LE MENSONGE PEUT DEVENIR LA VERITE
Oui, mais il faut toute la force véhémente de l'amour-propre pour opérer ce prodige : ce que je vais dire le prouve. Une demoiselle charmante écoutoit un vieillard discourant sur l'amour : « C'est, disoit-il, un feu électrique, dont la première étincelle dispose souvent de deux cœurs ; mais que d'attentions, que de prudence et de soins il faut pour conserver le feu sacré de l'amour ! D'abord, c'est une mer de délices, parce que, entre amans, l'un suppose à l'autre tous les rapports qui constituent le bonheur, et toutes les perfections qui unissent deux cœurs aimans. Mais, bientôt, c'est une mer d'amertumes en voyant (i) s'évanouir le prestige délicieux qu'on s'étoit formé avant l'expérience. Le danger est encore bien plus grand quand le jeune amour se glisse dans le cœur d'un vieillard auquel un reste de vie suffit à peine pour achever sa carrière. Car l'amour (disoitil) est une propagande, et si l'on n'a plus d'offrandes généreuses et libérales à lui faire, c'est une preuve que l'économie devient notre partage. Il faut donc, avec prudence, l'éloigner de lautel qu'on ne peut plus desservir, éviter le dieu cruel qui rit et se repaît de nos larmes; qui, d'accord avec le temps et la mort,
(i) Cet emploi fautif du participe présent est familier à Grétry.
fauche, abat les vieilles existences pour en former de nouvelles. Alors, tous les charmes de la beauté, sa pudeur, sa vertu même deviennent autant d'écueils pour la caducité. Fuis, vieillard judicieux, fuis! Ton langage n'est plus celui des amours; le style incisif n'appartient qu'à la jeunesse; la parure, que l'amour recherche, est son apanage ; songe qu'entre la vieillesse et les habits neuts il n'est point d'harmonie ; songe enfin que le plus bel antique n'est que le mariage du temps et de la nature. »
La jeune demoiselle sourit à cette déclamation et forma, par amour-propre, le projet de rendre son vieillard amoureux d'elle. Cependant, elle ne put de sitôt percer l'égide de Minerve; à son tour, le vieillard sourioit en remarquant ses caresses, ses avances fines et dissimulées ; il s'étoit préparé en temps de paix à la guerre qui alloit suivre (c'est ainsi que Charron désigne la sagesse). Après quelque temps d'épreuves inutiles, piquée au vif de ne point le voir à ses pieds, le croira-t-on ? le sentiment d'un amour factice et calculé devint en elle amour véritable.
Le vieillard eut beau nombrer, exagérer les torts de son âge : « Que m'importe ! disoit-elle, l'amour des jeunes gens n'est que fatuité, suffisance et vanité ; ils croyent nous honorer par leur choix impertinent. Vous, vous serez reconnoissant de l'amour que je Vous porte, et que vous méritez à tant de titres... » Le vieillard résiste encore : « C'est une gageure, lui dit-il. Mademoiselle, que vous avez faite de me séduire. » — « Une gageure! non, le vœu de mon cœur est de vous plaire, de vivre de votre gloire et de vous consacrer ma vie. » Elle alloit embrasser ses genoux en pleurant, il la retient, la presse entre ses bras et lui dit : « Femme charmante, je sens le sacrifice que tu me fais. Ce n'est que chez les Grecs que la beauté daignoit quelquefois se couronner des lauriers d'Anacréon. Tu fais revivre chez nous un sentiment sublime qu'inspiroità l'amante la gloire cie l'amant : puisse l'amour t'en récompenser ! »