‹ Réflexions d'un solitaire (volume 4)Chapitre 51 sur 98 · DU DANGER DES ROMANS · texte numérisé non relu

DU DANGER DES ROMANS

Il en est des romans comme de toute chose : rien n'est bien s'il n'est à sa place. Sans cette condition, tout est à rebours; la vertu déplacée peut être nuisible, et, avec cette condition, le poison même devient salutaire. Il faut distinguer les œuvres romanesques, soit pour les défendre à la jeunesse, soit pour les lui permettre, en les appliquant aux circonstances y relatives. Voyons d'abord notre proposition sous les rapports généraux ; ensuite nous l'examinerons sous les rapports particuliers.

Les bons livres disent les choses telles qu'elles sont ou telles qu'elles devroient être. Pour amuser, les romans sont exagérés dans les faits et dans le style, ou ils ne seroient pas des romans. Dès qu'on s'est habitué à cette enflure, à cette exagération, comment en descendre, comment revenir à la vérité, qui alors paroît aride, triste et sévère? Rien n'est beau après le beau idéal qu'on s'est plu à forger; c'est pourquoi les dévots exaltés prennent en pitié les hommes et leurs pratiques mondaines.

Si les romans consolent, dira-t-on, s'ils amusent, pourquoi les défendre? Toutes choses ne sont-elles pas plus ou moins romanesques, soit qu'on traite d'histoire, de politique, de religion, d'amour, de fortune, d'amour-propre, de sciences occultes ou de beaux-arts? Et pour captiver les imaginations

fatiguées des hommes de nos jours, ne vaut-il pas mieux passer le but que de ne pas y atteindre? N'est-ce pas en créant plus beau que le vrai qu'on s'élève au sublime, dont on retient toujours quelques nuances? Voilà comme, en n'envisageant les objets et les choses que sur la face qui nous convient, nous nous donnons toujours raison (i). Et le déchet du trop qu'on a pris ne paroît-il pas tôt ou tard? N'est-ce pas là passer sa vie dans une duperie continuelle? — N'importe, j'ai espéré, j'ai joui. — Et après cent espérances déçues? — J'espère encore. — Non. Je vois, au contraire, que ceux qui sont revenus des illusions regrettent le temps perdu ; ils préfèrent une simple retraite champêtre à leurs brillans et précédens châteaux en Espagne ; ils rougissent d'avoir si longtemps mal calculé, et s'en tiennent volontiers à une réalité moindre. Interrogez les désabusés d'amour, ceux de l'amourpropre : c'est par honte qu'ils ne crient pas meâ culpa. Au contraire, si vous voulez voir le mal de l'exagération dans sa plénitude, écoutez la femme romanesque : il n'est point d'homme digne d'être véritablement aimé ; il faudroit refondre ensemble Lovelace et Grandison (2) pour faire un être accompli. Il n'est point de femme qui mérite un attachement durable, disent les hommes surnaturels : les unes et les autres cherchent et ne trouvent jamais. Ce sont de vrais alchimistes moraux : ils ne sont pas à la recherche du vrai, mais de l'extra-vérité, qui est à égale distance du vrai et du faux. La vérité n'a qu'un point fixe, un seul chemin y conduit, tous les autres sont divergens et vont se perdre dans les espaces imaginaires; arrivés là, on s'ennuye (c'est l'embarras des richesses), on redescend donc, et souvent il est trop tard pour prendre une meilleure route. L'illusion seule rend l'homme heureux, dit l'apôtre du mensonge (et cet apôtre, je pourrois le nommer); il fait des phrases et des dupes parce qu'il est aisé d'être éloquent quand on se permet l'exagération. La vérité n'a qu'une route, je l'ai dit, il y en a mille pour l'illusion, excepté pour les actes vertueux. «Ah! que c'est beau! » veut presque toujours dire : «Ah! que c'est faux!» Et les

(1) C'est ainsi que sont faites les préfaces de libraires, des livres les plus rebutans. (G.)

