SUR JEAN-JACQUES
Les hommes ont tous leurs foiblesses et leurs défauts dont ils conviennent aisément ; mais ils ont aussi chacun quelques ridicules, si petits qu'ils soient, dont ils ne conviennent jamais. Pourquoi? Parce que nos ridicules sont de nous, et qu'on attribue ses défauts et ses faiblesses à la nature. Par exemple : celui-ci est bègue, et ne s'en cache pas ; s'il a de l'esprit, il amuse doublement les gens sensés par ses récits, les autres par des interruptions souvent placées sur des syllabes impures, et ce n'est pas sa faute. Alors, la jeune fille éclate, ne croyant pas révéler son instinct sur certaines matières ; il fait bondir le ventre de la grosse maman, à force de rire ; il force la prude à se cacher derrière son éventail, pour faire croire qu'elle rougit ; de plus, il prouve que vous avez la langue bien suspendue. « Qu'il est aimable ! » Celui-là est myope ; au dessert d'un grand dîner, il fourre sa main à travers un fromage à la crème, croyant prendre des marrons dans une serviette. Grands éclats de rire, et s'il 7ie se fâche pas, il est charmant. Mais si l'un et l'autre vouloient dissimuler leurs défauts ou plutôt leur vice de constitution, ils ne les auroient pas moins, et seroient ridicules.
Les ridicules provenant de l'amour-propre sont déplaisans pour ceux qui nous observent, parce qu'on ne peut se faire
valoir ou s'élever sans en rabaisser d'autres. Bien opérer et se taire est la bonne méthode; la louange viendra vous chercher si vous ne la mendiez point ; si vous la sollicitez, on ne vous l'accordera qu'à charge de revanche.
Les auteurs, les poètes surtout, sont bien munis d'amourpropre; mais il est si naïf! C'est celui de l'enfant qui se délecte dans sa parure de fête ; il raconte à chacun ses bonnes fortunes, ses instans heureux d'inspiration. Il n'en est pas ainsi des richesses gagnées dans les affaires : voyez mon or, dit le financier, mais il garde le silence sur les sources de son opulence. En général, les ridicules proviennent des prétentions morales, et les défauts physiques d'égaremens de la nature, ou de violation envers les loix sociales convenues. Le ridicule de la grandeur, c'est d'y croire quand ce n'est pas le mérite qui la soutient et la fait respecter. Celui des gens de loix vient de la prétention immorale de pouvoir soutenir le pour et le contre du même fait. Le ridicule des prêtres est de se séparer des citoyens pour se faire une patrie, une conscience et une âme in partibiis. Le ridicule auquel est forcé de céder le comédien, c'est de jouer publiquement des rôles opposés à sa moralité. Cependant, soit parce qu'on s'est trop familiarisé avec sa manière d'être pour s'y complaire, soit qu'on n'aime pas à se dévoiler, à se jouer soi-même devant une nombreuse assemblée, c'est dans les rôles qui diffèrent suffisamment de son caractère véritable que le comédien excelle. J'offris un jour un rôle à un acteur (i). « Il est trop ressemblant à moi, me dit-il, j'y serois outré, donnez-le à un autre. » Disons donc que la femme trop tendre, trop amoureuse, joue mal l'amour; elle ne sait que pleurer et gémir. L'homme inconstant et léger se plaît à nous étonner par une sensibilité exquise pour le théâtre, quoique factice. La petite fille n'a qu'une niaiserie, une naïveté puériles ; c'est celle grandelette qui exprime mieux les réminiscences de son jeune âge. L'avare frissonneroit de jouer l'avare devant mille spectateurs...
Il en est ainsi de tous les caractères : c'est plus le physique que le moral du rôle qu'il faut avoir pour le représenter comme il convient ; non que je veuille dire qu'un comique se fasse tra-
(i) Jacques Caillot. Voyez plus loin, chap. XXXIV, page 246 et note.
gique, et pice-persa; il est des bornes à tout. Ceci prouve que l'imitation doit être distincte de la chose même; si l'imitation, dans les arts, n'étoit ni sentie, ni reconnue, on la prendroit pour la vérité, que souvent on ne regarde plus, parce qu'on est trop habitué de la voir.
