‹ Réflexions d'un solitaire (volume 4)Chapitre 43 sur 98 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

ROUILLURE

On appelle à Paris un homme rouillé celui qui a quitté la capitale pour aller s'enterrer dans une campagne éloignée. Privé longtemps de l'exemple des gens de goût, devenu étranger au courant des choses, il perd l'élégance qui accompagne, à Paris, les mœurs et les talens. Néanmoins, cette rouille étoit plus sensible chez les campagnards avant l'établissement des journaux. Aujourd'hui, l'homme qui s'éloigne pour six mois de Paris apprend jour par jour ce qui s'y fait et, à son retour, « quelles nouvelles ? » est pour lui une question inutile. Au reste, maints campagnards contesteront aux frivoles capitalistes (i) l'infaillibilité en matière de goût, de même qu'on voit, d'un pays, d'une ville à l'autre, les hommes se contrôler, se juger, se condamner réciproquement sans pitié. Celui qui critique est à son tour critiqué, le François à Londres ou à Madrid est trouvé trop léger et noté de mauvais goût, ce qui partout veut dire : non conforme aux usages reçus. Où établira-t-on le tribunal du goût ? Quelle nation en sera le juge suprême ? Questions difficiles à résoudre, puisque tous prétendent à ce brillant emploi. Disons donc que chacun est bien en suivant son allure

(i Habitants de la capitale.

naturelle, et qu'un lourd François et un Allemand léger sont également ridicules, s'ils ne sont tels que par affectation.

A Rome moderne (comme jadis à Athènes l'antique), on nous appelle encore dans les rues : signoi^ forestiero, tant il est aisé aux régnicoles de discerner l'accent et la tournure d'un étranger. Je l'ai déjà dit ailleurs, cette dénomination, ce mot de forestiero doit nous paraître choquant; on est homme des forêts si l'on n'est pas romain. Les Parisiens distinguent également au premier coup d'oeil les étrangers, même ceux qui copient les manières françoises; ils leur trouvent toujours un peu de trop ou de moins du ton véritable. L'Anglois seul n'insiste point ; il porte avec lui son costume national, ses manières et ses mœurs indépendantes ; il les conserve et en est fier. Quoique les gouvernemens de France et d'Angleterre soient rivaux et se disputent trop souvent la terre et l'eau, le François (qui sait peu haïr) aime l'Anglois; mais ce dernier, très attaché à son pays, confond le peuple et le gouvernement françois, qu'il hait également.

Ces haines entre voisins sont universelles; c'est une semence funeste qui s'étend sur tout ce qui respire. — Les élémens primordiaux se combattent aussi, dira-t-on ; comment leurs combinaisons vitales s'accorderoient-elles mieux ? — Oui, tout est motif de guerre entre hommes. Guerre pour Dieu, qui nous laisse faire. Qu'a-t-il besoin de nous châtier, quand nous nous punissons si bien nous-mêmes? Guerre pour femmes, qui nous laissent faire aussi, parce qu'elles sont charmées d'être les objets de nos combats et de nos conquêtes. Guerre pour la terre, guerre pour l'eau, guerre pour de brillans cailloux, guerre pour de brillans métaux... Allons, bonnes gens ! battez-vous, sous prétexte d'honneur compromis et d'insultes reçues; le champ est si vaste en détours que les raisons politiques ne nous manqueront point. Surtout, ne songez jamais qu'une chiquenaude dans certaines divisions de votre individu peut vous envoyer paître, ou plutôt vous envoyer engraisser la pâture de nos chers descendans.

Est-il rien de plus dérisoire que le cadavre hideux du fanfaron qui, après avoir bravé tout le monde, est à son tour insulté par les chiens et les mouches ? O sainte philosophie ! tes

sollicitudes seront toujours vaines sur un être faible par essence, et robuste d'amour-propre. Accorde les élémens dont il est fait; taris les sources pour pouvoir arrêter le courant. Tout ce qui se passe dans les cieux ne se répète-t-il pas dans l'homme sur la terre ? Les élémens cherchant sans cesse l'équilibre entre eux sont néanmoins assujettis à la force prédominante du feu, qui est leur roi : roi jusqu'à ce jour, visible, mais incompréhensible pour nous. Cet homme-ci, dévoré par la flamme, recherche l'eau qui la combat, tandis que, peut-être, le feu redoute l'ennemi qui l'éteint, s'il ne peut l'absorber. Celui-là, n'étant que matière franche et brute, accuse de fourberie celui, plus accort, plus pourvu d'esprit, qui abuse de sa bonne foi. Celuici, jovial et léger, est variable comme son atmosphère; il rit de tout, même en se battant et en mourant pour son pays; celui-là, nébuleux comme l'air qu'il respire, gorgé d'or, de femmes et de bombances, meurt désespéré de n'avoir plus de désirs à former. Et vous voudriez, philosophes, accorder, régulariser cette engeance ? Peines inutiles; elle suit son cours naturel, elle est suppliante et fourbe dans sa détresse, hautaine, orgueilleuse dans sa prospérité. « Attrape qui peut » est son dicton, et elle n'a d'humanité que par échange de quelqu'autre bien.

L'homme fait pitié à l'homme qui pense ; voilà son titre le plus méritoire. Il est ainsi, et ne peut être autre généralement. Gloire à l'honorable philanthrope qui voit la foiblesse humaine sans s'aigrir contre elle; qui, faisant le bien par inclination, vit à l'abri de l'orage des passions, et plaint tant de victimes malheureuses qu'il voudroit, et ne peut, sauver du naufrage.

11 ne peut exister que trois sortes d'hommes : l'intelligent, le sot et le métis. Les deux derniers sont à la merci du premier, et si celui-ci, après avoir calculé et disséqué le cœur humain, ne devient pas philosophe ou misanthrope, c'est un coquin fîéfé.

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