‹ Réflexions d'un solitaire (volume 4)Chapitre 55 sur 98 · DES DEUX « LA HARPE · texte numérisé non relu

DES DEUX « LA HARPE

On crie, on glose contre La Harpe, parce qu'il a changé de système en route. Pourquoi donc crier si fort? S'il a changé de système, c'est que lui-même a changé. Sommes-nous les mêmes à vingt, quarante ou quatre-vingts ans? Il s'en faut; donc nos opinions changent et doivent changer. Si, dans sa jeunesse, on eût dit à La Harpe qu'il passeroit de l'incrédulité au bigotisme, il nous eût ri au nez. C'est cependant ce qu'il a fait, et il croyoit encore avoir raison (i). C'est par hypocrisie, dit-on, qu'il s'est fait capucin. De l'hypocrisie quand on se sent mourir? Cela n'est pas vrai! En mourant, l'athée Lalande«(2 mettoit plus de

(i) On sait dans quelles circonstances La Harpe se convertit au catholicisme; ayant été enfermé pour quelques jours au Luxembourg, comme suspect, il se dégoûta subitement de la Révolution, dont il avait tout d'abord épousé les principes avec enthousiasme; la peur lui brouilla les idées, et la lecture de V Imitation de Jésiis-Cht-ist acheva de le troubler. Il redevint. du coup, monarchiste, en même temps qu'il affirmait ses nouvelles convictions religieuses avec un éclat qui lui valut de nombreux désagréments.

(2) Joseph-Jérôme Le François de Lalande, illustre astronome français, né à Bourgen-Bresse en 1782, mort à Paris en 1807. Il professait hautement ses opinions athéistes, disant : « Je me félicite plus de mes progrès en athéisme que de ceux que je puis avoir fait en astronomie... Le spectacle du ciel paraît à tout le monde une preuve de l'existence de Dieu; je le croyois à dix-neuf ans : aujourd'hui je n'y vois que de la matière et du mouvement. )) En 1800, il publia deux Suppléments au Dictionnaire des athées de Sylvain Maréchal, qui range, parmi les athées célèbres, les philosophes de tous les temps, y compris Socrate,

jactance, étoit plus hypocrite (i) que La Harpe; peut-être que l'athée a soutenu son rôle en tremblant. J'aime mieux l'homme qui dit franchement : « J'ai été dans l'erreur et je me repens. » Il y a certes plus de douceur à espérer qu'à désespérer sur son avenir. Les merveilles visibles de la nature annoncent son auteur. De plus, l'esprit particulier qui vivifie l'homme, son amour-propre, qui n'est ici que l'heureux sentiment de sa force, et son désir inné d'immortalité, suffisent pour lui faire croire qu'il peut être encore après avoir été.

« On ne comprend pas qu'un homme, après avoir été poëte, philosophe, déiste, presqu'athée, devienne dévot à la fin de sa vie». Ce sont là les propos qu'on tenoit hier encore sur le compte de La Harpe, qu'on comparoît aux deux Sosie de Y Amphitrion . C'est depuis qu'il est mort qu'on l'attaque si généralement. De son vivant, on redoutoit son bec d'acier, ses ongles crochus et sa plume acérée. Quelqu'un demandoit encore comment il étoit devenu plus méchant dans l'état de dévotion qu'auparavant. On citoit en preuve une pièce de vers inédite où il traite Voltaire, jadis son cher maître, son idole, et J. J. Rousseau, avec le dernier mépris. Je répondis à cela qu'on devenoit dévot par différentes causes : par foiblesse d'esprit, — et ceux-là sont les jouets des Tartuffes ; par dégoût des hommes et de la vie : tel fut La Harpe ; ceux-là, plus énergiques, méprisent l'homme, méprisent l'œuvre de Dieu pour venger le Créateur. Tout prouve que l'homme est esclave de sa nature actuelle, et qu'à mesure qu'il change, il s'imagine que toutes choses ont changé. La Harpe fut prisonnier pendant la Révolution pour avoir été patriote; c'est alors que la rage de l'humiliation lui inspira la haine des hommes et qu'il se jeta dans les bras de Dieu. Si on lui eût dit : « Bientôt tu seras libre, tu reprendras tes premiers principes», il eût répondu : « Non, mes principes actuels sont le résultat de mes derniers sentimens ; c'est le cri de ma conscience que je proclame. » Et il mourut pour ne plus se dédire. Dans ses œuvres posthumes à la raison première, et en

