‹ Réflexions d'un solitaire (volume 4)Chapitre 54 sur 98 · DES ENFANS DE NOTRE SIECLE · texte numérisé non relu

DES ENFANS DE NOTRE SIECLE

Les gens âgés préconisent ce qui se faisoit dans leur jeunesse et trouvent que tout va de pis en pis : erreurs de leurs sens vieillis. Ce sont eux qui, depuis quarante ou soixante ans, ont baissé vers la tombe ; n'ayant plus de cordes à vide dans leur cerveau, les fibres cérébrales étant chargées d'anciens documens, ils ne peuvent plus emmagasiner des idées nouvelles dans leur mémoire; ils s'en tiennent obstinément et forcément aux anciennes. Il y a folie de trouver étrange que la jeunesse monte et que nous descendons : c'est l'allure de la nature organisée. On diroit (et peut-être est-il vrai) que chaque partie de la terre est à son tour favorisée de la nature : c'est aux grands révolutionnaires à nous expliquer ce phénomène. Mais, en ne parlant que de notre septentrion, il est aisé d'observer que jadis, c'est-à-dire il y a un ou deux siècles, il naissoit un enfant bien éveillé sur dix lourdeaux, tandis qu'aujourd'hui c'est le contraire, il en naît dix spirituels sur un balourd. Est-ce nous ou les temps qui avons changé? Est-ce l'instruction qui s'est perfectionnée? Je crois que c'est le tout à la fois. Tout le monde en est témoin : les enfans d'aujourd'hui savent l'histoire ancienne et moderne et la géographie d'une manière surprenante ; en étoit-il ainsi jadis? Ils savent leur langue par principes comme une gram-

maire ; les mathématiques ne seront bientôt plus qu'un jeu d'enfans des deux sexes, et l'on ne peut imaginer combien la raison des femmes et des hommes y gagnera, ni combien les préjugés y perdront. « Votre neveu (il avoit dix-huit ans), me disoit un ancien professeur, sait plus de mathématiques que nous autres vieux. »

La musique instrumentale a prodigieusement gagné : nous avons, par douzaines, déjeunes professeurs deviolon qui enlèvent toutes les difficultés à la première vue; j'en suis étonné, quand je me souviens que le premier violon de Rome, dans le temps que j'y étudiois, Réminèse, trembloit comme la feuille lorsqu'il lui falloit, dans une église, jouer vingt mesures de solo (i). Les gammes bien doigtées qu'on a aujourd'hui l'habitude de faire exécuter en tous sens et en tous les tons nous ont donné des femmes, par centaines, qui exécutent au piano avec une légèreté et une élégance admirables. Les femmes écrivent des lettres dont M'"^ de Sévigné seroit jalouse, des romans qui marquent, après trois ou quatre romans-colossals de l'Angleterre. Nous verrons bientôt des femmes peintres (2) qui surpasseront de beaucoup les Rosalba (3) et les Angélique Hofman, sans peut-être atteindre à la réputation de ces anciennes peintresses, parce que les arts du dessin, de la peinture et surtout de l'optique, ainsi que la méthode d'enseigner, ont fait des progrès sensibles.

Nos danseuses de société sont plus fortes que celles de l'Opéra du temps de Louis XIV. Dans nos spectacles, on voit des enfans de quatre, de six ans (des filles surtout) étonner les spectateurs ravis de la perfection de leur danse. Quel foyer d'amour-propre se concentre déjà dans le cœur de ces enfans !

(i) Grétry se livre ici à une généralisation hardie. Depuis la fin du XVII^ siècle, avec Corelli (i653-i7i3), créateur de l'école italienne du violon, et Tartini (1692-1770), fondateur de la virtuosité moderne, l'art violonistique s'était remarquablement développé en Italie. A l'époque où Grétry séjournait à Rome, la ville devait compter bon nombre de virtuoses aguerris.

(2) On dit <( prêtresse », parce qu'il y en avoit jadis; je crois qu'on ne dit pas « peintresse », « poétesse », parce qu'il n'y en avoit point, ou pas assez pour créer le mot. (G.)

(3) Rosalba, de son vrai nom Carriera Rosa Alba, pastelliste, né à Chiozza en 1670, morte à Venise en 1757. Elle vint en France en 1720, fut reçue à l'Académie de peinture et y envoya, comme morceau de réception, une tête de Muse qui est aujourd'hui au Louvre, collection des dessins.

iMais que de choses encore il nous reste à perfectionner ! Un jour, chaque mot aura sa signification sans ambiguïté. La chimie connoîtra plus parfaitement la nature des substances, saura graduer, neutraliser leurs forces; et la médecine, l'art le plus noble, le plus utile, le plus difficile et, pour cela même, peut-être un des arts les plus arriérés, la médecine appliquera, avec prudence, à la santé de l'homme, les découvertes chimiques. N'est-il pas inconcevable que des maladies telles que l'hydrophobie, la goutte, la pulmonie, etc., soient encore souvent incurables au bout de tant de siècles (i)? Le temps doit arriver où il n'y aura que les maladies d'intempérance forcée ou naturelle qui seront incurables. J'appelle intempérance forcée les excès en tous genres, et celle naturelle, la vieillesse. D'ailleurs, n'est-il pas affreux qu'on permette à tant d'ignorans d'exercer la médecine et qu'il leur soit permis d'assassiner le monde impunément, quand on sévit contre toute autre espèce d'assassins^

