IL EST DANS L'HOMME PLUSIEURS SORTES DE MÉMOIRES
Nous avons attribué la mémoire à la sensibilité et à l'amour-propre, qui n'est que la sensibilité mise en action. D'où vient la sensibilité des nerfs ? Comment agissent-ils ? Par les sens, et les sens par les nerfs, et le tout par l'intervention de l'air, et des fluides ignés, connus et inconnus. Avons-nous un empire égal et général sur nos sens ? Non, et voilà ce qui établit plusieurs sortes de mémoires. Qu'est ce qui nous donne l'empire sur nos sens ? La volonté de faire tout ce qui est possible relativement aux facultés sensuelles, ce qui feroit de l'homme un être suprême, si le plus petit insecte ne se grattoit parce qu'il en a, comme nous, l'envie, le besoin et la volonté. L'empire effectif sur nos sens n'étant pas le même, et différant dans chaque individu de telle ou de telle autre manière, il y a donc autant de mémoires différentes qu'il y a de modifications diverses relatives à l'empire que nous avons sur nos sens. Ainsi, tel a la mémoire locale des choses; tel a la mémoire sentimentale, qui lui rappelle l'essence des objets et des choses; tel n'est sensible qu'aux formes; tel a l'utilité des substances; tel a la mémoire des sons par-dessus tout, tandis que l'autre ne peut retenir l'air
le plus simple (i); tel ne peut chanter juste et entend quand on chante faux : ce que j'attribue au défaut dans l'organe de la voix, joint à une oreille juste. En comparaison morale, c'est ainsi (comme dit le proverbe) qu'on voit une paille dans l'œil de son voisin, et qu'on ne voit pas une poutre dans le sien. Le poète a pareille mémoire à celle du musicien, plus la signification des mots, moins abstraits que les sons. Du reste, l'un et l'autre s'expriment volontiers par métaphores. A quoi attribuer ces diverses mémoires ? A la primauté, à l'empire, à la faculté privilégiée que nous avons sur un ou sur plusieurs sens. Ainsi, nous avons des sens actifs, d'autres passifs, sur lesquels nous exerçons plus ou moins d'empife, et qui nous renvoyent autant de mémoires différentes, plus fortes ou plus faibles. Il est donc une mémoire qui appartient à chacun de nos sens. 1° Mémoire oculaire : on se rappelle d'avoir vu; 2° mémoire auditive : on se rappelle d'avoir entendu ; 3° mémoire du goût : on se rappelle d'avoir gotàté ; 4° mémoire nasale : on se rappelle des odeurs qu'on a jadis senties ; 5° mémoire du toucher, ou mémoire des formes. Ajoutons, comme sixième mémoire, celle que donnent les sensations de l'amour, où tous les sens semblent être réunis. J'ai souvent nommé septième sens celui qui nous transmet le charme indéfinissable de la musique (2). De là toutes les mémoires différentes semblent être expliquées, puisque tel a bon nez, tel a bon œil, tel, bon goût, tel, bonne oreille, et tel a le don de tout. La mémoire locale est plus matérielle que sentimentale; cette dernière est préférable à l'autre, dans les beaux-arts surtout; en conservant en soi le sentiment des choses, on se forme un magasin de sensations, qui devient nôtre. Si l'on n'en conserve que le matériel, c'est un magasin de marqueterie formé des sensations des autres. L'ouvrier a la mémoire des formes. Le philosophe, celle de l'utilité physique et morale. Le physicien, celle de la qualité des substances et des formes. Le musicien a la mémoire des sons initiativement à tout ce qui chante, parle, brait, et qui forme des sons harmonieux ou incohérens.
(i) La mémoire musicale est-elle désirable dans ceux qui se destinem à cet art ? Tellement désirable, que je doute si celui qui ne retient rien par cœur puisse jamais être bon musicien. (G.)
(2) J'aime qu'il y ait autant de sens que de notes dans notre gamme. (G.)
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