Garrick(i), dit-on, étoit bon dans tous les genres; mais Paris, plus difficile, plus fin, moins prévenu que Londres sur le mérite de ses acteurs, lui eût probablement désigné sa véritable place, en convenant d'une certaine généralité de talent pour tous les emplois. Bon pour tout, mais meilleur pour telle partie : c'est ainsi qu'on juge ici les premiers talens de toute espèce, depuis le sceptre jusqu'à la houlette ; depuis les mathématiques jusqu'au faiseur d'épingles. Le ridicule des femmes est de se faire hommes. Les bonnes gens ont peu de défauts, mais force ridicules, au jugement des gens du bon ton. Ignorer les usages de la grande ville voisine, est-ce donc un si grand mal ? Au contraire, c'est souvent un bien que de les méconnoître ou de les mépriser. C'est ce que faisoit Jean-Jacques ; aussi lui prête-t-on des ridicules et peu de défauts. Il ne fut pas reconnoissant; il fut ingrat, dit-on, et, d'un autre côté, on convient qu'il fut un des êtres les plus sensibles, les plus passionnés de ce monde : j'entens par cette contradiction qu'il fut indépendant, et qu'on voulut souvent l'obliger malgré lui. Si je n'avois pas eu, et si je n'avois pas encore des parens à ma charge, j'eusse été et je serois autant indépendant que lui ; sur cent courbettes que j'ai faites, il n'y en a pas dix pour ma part. Jean-Jacques a mis cinq de ses enfans, tous ses enfans à l'hôpital (2); voilà son crime impardonnable. Ici, nous le jugeons à la françoise, quoi qu'il fût, dans l'âme, aussi Spartiate que Lycurgue. On dira que la loi de Lacédémone n'existe pas en France, que nos enfans nous appartiennent, avant d'appartenir à la patrie. Il le sa voit sans doute, mais il craignoit qu'ils ne fussent mal élevés par sa femme qui étoit foible et sans instruction, et surtout par ses parens qu'il méprisoit. Se voyant persécuté par ses ennemis, ou croyant l'être, ce qui revient au même pour sa tête, il vit sa triste famille
(1) David Garrick, le plus grand acteur de l'Angleterre (1716-1779).
(2) Ou, plus exactement, à l'hospice des Enfants trouvés. Jean-Jacques Rousseau s'est expliqué là-dessus avec une entière sincérité dans ses Confessions; voir notamment le livre Vni (1750-1752).
en proie à la misère, au déshonneur, et à tous les maux qu'il ressentoit. Combien il s'est mépris! Ils eussent été protégés comme les enfans de Corneille et de Racine.
On est navré de regrets quand on pense que l'ouvrier de Paris qui nous sert dans l'état le plus abject est peut-être le fils de Rousseau. Si l'ouvrier d'environ 40 ans, portant sa figure, prouvoit qu'il est sorti de l'hôpital des Enfans trouvés, il recevroit, je n'en doute pas, de puissans secours ; ou si, ayant hérité de la fierté de son père, il les refusoit, on le reconnoîtrait encore mieux, en l'estimant davantage. Il faut avoir l'âme fière et tendre pour sentir et aimer Jean-Jacques ; ceux qui n'ont ni fierté honorable, ni sensibilité de caractère, croyent qu'il n'a joué, comme eux, que des sentimens et des passions de circonstance et d'emprunt. Peut-on mentir à son âme quand elle est brûlante comme la sienne? Entraîné par la vérité qu'on adore, peut-on mentir à sa conscience ? Non, ce ne peut être qu'égarement d'esprit ; il a cru tout ce qu'il a dit ; sa candeur l'atteste; il s'est trompé, il s'est contredit, et cela devoit être, il étoit homme ; s'il eût écrit plus jeune, il se fût contredit davantage ; pouvons-nous être stables, tandis que le soleil tourne ?
Enfant d'une république, errant dès sa jeunesse, formé par le malheur, jeté dans le sein de Paris, du luxe et des préjugés de son temps, protégé par des gens de lettres qui ne valoient pas mieux que lui, il prend tout à coup un effort qui les étonne; il ne ménage pas ses confrères, parce qu'il a d'autres mœurs; ennemi des coteries, il ne peut vivre longtemps avec eux, il se retire ici où j'écris. C'est un ours, se dit-on, qui veut se distinguer, et on l'accable de sarcasmes. Mais on ne maîtrise pas l'opinion, la force ne peut rien contre elle ; l'homme ploie, la pensée reste inflexible; et, dans un scrutin général, Rousseau l'emporteroit sur ses détracteurs, à une grande majorité. On verroit alors une nuée d'hommes factices le jugeant d'après eux; des demi-talens irrités d'être effacés par lui; et tous les esclaves des préjugés, gens sans caractère, sans énergie, sans véritable sensibilité comme sans principes, qui n'attaquent le géant que pour avoir l'honneur de lui porter le coup de pied de l'âne. On verroit de l'autre côté la belle moitié du genre humain
presque tout entière; tous les hommes à talens véritables, et toutes les âmes fières et indépendantes.