(2) Lovelace et Grandison, héros de deux romans célèbres de Samuel Richardson Lovelace, dans Clarisse Harlowe, est le type du vice élégant ; c'est un séducteur habile et sans scrupules ; Grandison, dans L'histoire de Charles Grandison (traduite en français par l'abbé Prévost), incarne, au contraire, toutes les vertus.

hommes le savent bien : ce sont leurs passions, leur intérêt, leur amour-propre qui les rendent contrevenans. — Mais, dira le romancier, je ne vous donne mon roman que pour un roman. — Vous me trompez, c'est tout dire; vous me forcez à désirer que telle chose arrive, vous me préparez un regret et jamais un bonheur, et j'aime mieux un bonheur moindre qu'un plaisir illusoire qu'il faut payer. — Mais un poëme épique ou dramatique n'est-il pas dans le même cas? — Oui, s'il oblitère en moi mes facultés, mes mœurs, pour en substituer de factices et d'impraticables.

Il est cependant des situations d'âme où la lecture des romans est utile ; par exemple : 1° aux jeunes personnes dont les facultés intellectuelles résistent à l'âge qui les développe : dans ce cas, quelques romans d'amour doivent produire un bon effet ; 2° à la vieillesse toute chagrine pour elle et pour tous ; 3° aux enfans qui inclinent à un excès de piété; 4° des romans moraux et choisis ad hoc peuvent faire réfléchir le joueur, le libertin, l'escroc, en leur faisant concevoir l'horreur de leurs vices; il faut dans ces cas frapper plus fort que juste, il faut doubler la dose pour que le remède opère; 5° les gens appliqués à l'étude redoutent d'entamer ces sortes d'ouvrages dont on ne peut quitter la lecture. On peut néanmoins conseiller à tout cerveau bourrelé de science de chercher une diversion salutaire dans les romans bien faits et bien écrits; des études trop obstinées entraînent dans un abasourdissement, un échauffement de tête toujours nuisible à l'art qu'on cultive, et dont la lecture d'un roman léger et agréable est le spécifique le plus sûr pour rafraîchir l'intellect. Mais éloignons ces sortes de livres des mains de ceux qui les aiment le plus; des jeunes gens non formés, des femmes débiles, surtout de celles qui en raffolent, qui se font des tableaux couleur de rose, que la réalité dément à chaque instant de la vie, qui vivent dans un espoir, un avenir factice qui ne peut se réaliser jamais, et qui, enfin, ne s'isolent de la société, pour errer dans les illusions romanesques, que pour jeter ensuite sur nous leurs regards dédaigneux. « D'où vient cet homme ? » disent-elles, quand elles voyent l'homme de la nature. « Ah ! qu'il est matériel ! Ses expressions sentent l'humanité â faire peur. »

On dit qu'il n'est plus de femmes savantes à corriger, comme

du temps de Molière ; et les femmes romanesques, les compte-on pour rien ? Ce sont elles que l'auteur comique par excellence a eu en vue autant que les savantes sans discrétion. Les romans, alors, n'étoient pas en vogue comme de nos jours ; mais Molière savoit qu'une illusion mène à une autre et, au lieu des Femmes savantes, sa pièce pourroit s'intituler aujourd'hui : Du danger des romans ou des illusions (i).

(i) Les illusions toujours mensongères laissent en vous des traces indélébiles. Croit-on à ce que je vais dire ? Oui, car c'est vrai. Une jeune dame me disoit ne pas aimer la lune. J'ai su de sa mère qu'elle la punissoit dans sa jeunesse en montrant son derrière à la lune : — u Va, sois tranquille, ajoutoit-elle, elle ira raconter à tout le monde ce qu'elle a vu ! « (G.)

JMMSMEM^^ilh.

m^mmf'

j^yi^\y^^7}^^.Ste

Page 1