‹ Réflexions d'un solitaire (volume 4)Chapitre 6 sur 98 · SUR LA PREEMINENCE DES SENS ENTRE EUX · texte numérisé non relu

SUR LA PREEMINENCE DES SENS ENTRE EUX

La tête de l'homme, et de la plupart des animaux, est comme une maison à cinq portes, par où les sens s'échappent et communiquent avec le dehors pour en acquérir l'intelligence. Les cinq issues fermées, il n'est plus rien au logis; l'individu n'est plus qu'une masse brute qui ne fait que manger, digérer, faire l'amour et dormir. Si dans le courant de la vie une de ces portes se ferme après avoir servi, les autres profitent de sa vacation. Si deux, si trois, si quatre se ferment, en est-il de même pour la cinquième? Je ne le pense pas. Il faut plusieurs sens pour suppléer à un sens perdu, mais un seul sens n'en peut remplacer quatre. Néanmoins, on voit des vieillards auxquels il ne reste que des débris des sens et qui, par habitude, conservent un jugement passif aussi exact que si leurs sens étoient en activité.

« Vous fredonnez souvent et avec plaisir, disoTs-je à un nonagénaire (i). » — « Oui, me dit-il; quoiqu'à peu près sourd et aveugle, volontiers, à l'heure des spectacles, j'assiste en idée aux opéras de Lulli et de Rameau. J'entends, je vois comme si j'y étois. »

Les réminiscences du vieil âge prouvent que les facultés

(i) Le mot fredonner, qui à la rigueur veut dire faire des fredons, signifie aussi chanter en dedans. (G.)

sensuelles sont en nous et ne s'effacent jamais totalement, puisque l'imagination les conserve et les reproduit. La vieillesse s'interpose entre nos plus lumineuses facultés : au crépuscule de la vie, l'intelligence de Thomme n'est plus que l'ombre d'une lumière .qui a fui. « Que de choses, dis-je au même vieillard, vous vous rappelez en vous transportant à l'Opéra! » Le bon homme sourit ; toutes ses rides parurent à la fois sur son visage. Il avoit été bel homme, avoit su plaire aux belles par son amabilité et son esprit; mais l'ennemi qui dévore tout avoit frappé l'idole, dont il ne restoit que des vestiges. « Les gens de lettres de votre temps étoient-ils autant que vous amateurs de l'opéra? » — « Quelques-uns, mais la majeure partie ne recevoient pas de la musique des impressions directes; ils l'écoutoient avec inquiétude. L'harmonie des sons, dont les rapports proportionnels sont physiques et mathématiques, ne nous saisit que quand la même justesse de rapport et de proportion se trouve en nous. Voltaire, entre autres, assistoit à l'Opéra plus par dissipation que par intérêt. Il disoit qu'il n'aimoit pas les eu (i). Un jour, à table, je lui rappelai son mauvais calembour en lui refusant de l'omelette qu'il me demandoit.

« Je vais tâcher de me rappeler une discussion que nous eûmes entre nous, gens de lettres, Fontenelle, Voltaire, Diderot, Duclos et moi (vous savez que je ne suis qu'amateur sans nom). Nous disputâmes sur la prééminence des sens : à l'Opéra, le lieu étoit opportun...

— Vous me ferez plaisir de m'en rendre compte.

— Notre conversation fut assez intéressante, mais le temps, ce rongeur impitoyable, m'en aura volé une partie.

— Voyons toujours.

ce Chacun de nous prit parti pour un sens, tels les avocats. Nous n'étions pas tous convaincus du bon droit de notre client, mais nous sentîmes qu'il falloit nécessairement un défenseur à chacun des sens pour établir un plaidoyer en règle.

(i) L'e muet de notre langue a subi diverses modifications. Du temps dont parle notre vieillard, on disoit en; 3o ans après, c'était o ; à présent, c'est l'e accentué, plus dans le grave que dans l'aigu. Ces changemens sont amenés par un chanteur ou une chanteuse en réputation. (G.).

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