‹ Réflexions d'un solitaire (volume 4)Chapitre 63 sur 98 · PLAIDOYER POUR MOI-MÊME, ADRESSÉ AU TRIBUNAL DRAMATIQUE · texte numérisé non relu

PLAIDOYER POUR MOI-MÊME, ADRESSÉ AU TRIBUNAL DRAMATIQUE

Dans la préface de mon Livre De la Vérité, j'ai dit pourquoi je ne composois plus de musique ; mais je n'ai pas assez insisté sur la raison principale, qui est ma santé. Je vais donc, si on me le permet, entrer dans quelques détails à ce sujet. Aujourd'hui qu'on voit que ma résolution est stable et que je n'ai pas fait un serment d'auteur ou d'ivrogne, on me presse plus que jamais de reprendre ma lyre : le puis-je, le dois-je? C'est ce qu'on verra dan^ la suite de ce chapitre. D'abord, je pense que l'amour, la poésie et la composition musicale vivent des mêmes élémens et qu'en renonçant au premier, on n'a plus de justes prétentions aux deux autres ; quand il n'est plus amoureux, le rossignol cesse de chanter et la mue s'ensuit.

Ainsi que le peut le poète non dramatique et d'autres artistes, nous n'avons pas l'avantage de mettre en séquestre quelque pièce de jeunesse qui ne paroît dans le monde qu'au vieux temps de notre vie ; nous sommes deux pour un ouvrage, et l'un ou l'autre est toujours pressé de jouir.

En remarquant le silence de la belle muse qui fit le charme de ma vie, c'est dommage, dit-on, que vous l'abandonniez, puisque vos derniers ouvrages (i) prouvent que votre tête est

(i) Lisbeth, Anacréon che:^ Polycrate, Elisca. (G.)

encore remplie d'idées et de chants musicaux (i). Je le sais; mais pour mettre en œuvre et à leur véritable place ces idées et ces chants, il faudroit que je fisse des efforts surnaturels, que je redoute actuellement; il faudroit (c'est ce que j'ai éprouvé à chaque ouvrage de musique que j'ai fait), il faudroit me monter et remonter la tête presque jusqu'au délire. Alors, ne dormant presque point, ne mangeant presque plus, et souvent crachant le sang, mes idées abonderoient.

Est-ce à mon âge, est-ce à 67 ans que je puis soutenir cet orage des sens, qui me donnera, je veux le croire, un ou deux opéras de plus, mais achetés par le sacrifice du reste de ma vie? Le savent-ils, s'en soucient-ils beaucoup ceux qui me sollicitent à remonter ma lyre? Encore un opéra, me dit-on, le dernier, le chant du cygne ; proposition assez inhumaine, puisqu'on sait que l'oiseau expire après avoir chanté pour la dernière fois. Mais, me dit-on encore, vous travaillez chaque jour, chaque jour vous écrivez; autant et mieux vaudroit faire de la musique. Quelle différence de travail et d'étude! Ce que j'écris est affaire de raisonnement; et c'est à force d'imagination qu'on fait de la bonne musique. Mon travail actuel est celui de l'esprit; l'autre, de l'âme, et de l'âme dans toute son exaltation. Quand je jette les yeux sur cinquante ou cinquante-cinq partitions sorties de ma tête, et la plupart de ma plume (2), je suis étonné moimême de ce magasin de papiers et de cette énormité de notes. Certains compositeurs italiens, je le sais, ont fait jusqu'à cent opéras; mais ont-ils varié leur style et leur chant autant de fois qu'ils ont changé de poèmes? N'y a-t-il pas cinquante opéras dans un, ou un dans cinquante? Barilli, excellent bouffe (3), assistant à une représentation de U Amant jaloux avec sa femme, parfaite chanteuse, lui disoit qu'on ne pouvoit

(1) Les propos flatteurs si complaisamment rapportés par Grétry n'étaient pas dénués d'exagération. Son dernier grand succès avait été la Caravane du Caire (1784). Les partitions qui suivent, et particulièrement les dernières (1797-1799), qu'il cite, trahissent les défaillances croissantes de l'inspiration.

(2) Un copiste intelligent a souvent mis au net mon premier brouillon, fort exigu; après quoi, je lui dictois les immenses détails d'une partition. Nous ne pouvons pas, comme les peintres, abandonner une partie de notre ouvrage à nos élèves ; nul compositeur, quelque habile qu'il soit, ne peut remplir les intentions d'un autre. (G.)

(3) Louis Barilli, né à Modène en 1767, mort en 1824 à Paris, où, arrivé en i8o5, il avait remporté de grands succès dans les rôles de basse-bouffe du répertoire italien.

distinguer deux auteurs dans cette pièce, qu'il sembloit qu'une même tête avoit produit paroles et musique : « C'est, ajoutoit-il, ce qu'il faudra que nous fassions un jour en Italie, si nous voulons intéresser les spectateurs, et ne pas les voir, comme ils font, s'occuper de toute autre chose que du spectacle. » M. Barilli avoit raison, et je suis charmé qu'un acteur italien pense ainsi.

Les chants vagues, le luxe musical ne conviennent que dans les concerts, ou quand le poëme ne présente aucun intérêt ; s'il est attachant, la musique doit s'identifier avec l'action, sinon elle la tue.