A ces marques éminentes ou nulles, reconnoissez, lecteur, les ennemis ou les amis de Rousseau. Mais, dira-t-on, ne fut-il pas aussi réfoulé, combattu par des hommes d'un grand mérite, tels que Voltaire, Diderot, d'Alembert et d'autres? Oui, sans doute, et il devoit l'être dès qu'il adoptoit un système opposé à celui de ses devanciers. L'aréopage littéraire n'avoit qu'un esprit : <c perfectionner l'homme, l'instruire pour le rendre meilleur »; en prenant une direction contraire, en disant que la source du bien moral est dans l'ignorance, en se gardant bien d'en montrer les effets désastreux, Rousseau leur donnoit une sorte de démenti contre lequel ils dévoient réclamer à toute force ; et, ce qui arrive toujours quand on jalouse l'homme à succès, on attaque sa personne, sa moralité, ne pouvant empêcher l'effet de ses œuvres ; mais dans ce cas. et d'autres pareils, les chefs ne sont pas ceux qui éclatent avec le plus de véhémence ; les hommes d'un mérite éminent respectent malgré eux les dons du génie ; ils ouvrent la lice où leurs élèves, leurs imitateurs courent en foule pour combattre à outrance. Le grand homme n'a nul besoin de ces victoires secondaires pour être grand, mais les grands. en sous-ordre croyent se rendre forts en luttant contre un colosse. C'est Marmontel (i),qui a cruellement dénigré le citoyen de Genève et du monde. C'est La Harpe, qui déchira ses maîtreset Jean-Jacques plus qu'aucun, et qui les damna tous pour aller en paradis. Cherchez, lecteurs, dans les vers suivans, que je ne transcris que pour les censurer, cherchez, s'il vous est possible, l'esprit de paix, l'esprit qui pardonne, l'esprit de l'Évangile, et si vous aimez l'apôtre de la vertu, si vous aimez Rousseau, .frémissez en écoutant La Harpe (2) :
L'un qui, dès sa naissance, errant et rebuté (3), Nourrit dans les affronts son orgueil révolté (4),
(1) Dans ses Mémoires, où je suis peu ménagé. (G.)
(2) Ce n'est qu'à une seconde lecture de ces vers qu'il faut s'arrêter pour lire les notes qui s'y rapportent. (G.)
Sur La Harpe, voir tome II, page 107, note.
(3) Pourquoi i-eprocher à l'enfance la négligence de ceux qui dévoient la protégera (G.)
(4) C'étoit déjà prouver ce qu'il seroit un jour. (G.)
Sur l'horizon des arts sinistre météore (i), Marqua par le scandale une tardive aurore (2), Et pour premier essai d'un talent imposteur, Calomnia les arts, ses seuls titres d'honneur (3), D'un moderne lyrique affecta l'impudence, Du paradoxe altier orna l'extravagance, Ennoblit le sophisme, et cria : Vérité (4) !
Mais par quel art honteux fut-il accrédité?
Partisan de l'envie, il la sert, la caresse.
Va dans les derniers rangs en flatter la bassesse.
Et jusqu'aux fondemens de la société
Il a porté la faulx de son égalité (5).
Il sema, fit germer chez un peuple volage
Cet esprit novateur, la honte de notre âge (6),
Qui couvrira l'Europe et de sang et de deuil (7).
Rousseau fut parmi nous l'apôtre de l'orgueil (8/ ;
Il vanta son enfance à Genève nourrie,
Et, pour défendre un livre, il troubla sa patrie (g) ;
(i) 11 a le premier fait entendre, à Paris, des chants qu'on ne peut oublier depuis un demi-siècle. (G.)
(2) Tant mieux si elle fut tardive. Son talent eut le temps de se mûrir: alors, c'est le feu concentré qui s'échappe en volcan. Dans les arts, le talent qui s'émancipe trop tôt ne produit souvent que fumée. (G.)
(3) Il seroit difficile de répondre à cela. (G.)
(4) C'est un reproche qu'on pourroit faire de même à l'auteur de ces vers. (G.)
