DE LA RAISON
Michel de Montaigne a dit : « Ou la raison se moque, ou elle ne doit viser qu'à notre contentement. » C'est bien ce qu'elle fait ou ce qu'elle croit faire en toute occasion ; mais réussit-elle, va-t-elle à son but? — Pas toujours, et pas souvent. On dira qu'alors elle n'est plus raison. Elle l'est, comme elle fut toujours en morale, raison de circonstance. La raison n'est pas comme la vérité, qui n'est qu'une; il y a autant de raisons plus ou moins bonnes que de circonstances qui nous déterminent avant le terme d'une affaire; et quand certaine affaire est terminée, souvent on cherche encore la raison qui nous a conduits au but final.
En politique, dans le commerce et en amour, on peut avoir tort dix fois, et finir par avoir raison.
Il est deux sortes de raisons bien distinctes, une physique et l'autre morale. La raison physique de l'existence d'une chose est la chose même; si nous étions infaillibles dans nos jugemens et nos opérations, cette raison le seroit aussi; mais, de même qu'en morale, nous sommes, dans nos opérations physiques, entraînés par des aperçus fautifs qui nous font dévier de la saine et véritable raison des choses.
La raison morale est d'institution humaine, presqu en toute
chose; elle change avec l'esprit de l'homme, esprit qui est à la fois physique, présomptueux et conventionnel.
La raison vieillit, la vérité ne vieillit pas. C'est avec une religieuse pitié qu'on lit aujourd'hui dans l'histoire certains faits qui avoient cours, par raison, dans les siècles antérieurs. La raison du temps passé n'est souvent plus la nôtre : donc, elle change selon les circonstances qui la précèdent, l'accompagnent et la suivent. Aujourd'hui que l'instruction est plus générale, on veut savoir la raison de la raison même et, si la raison morale ne coïncide pas avec celle physique, ce n'est qu'une pierre d'attente qui suppose que l'édifice n'est pas achevé.
L'homme du peuple dit à celui qui jette des pierres dans son jardin : « Tu m'en feras raison, » puis s'ensuivent quelques injures grossières et quelques coups de poing qui terminent l'affaire. Mais entre gens instruits, que d'efforts pour avoir raison ! Dans les assemblées de gens de lettres, où l'amour-propre règne dans sa plénitude, on se dit : — Ils ont tant d'esprit qu'ils en font pitié.
Chaque chose a plusieurs faces que nous apprécions tous différemment, chacun tient pour celle qu'il préfère et qu'il sent le mieux. Que faire donc pour décider laquelle des faces est la bonne ? Il faut observer toutes les faces d'un objet ou d'une proposition et appliquer chacune d'elles à la circonstance qui lui est propre. Car telle chose qui vous plaît me déplaît, comme au physique telle chose qui vous l^it du bien me fait du mal. En tout on est soi, à moins qu'on ne soit rien de bien prononcé. Le vieux Michel l'a dit encore : « Quel qu-e personnage que l'homme entreprenne, il joue toujours le sien parmi. » Raison morale, c'est donc convenance locale et actuelle. Vérité physique, c'est raison universelle. La réunion de la raison morale et de la vérité physique seroit le bien par excellence, qu'il est difficile et souvent impossible de conjoindre dans l'état de civilisation.