saint Augustin, saint Thomas, Bossuet, Fénelon et jusqu'à Moïse, Mahomet et Jésus-Christ. Voir, page suivante, la note de Grétry. Celui-ci reviendra sur ce sujet au chapitre premier du volume V, Réparation envers l'asti-ononie Lalande.

(i) La jactance et l'hypocrisie sont également des mensonges. (G.)

parlant de mes opinions philosophiques, il dit que je changerai de façon de penser. Cela peut être vrai ; qui peut répondre entièrement de son avenir? Mais je proteste que j'espère, avec ferveur, avec larmes, l'immortalité des âmes. Renoncer au bonheur de me retrouver avec mes enfans, ma femme que je viens de perdre en l'adorant (i), est au-dessus de mes forces. Si c'est une erreur, elle me plaît, me fait du bien et ne nuit à personne. Je ne me reproche pas une seule fois d'avoir menti de gaieté de cœur. Si dans mes derniers instans on s'empare de moi, je dis d'avance ce qu'eût dit La Fontaine : « Je suis foible, je suis mourant, faites de moi tout ce qu'il vous plaira (2). »

Dans l'univers, que d'âmes à conserver, dira-t-on, depuis l'immensité des siècles passés et dans l'immensité des siècles à venir! Mais qu'est-ce que ce nombre d'âmes en comparaison de l'infinité de l'espace? Concluons.

Nos passions sont les ressorts qui nous font agir. On dit improprement : l'âge des passions, car chaque âge a les siennes. L'enfant ne peut suffire à substanter son être, dont le développement ne s'arrête ni jours ni nuits. Le complément de l'individu amène le désir de la reproduction : rien de plus naturel que de se dédoubler quand on est double, quand il y a trop pour un, quand l'unité souffre de la surcharge. La vieillesse retourne à une espèce d'enfance; même foiblesse, même envie de la corroborer. Mais c'est le retour du soleil; il marche à l'hiver comme dans le printemps il marchoit à l'été : c'est le mouvement rétrograde qui succède forcément à l'ascension de toute force quelconque, arrivée à sa brillante et ultime période. Puisque l'homme se métamorphose de telle sorte dans le temps et par le temps, ce ne peut être que par amour-propre, par dissimulation envers lui-même et les autres qu'il s'efforce de paroître toujours le même. Quand en lui tout est changé, il y a presque toujours excès dans nos désirs : on veut trop lorsqu'on est fort, on veut trop quand on est foible ; la nature nous pousse à la mort en nous faisant abuser de la vie. Que lui importe que l'atmosphère

(i) Elle est décédée dans le mois de mars 1807 ; j'écris ceci en juillet 1808. (G.) (2) L'athée Sylvain Maréchal me disoit un jour qu'il m'avoit mis dans son Dictionnaire des athées; il vit que cela me déplaisoit. «Tranquillisez-vous, me dit-il, j'y ai mis aussi Fénelon, Bonaparte et Jésus-Christ. » — c( En ce cas, lui dis-je, on ne peut se plaindre de se trouver en si bonne compagnie. >> (G.)

ne soit formée, remplie que de nos derniers soupirs' Eternel serpent, elle se nourrit d'elle-même, et ne peut finir que par 1 ideemconcevable que ce qui est au physique ne soit pas ou ne son plus.

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