(5) « Partisan de l'envie ». quel indigne mensonge ! On n'est guère envieux quand on est envié, ail la sert, la caresse -ty. autant de mots, autant de contre-vérités; jamais homme ne fut moins cabaleur que Jean- Jacques.
(c Autant que vos écrits, travaillez vos succès »,
est un vers qui n'eût jamais été fait, si les auteurs eussent tous ressemblé à Rousseau.
«... Jusqu'aux fondemens de la société Il a porté la faulx de son égalité... »
Qu'ont fait autre chose les philosophes de tous les siècles ! Ils ont tâché de rappeler, de ramener l'homme égoïste dans la grande famille. Ombrageux par nature, Rousseau fut toujours bon avec les bonnes gens, les enfans, les femmes sans prétention ; mais dès qu'il voyoit des manières, des préjugés, des airs et des tons, il se sauvoit pour ne rien dire de désobligeant. (G.)
(6) C'est-à-dire qu'avant lui le François n'étoit pas léger. (G.)
(7) Ce vers a bien l'air d'un post-scriptum, d'une prophétie faite après l'événement ; du reste, Rousseau fut-il le seul qui travailla à réprimer les préjugés de ce temps ? Tous les philosophes, et La Harpe lui-même, n'y travaillèrent-ils pas? (G.)
(8) Ceux qui ont connu La Harpe et Rousseau savent lequel des deux fut le plus orgueilleux. (G.)
(g) Hélas ! pour défendre leurs œuvres, beaucoup d'auteurs troubleroient l'univers. (G.)
Tandis qu'en ses écrits, par un autre travers, Sur sa ville chétive il régla l'univers (i).
J'admire ses écrits, j'en déteste l'usage (2); Sa parole est un feu, mais un feu qui ravage (3), Dont les sombres lueurs brillent sur des débris : . Tout, jusqu'aux vérités, trompe dans ses écrits (4) ; Et du faux et du vrai ce mélange adultère Est d'un sophiste adroit le premier caractère (5).
Tour à tour partisan de l'une et l'autre loi,
Admirant l'Evangile, et réprouvant sa foi ;
Chrétien, déiste, armé contre Genève et Rome,
Il épuise à lui seul l'inconstance de l'homme (6),
Demande une statue, implore une prison,
Et, l'amour-propre enfin égarant sa raison.
Frappe ses derniers ans du plus triste délire (7).
Il craint le monde entier qui contre lui conspire (8),
Il se confesse au monde et, toujours plein de foi,
Dit hautement à Dieu : Nul n'est meilleur que moi (9).
Ne voilà-t-il pas un beau passe-port que La Harpe s'est forgé au moment de partir pour l'autre monde? Dans cette pièce inédite (quoiqu'elle soit dans les mains de tout le monde), il n'épargne pas plus les autres philosophes de son temps que J.-J. Rousseau. Si notre théâtre du vaudeville représente quelque jour une pièce intitulée La Harpe aux Champs-élysées, il sera curieux de voir comment il y sera reçu et tancé par ses confrères, dont l'âme n'a pu changer, quoique leurs corps soient en partie restés ici-bas. Quant au mérite poétique de cette œuvre posthume, il est reconnu. La Harpe n'eût-il fait que la tirade d'inspiration infernale que je viens de transcrire, il a prouvé qu'il étoit poète ; mais pour quel usage, bon Dieu ! Maudit soit
(1) Genève république valoit bien une petite ville de la Grèce. (G.)
(2) Que de bonnes choses cependant on y a puisées ! Prenons-en le bon, et laissons le reste. (G.)
(3) N'est pas chaud qui veut, M. de la Harpe ! (G.)
(4) De fausses vérités ; la vérité qui trompe : je n'entens pas cela. (G.)
(5) Au jugement des hommes, il y a, dans tous les livres, du vrai, du douteux, et du faux. Fénelon ne fut-il pas exilé ? Etoit-ce pour avoir menti ? (G.)
(6) Eh ! M. de la Harpe ! les deux moitiés de votre vie prouvent-elles votre constance? (G.)
(7) Voyez les derniers mots de ce chapitre. (G.) (81 C'étoit une maladie ; il faut le plaindre. (G.) (9) Et je crois qu'il dit vrai. (G.)
l'art des vers, l'art d'arranger des syllabes et des mots avec élégance, quand il ne sert qu'à répandre un venin immortel sur une innocente victime. Au reste, après avoir dit que Jean-Jacques est mort fou, La Harpe a subi la peine du talion, puisqu'un autre genre de folie l'accompagna dans la tombe.