‹ Réflexions d'un solitaire (volume 4)Chapitre 44 sur 98 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

ENCORE UNE FOIS, ESPRIT ET PROBITÉ (i)

Il faut de l'esprit, et du bon esprit, pour se conserver pur dans ses œuvres. Il faut avoir le courage de résister à ses propres forces. Il faut se croire trop grand pour s'abaisser jusqu'à la duplicité. Dans cette disposition d'âme, l'amour-propre est un bien.

Le sot est plus à dédaigner que la bête ; on trouve en lui un mélange d'esprit, de prétention et de bêtise qui ne présente qu'un tout insignifiant. L'animal domestique n'a que son instinct et une habitude servile ; s'il passe le but, on le corrige et on lui pardonne aisément des torts qui ne peuvent être que ceux de la nature ou de l'éducation qu'il a reçue de nous. Le sot est plus dégoûtant que l'imbécile ; le premier de ces deux êtres est entêté, et cède à la force ; le second est ce que l'on veut qu'il soit. Il n'est que l'homme d'un esprit solide qui ne renonce point à la conviction dont il s'est pénétré ; la mort seule peut changer son être et étoutîer en lui le cri de sa conscience.

L'homme d'esprit ne cesse pas d'être véridique en gardant son secret ; sans mentir, il peut même vous donner le change si, indiscrètement, vous cherchez à le deviner. « De quel droit,

(i) J'ai dit que je reviendrois sur cette matière, et j'y reviens. (G.)

peut-il dire, viens-tu fouiller dans mon âme pour y surprendre ma pensée avant que je ne l'aie mise à exécution ? Ma pensée est à moi, comme l'air que je respire ; cent combinaisons me restent à faire avant de me décider ; les rapports entre mes idées ne sont pas suffisamment pesés, et tu oses déjà me supposer un résultat. Est-ce pour me fuir? Tu te hâtes trop; attens que je te prie. Est-ce pour me suivre? Tu n'es que le lâche espion des cœurs. » Souvent, je le sais, ce n'est ni l'un ni l'autre; c'est un mouvement d'amour-propre qui veut prouver qu'on est fin et intelligent ; au moins dirai-je que c'est de l'amour-propre puéril et déplacé.

Le plus fin politique est celui qui, étant déterminé à une opération, demande des conseils pour ne pas les suivre, et pour savoir si on l'a deviné. Cette manière d'interroger sert encore à lui faire connoître la trempe d'esprit de ceux dont il peut se servir selon les cas et les circonstances. Enfin, garder son secret n'est pas mentir. Faire croire qu'on veut une chose pour avoir l'autre est une ruse d'instinct, qu'on remarque même dans certains animaux. Tout autre détour (à moins qu'il ne vise au bien général) n'est que politique astucieuse.

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