Je ne boude pas la musique, tant s'en faut, elle est toujours ma favorite ; quand j'entens mes meilleurs ouvrages bien rendus, je jouis pleinement, comme un père qui voit ses enfans bien portans et bien établis. Mes premiers ouvrages surtout me rappellent le temps de ma jeunesse, et mouillent quelquefois mes yeux sexagénaires ; et, musique à part, je sens alors combien je dois aux poëmes qui m'ont inspiré (i). La meilleure musique jointe à un mauvais drame est comme une belle âme attachée à un corps défaillant ; elle ne peut rien, étant dépourvue d'organes par lesquels elle peut agir.

Dans ses beaux jours, l'artiste vit de sa gloire actuelle, et, plus encore peut-être, de sa gloire future ; dans ses vieux ans, de celle acquise : trop heureux de vivre ainsi sans infirmités, et sans payer chèrement les fatigues qui l'ont conduit au temple de mémoire. Mais à tout âge il faut une occupation, quand, dès sa jeunesse, on en a contracté l'habitude : et celle d'écrire ses pensées sur de difïérens sujets est la plus convenable à l'âge mûr. L'homme, pour être bon et sociable, a besoin d'être occupé ; alors, il ne songe qu'à son affaire, et laisse vivre en paix les siens et les autres. Jeunes filles qui vous mariez, n'épousez point l'homme sans occupation ; c'est le fléau de la vie ; tout occupé de vous les premiers jours, il est heureux ;

(i) Madame Marmontel ayant fait une fausse couche, on disoit de son mari : «Cet homme ne fera jamais rien qui puisse vivre.» On avoit tort : sans compter ses ouvrages de littérature qu'il ne m'appartient pas de juger, les opéras intitulés Liicile, Silvain, Zémire et A\or et, surtout, l'Ami de la maison, sont de charmans ouvrages. (G.)

Ceci corrige un peu, non sans quelque ironie, ce que Grétry écrivait sur le compte de Marmontel dans le chap. XXIX de son deuxième volume (voir tome II, page g6).

mais bientôt, n'ayant point de diversion, il se rendra insupportable. On voit peu d'aimables paresseux ; leur premier titre est de dormir. Chez certains hommes de lettres, la paresse est un avantage réel ; en vingt années, le paresseux produit une petite brochure bien faite, bien piquante : — C'est dommage, se dit-on, que cet homme n'écrive pas davantage ! Disons plutôt que, souvent, c'est une bonne fortune pour lui d'inspirer des regrets, au lieu d'éveiller la critique, toujours inséparable des grands ouvrages.

L'homme travailleur n'a de ressource que dans la continuelle révision de ses écrits : de même qu'un bon horloger, avant de livrer une montre, la pose en tous sens, et lui laisse le temps nécessaire pour voir si elle ne se dérange point, de même l'auteur d'un ouvrage quelconque doit le revoir le matin, le soir, avant et après ses repas, en état de joie et de mélancolie... Et, après tous ces soins et ces épuremens continuels, si son œuvre paroît, la surveillante critique, disons mieux, les érudits ad hoc de chaque chose dont il a parlé, l'avertissent encore « qu'on ne fait le tout de rien». D'ailleurs, quel que soit le talent de l'homme, il dépend tellement de l'état actuel de sa santé et de la température qui l'environne, qu'on oseroit presque dire de chaque vent divers, que les variations du sec à l'humide, du chaud au froid produites par les 32 rumbz, ou parties de la boussole, apportent autant de modifications dans son esprit et ses jugemens.

Il me reste un mot à dire touchant les efforts d'imagination inséparables de la composition musicale, qui ont rapport à la maladie dont j'ai toute ma vie été affecté. Les personnes éloignées de Paris qui sont sujettes à ce mal, et qui ont lu mes Essais sur la Musique et mon livre De la Vérité, où j'ai parlé de mon crachement de sang, me demandent encore quelquefois par lettres des conseils sur leur santé. Je leur réponds ici que depuis que j'ai abandonné la lyre d'Apollon et les hôtels (i) de Vénus, ajoutons à cela le calme des sens, triste produit des années, les accès infiniment diminués ne se renouvellent qu'aux changemens des saisons. Le docteur Tronchin {2) avoit raison

(1) Grétry a voulu dire évidemment : autels. Le calembour est assez amusant, surtout s'il est involontaire.

(2) Le docteur Théodore Tronchin (né à Genève en 170g, mort à Paris en 1781) avait acquis, à Amsterdam et en Suisse, une grande célébrité, notamment dans la pratique de l'ino-

de vouloir, lorsque j'avois trente ans, me faire renoncer à la musique pour guérir mon crachement de sang ; mais alors c'étoit m'ôter l'existence que de me faire vivre à ce prix. Aujourd'hui que je risque de ne pas faire aussi bien que dans ma jeunesse ; aujourd'hui qu'il me faudroit plus d'efforts périlleux pour arriver à l'inspiration, je prends le parti de parler au lieu de chanter; trop heureux si, après avoir longtemps amusé les hommes par mes chants, mes réflexions peuvent encore leur être profitables.

culation dont il s'était déclaré le zélé partisan, lorsqu'il vint se fixer à Paris, en 176Ô; il v fut bientôt le médecin à la mode, et 3' amassa une fortune dont il fit le plus généreux et le plus bienfaisant usase.

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