‹ Réflexions d'un solitaire (volume 4)Chapitre 52 sur 98 · DES PULSATIONS DU POULS · texte numérisé non relu

DES PULSATIONS DU POULS

C'est par l'électricité que tout agit; c'est le pouls de la nature dans quelque science que ce soit; nos facultés ne sont autres que l'art de conserver, d'utiliser, de ménager l'électricité qui nous environne de toutes parts, et dont nous sommes remplis. Le battement du cœur, du pouls, nos talens, notre génie, notre esprit... tout est là.

Maître Soleil est tout, fait tout et dévore tout dans ce monde. Chaud veut dire vie, froid veut dire morl.

La pénétrante électricité n'a peut-être pas de borne depuis les étoiles jusqu'à nous. Les rapports entre les corpuscules échauffés et homogènes se cherchent, s'unissent et vita lisent continuellement en organisant des corps de toutes formes et de toutes manières. Pourquoi ces corps sont-ils tels qu'ils sont? Parce qu'il faut bien que quelque chose soit quelque chose, et toujours selon sa nature. Etre et n'être pas est une absurdité; être à rebours de sa nature est une monstruosité; être ce qu'on est parce qu'on est ainsi, est tout simple. Se servir de ce qu'on a est la loi suprême : on marche parce qu'on a des jambes, sinon on rampe, comme bien d'autres. Il est inutile de répéter, pour la centième fois, que celui qui a voulu que tout fût ainsi est le grand maître.

Puisqu'un même feu, un même fluide électrique nous anime tous, quelle funeste force morale ne faut-il pas pour haïr son semblable, un autre nous-même presque? Tous les animaux prouvent cependant que la guerre est dans la nature, autant que l'égoïsme. Tu as besoin d'une femelle, et moi aussi, donc battons-nous pour la singulière figure que fait la belle en attendant le résultat! Tu as besoin de substances nutritives, et moi aussi, donc battons-nous à qui aura celle qui se présente. Si encore on s'en tenoit aux êtres inanimés. Mais non : voyez ce tigre qui aperçoit la biche innocente qui cherche elle-même sa subsistance pour faire le lait de son petit qui crie; c'est son déjeûner qu'il guette, ce tigre affamé, et, sans plus de pitié que le soleil pompant tout ce qu'il éclaire, il fond sur sa proie qu'il dévore. Que parlai-je de pitié? Il est dans la plénitude de son existence, ce tigre, ce lion affamé qui vient d'engloutir toute entière l'amante chérie de votre cœur, que vos cris douloureux redemandent en vain à l'incurable nature. Et pour passer du grand au petit, le moustique ou le cousin ne va-t-il pas aspirer sa nourriture dans le sang et sur le visage de la beauté comme sur la face du plus terrible monarque? Oh! amour de la vie, tu te montres en tout et partout, même dans le guerrier qui semble te mépriser; car, s'il te méprise, c'est pour jouir de toi. On diroit qu'il a fui ; non, qu'on dise plutôt qu'il est mort : mais, il faut en convenir, mourir est une singulière façon de vivre.

Les hiéroglyphes et l'imprimerie ont dû beaucoup augmenter l'amour-propre humain et inhumain; sans agens conservateurs des actions de l'homme, il eût, il auroit peut-être calculé plus juste sur son existence. C'est donc provoquer à la mort que trop glorifier ceux qui ont vécu. Si c'étoit par système philosophique qu'on méprisât la vie et la mort, si l'on disoit : « Rien n'est perdu, ma substance est productible » ; mais non, c'est pour être conservé, où? Dans la pensée des survivans. Et qu'est-ce que la pensée? L'être le plus métaphysique, le plus banal qui soit entre toutes les conceptions; ce n'est qu'un souffle qui, passant par nos nerfs, dit : « Il faudroit faire », et ne fait rien si nous n'exécutons ce qu'il a inspiré.

Tout est en mesure dans le monde physique, et malheur au monde moral s'il ne suit pas le même système. Le pouls

indique le calme ou l'agitation de l'âme, comme le bâton de mesure du sieur Rey, maître de musique à l'Opéra de Paris (i), suit les mouvemens de la scène lyrique. Si le médecin a tâté le pouls de l'agneau et du lion, il doit y avoir entre eux une énorme différence. Le pouls indique bien qu'il y a désordre chez rindividu, mais il ne dit pas exactement où est le mal. Cette historiette le prouve. Un jeune gourmand de notre Collège liégeois à Rome voit entrer le médecin. « Je veux, nous dit-il, qu'il me fasse manger un poulet. » Il fait prier le docteur d'aller à sa chambre ; en attendant, il grimpe et saute les escaliers quatre à quatre et se jette sur son lit. Le médecin entre chez lui, lui trouve une fièvre de cheval. « Il faut faire diète.» — «Au contraire, signor doitore, j'ai depuis hier une envie dévorante de manger un poulet, et je répugne à toute autre nourriture. » — « Eh bien, essayons le poulet; je vais l'ordonner, mais ne le mangez, pas tout entier. » Nous fûmes de cet avis.

Il y a la même distance entre le pouls de la jeune vierge et celui du libertin qui la convoite qu'il y a entre le pouls de l'agneau et du lion dont je parlois tout à l'heure. Mais si, entre l'homme et la femme, les sentimens sont réciproques, si l'amour répond à l'amour, ô femmes ! ne laissez pas approcher la main que vous désirez de vos artères, le mouvement de votre sang vous trahiroit. Si dans un salon on voit le calme régner sur dix figures angéliques, c'est qu'alors on parle de choses indifférentes, et que tous les hommes sont respectables, et rien de plus. Mais que tout-à-coup il arrive un de ces aimables mirliflores (2) dont on parle dans le monde romanesque, le pouls de ces belles passe subito de Vandante au presto. Comment s'en assurer ? Qui te l'a dit? Le voici. La maternité a deux temples; le second est la gorge ; voyez donc les fichus agités, ondulans, leur rythme est un pouls visible, aussi sûr que celui des artères.

L'électricité est le moteur-principe de la vie, c'est là que Franklin a trouvé l'immortalité. Il n'est rien de plus vrai, de plus beau, de plus noble que l'épigraphe que Turgot a composée

(1) Jean-Baptiste Rey, né à Lauzerte en 1784, mort à Paris en 1810, fut pendant trente ans chef d'orchestre à l'Opéra et s'y distingua par des qualités de premier ordre. En 1794, il fut nommé professeur au Conservatoire. Napoléon lui confia, en 1804, le poste de maître de chapelle. Rey a composé plusieurs opéras et achevé Arvire ed Evelina, opéra de Sacchini.

(2) Le mot avait été créé peu d'années auparavant, sous Louis XVL

pour lui. On la connoît, mais je me plais à la répéter : Eripuit cœlo fulmen, sceptrumque tyraiinis. « Il ravit la foudre aux cieux et le sceptre aux tyrans. » (On sait que Franklin étoit à Paris l'envoyé des Etats-Unis d'Amérique, lorsqu'ils combattoient pour la liberté.) Le cœur s'épanouit quand on voit ainsi l'homme vertueux rendre hommage à l'homme de génie (i).

(i) C'est dans les salons de M™^ Helvetius que Benjamin Franklin, venu à Paris (en 1776) pour négocier l'Alliance de la république des Etats-Unis avec la France, avait rencontré Turgot. Et c'est alors que le philosophe fit, sur l'auteur du paratonnerre et de la liberté en Amérique, le vers célèbre que cite Grétry.

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