‹ Réflexions d'un solitaire (volume 4)Chapitre 62 sur 98 · AUTRES REFLEXIONS SUR LE MARIAGE · texte numérisé non relu

AUTRES REFLEXIONS SUR LE MARIAGE

Que penserait-on du propriétaire qui diroit : « Ce bien est à vendre, mais personne ne le connoîtra qu'après l'avoir acheté. » C'est cependant, mais dans un autre genre de marchandise, ce que disent les femmes, et même les hommes qui cherchent à se marier. Entre eux, avant de s'unir, tout est fard, fiction et mensonge ; séduction involontaire ou volontaire : involontaire, si leur penchant est réel, mais alors ils ne se voyent qu'à travers le prisme éblouissant de leur passion délirante, qui ne durera pas plus que le temps des orages printaniers. Si la séduction est volontaire et calculée, c'est la fourbe qui prépare les procédés de l'homme, et c'est la fourberie et la coquetterie qui président à tous les mouvemens de la femme. Depuis la toilette la plus mystérieuse jusqu'à la parure la plus complète étalée dans les bals et les spectacles, l'idée de séduire, d'envelopper dans ses filets celui qu'on se destine (et par passe-temps dix autres qu'on trouve sur son chemin) est la pensée dominante des femmes. Tel est, en masse, l'itinéraire du voyage à Cythère, où l'amour conduit les amans, et d'où la satiété les ramène. Que veulent-ils? Se tromper? Ils y réussissent presque tous à merveille. Aussi, quel est le résultat de cette duplicité? Le voici; c'est avec honte qu'on retrace une vérité si scandaleuse et si géné-

raie : après deux ou trois ans, le meilleur mariage est celui où les époux vivent comme s'ils n'étoient plus mariés. Mais il n'y a que les riches qui puissent vivre ainsi ; les pauvres cloîtrés dans une même chambre se désennuyent à force de démentis et de coups de poing. Quelle triste perspective pour l'humanité ! L'union qui devoit la conduire à la félicité suprême devient la cause destructive du bonheur ; aussi, on éprouve un certain serrement de cœur en apprenant le mariage de ceux auxquels on s'intéresse. Il est une triste similitude entre les billets de mariage ou d'enterrement ; l'un et l'autre retracent l'idée des tombeaux, ou de l'individu, ou de l'amour. Osons le dire : en général, tout mariage n'est que le commencement d'un divorce mille fois désiré, s'il n'est pas obtenu.

Quand finira ce dédale ? Quand pourra-t-on coordonner le penchant le plus naturel de l'homme, le plus nécessaire à l'espèce, avec le bonheur? Non, il n'est pas possible que le monde, en vieillissant, ne rectifie une institution qui est la source de presque tous les maux et de tous les crimes.

Depuis Socrate jusqu'aux philosophes modernes et actuels, combien en trouve-t-on qui aient consacré leur plume à célébrer les vertus de leurs femmes et les douceurs de leur hyménée? Est-ce Socrate, est-ce Diderot, est-ce Rousseau, est-ce mille autres qui n'ont rien dit? Est-ce Vohaire, qui vécut garçon et qui n'aima jamais que spirituellement? Montaigne, dans plus de deux mille pages de ses Mémoires ou Essais, revenant sans cesse sur son intérieur personnel et domestique, ne dit que peu de mots de sa compagne, qui, unie à un tel homme, devoit être la plus heureuse des femmes. Vainement, à la table des matières de son livre, cherche-t-on à V 'di'iicXQ Femmes , quoique très étendu, la sienne propre ; il semble, en vérité, que même pour les êtres vertueux et doctes, le mariage soit une union si délicate, si suspecte, si critique, si hétéroclite pour l'homme, qu'il n'ose se vanter d'en sortir avec tous les honneurs matrimoniaux, ni dans toutes les règles de la pudeur de son associée, dont il répond. Il craint d'exciter le rire en disant qu'il se croit exempt du sort des maris. Montaigne eût été le seul capable de dire, avec la franchise gauloise : « Ma femme a telle et telle qualités... Pour le reste, je m'en confie à la Providence », mais, renfermé dans la

tour de son château, écrivant sans cesse, — et jamais assez pour nous, — il aima mieux tirer le rideau sur les détails de son hyménée, et priver son épouse des honneurs immortels qui accompagnent son nom illustre. Il pensoit, comme les anciens, que la femme dont on parle le moins est la plus honnête : ajoutons que cette discrétion des époux est des plus favorable à leur amour-propre. Car si, en talens, en célébrité, la femme surpasse l'homme auquel elle est unie, il est effacé ; si c'est en vertu, elle le couvre d'opprobre ; si c'est en fortune, il devient maître d'hôtel; si c'est en beauté et qu'il soit laid, il faut lui souhaiter patience et bonheur.

