î Sans mémoire il n'est rien, puisqu'il n'apprend rien profondément ; et en lui l'amour-propre doit toujours aller en augmentant, puisqu'il ne diminue qu'en raison inverse des connoissances approfondies que nous acquérons. Il n'est que la marche inviolable de la nature qui fasse réfléchir l'homme puissant, et l'avertisse qu'il ne peut sortir du cercle humain. J'ai vu, oui, j'ai vu deux mouches copuler sur le nez d'un roi vivant et non endormi : quelle audace !!!
Résumons ; la tête d'un roi est comme un dictionnaire où tous les mots se trouvent, mais abstractivement, et sans en particulariser l'emploi. Il suffit à l'homme de se perfectionner autant que possible dans une seule science ; dès qu'il en a atteint les limites, respectivement à ses facultés intellectuelles, c'est
système des protubérances) soit praticable. Pourquoi donc ne façonneroit-on pas une tête, à la naissance de l'enfant, comme les Chinois façonnent les pieds de leurs femmes? D'ailleurs, le plus souvent ne s'allonge-t-elle pas, forcée par les circonstances? (G.)
(i) Sous l'ancienne cour, j'assistois un jour au diner de Mesdames de France; on ne devineroit pas ce qui fit rire, ce qui fut applaudi des courtisans ; une de ces dames dit : « // n'y a peut-être que moi en France qui mange du sel avec le petit ialé. » (G.).
alors qu'en rapprochant ce qu'il sait bien de ce qu'il ne sait que confusément, il peut, par l'analogie de sa science avec beaucoup d'autres qui s'y rapportent forcément, étendre ses idées premières du connu à l'inconnu, et parvient ainsi à se faire une encyclopédie mentale qui peut moins le tromper puisqu'elle part d'un point fixe, toujours inébranlable.
Répétons qu'un bon roi est chose rare et bien désirable. Mais disons aussi que l'état le plus difficile à exercer est celui de roi. S'il n'avoit l'avantage flatteur de la suprématie, je doute qu'on trouvât l'homme réfléchi qui voulût d'un empire. Etre en but à tous les amours-propres; ne pouvoir en contenter un sans en mécontenter mille ; être épié depuis son lit jusqu'au trône, être sans ami, s'il n'est bon diable ou un vaniteux ; être criblé d'affaires toutes importantes, et noté dans l'histoire s'il fait un faux pas. . . , ce n'est que la vingtième partie du poids d'un sceptre. Dieu seul est capable de régner en perfection ; il dit : « Qu'ainsi soit», et tout est ainsi qu'il l'a voulu.