Un jour, la musique vocale ne sera bonne que chantante, expressive, syllabique, et toujours exactement prosodiée. Il en est ainsi de tout ce qu'on retient par cœur en musique ; une seule faute de prosodie dans une phrase musicale qu'on se plairoit à répéter cent fois, suffit pour qu'on s'en dégoûte; le moindre défaut répété nous blesse de plus en plus en toutes choses; c'est la règle, même en amour. La mode nous oblige quelquefois à nous accoutumer à des irrégularités, mais c'est dans des choses d'opinion, et jamais dans celles d'institution naturelle; c'est par dépravation qu'on fait des eunuques, des castrats et qu'on coupe la queue et les oreilles des chevaux et des chiens. Nous connoissons peu la musique des Grecs, mais nous savons que leur chant suivoit rigoureusement la prosodie des paroles, et l'on ne peut supposer qu'un peuple si passionné, si voluptueux chantât sans âme et sans expression ses amours et ses dieux, avec lesquels ils (les Grecs) passoient imaginairement et si délicieusement leur vie. Nous nous rapprocherons

(i) Grétry. qui — on Ta vu plus haut (chap. XXXVH) — prédisait les progrès immenses que devait faire de nos jours l'électricité dans ses applications multiples à la vie moderne, avait aussi l'intuition des découvertes faites par la thérapeuthique dans le traitement de l'hydrophobie et de la tuberculose. Il n'y a que la goutte que la médecine est, jusqu'à ce jour, restée impuissante à soulager.

donc de la musique grecque, quand la nôtre sera telle que je viens de le dire (i). Nous aurons de plus l'harmonie, qui est notre domaine, comme la perspective est celui de nos peintres. Quant à la sculpture et à l'architecture, il semble que notre maximum sera longtemps d'égaler les Grecs.

Les beaux-arts ont un terme qu'on ne peut outrepasser sans risques. On peut perfectionner quelques parties antérieurement négligées, mais qui sait si alors le type principal n'y perd pas ? Les objets ne valent que par opposition d'autres objets ; c'est en négligeant une chose qu'on en fait valoir une autre. Une charmante petite femme seroit difforme si on lui donnoit une taille haute, en conservant ses traits fins et délicats.

On ne peut se faire l'idée de l'enfance du monde physique ; c'est lui qui semble être sorti tout armé du cerveau du maître. Mais le monde moral a dû passer, passe et passera par mille gradations.

Plaignons l'humanité.

C'est du choc des erreurs que naît le vérité.

En rétrogradant au principe de notre existence, supposons que le domaine de nos connoissances à acquérir fût de cent propositions; de siècle en siècle, quelques-unes furent expliquées; c'est ainsi que, de génération en génération, la masse fut accrue, et que l'enfant de nos jours naît homme, respectivement à son trisaïeul ignorant. On fera des hommes comme on fait des fruits : il ne s'agit que de cultiver l'arbre producteur et le fruit naissant. L'homme primitif avoit tout à faire, il erra longtemps, sans doute, dans l'obscurité des siècles ; enfin, il acquit dix, son fils vingt, y compris les dix antécédens, et ainsi de suite jusqu'à cent, où je suppose que nous sommes par^'enus. Quel homme assez osé peut dire que nous avons atteint à notre apogée? O journalistes refroidisseurs ! journalistes chinois qui vous plaisez à borner nos connoissances, celles de limiter les facultés illimitées de l'homme, cessez de restreindre son génie inventit par vos diatribes indécentes. Est-ce donc un si bel emploi que celui d'eunuque

(i) Grétrv néglige de tenir compte des modifications intervenues, au cours des siècles, dans les conventions de l'expression musicale,, modifications telles que la cantilène hellénique demeure lettre morte pour la presque totalité des auditeurs modernes.

impuissant, qui nuit à qui veut faire? Finissons. Ce n'est pas sans raisons qu'on entend dire partout, et dans toutes les classes, qu'il n'y a plus d'enfans; c'est en comparant notre jeunesse écoulée à celle actuelle que nous faisons cet aveu qui blesseroit notre amour-propre, si nos descendans n'étirent notre ouvrage. On disait à Vestris, père, jadis premier danseur de notre Opéra de Paris, que son fils, son élève, dansoit mieux que lui. « Je le crois, répondit-il, je n'ai pas eu un maître comme le sien. » C'est ainsi que l'amour-propre trouve toujours à se dédommager. La créature la plus difforme, la plus misérable, trouve encore de quoi se consoler dans la compassion qu'elle inspire, tant l'homme est fait pour tirer parti de tout. N'est-ce pas tirer parti de la mort même que de travailler à sa réputation ? Quel homme de sens ne voit pas qu'on n'est reconnu qu'après décès ? Mais de même que le présent est gros de l'avenir, l'avenir flatteur, fût-il douteux, se transfère dans le présent, pour servir de véhicule à l'homme studieux.

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