Oh ! que les Grecs et les Romains, qui attachoient tant d'importance à la seule vertu matrimoniale de leurs femmes, savoient bien que de cette boîte de Pandore, ouverte indiscrètement, sortoient le bien et le mal, la félicité ou. le malheur, les délices de la vie ou le désespoir. Tel est l'effet des passions : elles nous font dévier du chemin de la raison ; mais surtout en amour, la nature elle-même nous entraîne dans l'erreur pour accomplir ses desseins. Pour s'unir, les amans se forgent et se donnent mutuellement des qualités dont eux-mêmes n'avoient nulle idée ; ceux surtout qui n'en sont qu'aux préliminaires de l'initiation n'ont qu'à s'écouter pour apprendre l'un de l'autre quelles vertus, quelles perfections ils doivent feindre d'avoir pour se plaire. Ils sont si généreux en éloges réciproques, ils s'élèvent si haut, hélas ! pour retomber si bas ; et ce n'est jamais ce qu'ils veulent réellement qu'ils désignent ; pourroit-on le croire ? C'est le cercle complet des perfections uniques qu'ils possèdent et s'attribuent dont ils sont charmés ; et, à les en croire, c'est gratuitement qu'ils se flattent et se caressent tour à tour ; mais l'instant n'est pas éloigné où ils vont se dire qu'on ne peut résister à tant de charmes. Voilà les grands mots lâchés, et le roman (au moins la plus belle partie) se termine solennellement à la satisfaction de l'amour. Tel est l'effet du plus beau mensonge ; les suites du délire ne peuvent être que le calme stupide ; il faut payer le bonheur dont on a joui, ne fût-ce que par sa cessation. Chaque jour son prestige diminue, et sans l'art perfidement aimable de la coquetterie des femmes dont l'homme est enchaîné, chaque soleil matinal lui inspireroit

un nouvel objet, un nouvel amour ; la société seroit renversée par le principal mobile de son existence. Quel remède à tant de dangers ? C'est ici surtout que se renouvelle l'immense difficulté de faire coïncider les deux systèmes naturel et social; forcément, il faut respecter l'un sans nuire totalement à l'autre, et, par une instruction générale, pénétrer l'homme (i) qu'il ne peut vivre en société, sans faire aux autres des sacrifices vertueux. Il en est de l'hymen comme des républiques : vertu et vérité en sont les bases, dont on demande la pratique depuis l'établissement des sociétés, et qu'on n'obtient jamais des hommes que dans une minorité insuffisante.

Quel moyen, enfin, de rendre les époux plus heureux? Je n'en connois qu'un qui puisse être efficace : c'est de dompter l'inconstance par elle-même, en la rendant facile ; c'est que les époux ne soient unis que temporellement, et qu'à la supplication de tous deux ils puissent renouveler leur association; il faut enfin que chacun tremble d'être quitté par l'autre ; l'expérience a confirmé que les séparations sont rares quand le divorce est facile. Si mille divorces se sont effectués pendant la Révolution, cela prouve que deux mille époux étoient à la gêne et mal assortis; on sait d'ailleurs que, dans ce temps, beaucoup de séparations se sont faites de gré à gré, pour conserver les biens des familles. En général, quels fruits l'Etat se propose-t-il de retirer du mariage? Est-ce des enfans bien constitués? Le seul amour réciproque les donne (2). Les veut-il bien élevés? Ils le seront, si les parens le peuvent, dans des pensionnats soldés entièrement par le gouvernement. Lui faut-il des fonds pour cet objet? La caisse, dite matrimoniale, les fournira; car chaque contractant, selon sa condition, y déposera une somme déterminée qui exemptera les époux de toute autre dépense, soit de contrat ou de culte (3).

C'est dans les mains du législateur éclairé qu'est déposé ce premier des biens qu'on peut nommer le repos du genre humain. C'est à lui seul qu'il appartient de fouiller dans le cœur, dans

(1) Persuader à l'homme, le pénétrer de cette vérité que...

(2) G Lycurgue, que tu connoissois bien le cœur humain, quand tu voulois que l'époux ne pût approcher que furtivernent de sa nouvelle épouse ! (G.)

(3) Voyez, dans mon livre De la Vérité, le chapitre intitulé : De la nécessité du divorce, second volume, page 348. (G.)

les entrailles de l'homme pour lui arracher le fer de l'hymen perfide qui le blesse, en lui rendant ses liaisons d'amour aussi fortunées, aussi respectables qu'elles sont, en général, déplorables et scandaleuses. Mais, répétera-t-on encore, si le divorce s'opère aisément, quel spectacle que ces changemens continuels d'unions ! Quel spectacle, dirai-je aussi, que ce peuple d'infidèles qui ne cherchent pas même à voiler leur parjure! On abusera, je le sais, mais est-il rien dont on n'abuse, depuis la parole de Dieu jusqu'à la dernière institution des hommes ? Eh ! qu'importe à quel prix on régularise l'hymen trompeur, qui ne se repaît que de rapine et de mensonges évasifs ! Faudroit-il toujours nommer un mariage heureux celui qui n'est qu'une union trompeuse, achetée par la patience, la tolérance, les pardons réciproques, les larmes secrètement répandues et séchées des époux? Est-ce donc ce qu'on se propose en s'unissant à l'objet dont on est épris et dont on a forgé soi-même les qualités éminentes, qui bientôt disparoissent et se changent souvent en défauts, en perfidies, en dégotits, quand l'amour a fui? Il en est temps, le mal est assez vieux, nous avons assez souffert : qu'on nous donne l'unique repos des familles, le repos des cœurs.

S'il faut étendre nos vœux, désirons encore avec ardeur que le sang cesse de couler dans les combats. Qu'un seul Dieu créateur soit honoré de tous, n'importé par quel culte, pourvu qu'il soit simple, pur, intelligible et désintéressé ; que les mers soient libres à l'industrie de toutes les nations, et bénissons d'avance l'être magnanime qui saura désenchaîner ainsi les mœurs et la morale de leurs entraves mortelles. Depuis quatre mille ans, tels sont les biens dont la philosophie cherche à doter l'homme ; mais sa voix est foible pour opérer de tels résultats. Une force majeure à la sienne peut seule achever ce grand œuvre. Oui, depuis quatre mille ans, tels sont les vœux qu'à grands cris la philosophie demande à l'homme pour lui-même et que son aveuglement fatal, son amour-propre, son égoïsme éloignent de lui, parce que chacun se préfère à tous, et que le seul homme de bien, le seul philanthrope aspire au bien général.

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