‹ Réflexions d'un solitaire (volume 4)Chapitre 64 sur 98 · DE LA CRUAUTE · texte numérisé non relu

DE LA CRUAUTE

Les hommes froids ne croyent pas que la musique soit essentielle dans l'éducation ; ils sont loin de penser comme les anciens, qui ne voyoient que l'art des muses capable d'établir la concordance entre les sens. On ne voit pas d'homme habituellement cruel qui aime la musique et les vers, pas plus qu'on ne trouve l'amateur des muses exerçant des cruautés : les exemples qu'on pourroit citer contre cette assertion sont particuliers et nullement généraux. Faut-il que l'homme soit sévère ou compatissant? Il faut qu'il soit juste, direz-vous. Eh bien, où trouverezvous plus de justesse que dans l'harmonie même des sons et des mots? Et l'habitude de cette justesse, de cette rectitude physique ne conduit-elle pas, par analogie, à la justice morale? Peut-on aimer passionnément l'ordre ou l'harmonie dans une chose sans la désirer partout? Dans tous les cas, notre cœur se dilate en exerçant l'indulgence et se resserre dans la cruauté. De quel œil voyez-vous l'homme juste avec trop de sévérité? De quel œil voyez-vous l'âme tendre qui pardonne? Cela explique tout. Nous admirons Brutus, mais il fait frémir les entrailles de tous les pères ; on préfère l'orgueilleux Agamemnon s'enveloppant la tête pour ne pas voir égorger sa fille. Dans le vrai, ce sont deux frénétiques : l'un pour la liberté de son pays, l'autre pour sa reli-

gion, qui n'est que le prétexte de sa vanité. Voyez l'homme après avoir exercé la rigueur la plus juste, voyez Brutus lui-même : il va gémir dans un coin, en maudissant l'incohérence des lois sociales avec celles de la nature. Enfin, si nous voulons former le cœur de l'homme à la sensibilité, à l'indulgence, en proportion de nos foiblesses et des tourmens de la vie, nous ne pouvons trop le préparer à la tolérance, et la musique est l'art par excellence qui conduit à la douce pitié.

Si, hors les cas de conserver sa vie, la cruauté est dans la nature, c'est en amour : et encore là peut-on dire que c'est pour conserver la vie. La nature a réuni les extrêmes pour former une passion la plus utile à ses fins : une passion triple, composée d'idolâtrie, de cruauté, d'orgueil, d'un côté; de pudeur, d'amour, d'amour-propre de l'autre. Là, l'adoration ressemble souvent à la haine, et les querelles ne sont que besoins de raccommodement. Oh ! que Richarson a bien connu l'amour dans ses romans ! Quelle comparaison avec certains faiseurs d'éloge des femmes, où l'auteur ne prouve autre chose, sinon qu'il n'a rien senti pour elles, et qu'il est à la glace, malgré ses efforts pour s'échauffer. Ils ressemblent à certaines gens qui me disent aimer passionnément tel morceau de ma musique, qu'ils me chantent faux à faire reculer de dégoût.

Plus on réfléchit sur les caractères de l'amour, plus on sent que l'égoïsme et l'amour-propre en sont les bases principales. Cette passion est si profonde qu'on ne peut parvenir à l'analyser complètement ; et je sens, à chaque chapitre de ce livre où j'en parle, que je suis bien loin d'avoir tout dit, ni même assez.

La femme fait fléchir l'homme par ses charmes; celui-ci subjugue la femme par sa force. La femme tendre et timide pleure et se rend ; celle impérieuse dit avec Arsène :

Non, non, non, j'ai trop de fierté Pour me soumettre à l'esclavage; A des égards l'hymen engage...

Quels égards, bon Dieu ! Comme la poésie sait dorer la pilule !

Qu'est-ce que l'amour? Cette seule question fourniroit des volumes sans nombre, pour y répondre. C'est un sentiment composé en partie du besoin pressant de se reproduire, que la

nature ordonne à l'être par ses organes amoureux et génitaux; et partie d'un désir impulsif qui sollicite un sexe à soumettre l'autre, chacun par ses moyens naturels, et qui n'est au fond que de l'amour-propre déguisé sous le prétexte d'admiration, d'ardeur et d'amour ; le peu de cas qu'un sexe fait de l'autre, s'ils se rencontrent d'abord dans un état de misère ou d'abjection : première preuve. Le changement subit qui se fait en eux, si l'être misérable devient brillant : seconde preuve; le plaisir et l'amour que l'homme riche ressent quelquefois, en élevant jusqu'à lui la beauté malheureuse : troisième preuve; le ralentissement subit qu'éprouve l'homme amoureux, si la femme s'abandonne à lui sans discrétion : quatrième preuve ; le changement qui s'opère dans l'homme quand la coquetterie de la femme n'est pas assez fine pour dissimuler ses désirs, et faire croire qu'on lui arrache certaines faveurs qu'elle n'eût jamais accordées : cinquième preuve, etc., etc. La pudeur et la coquetterie sont dans la femme deux ressorts naturels qui agissent opposément pour attirer et repousser; et tout cela ne sont qu'essais physiques, réticences morales; et des préparations au grand'œuvre qui s'accomplit quand les parties contractantes se sont mutuellement excitées, l'une à donner, l'autre à recevoir. Le plaisir de faire rougir la candeur et la fierté féminines est d'instinct chez l'homme ; et plus sa hardiesse les étonne, plus son amour-propre est triomphant. On ne voit dans ce jeu véritable, le plus naturel du monde, que des oui et des non croisés, dissimulés; des non qui veulent dire oui et des ow/qui veulent dire non.

Enfin, pour revenir à l'intitulé de ce chapitre, les cruautés que l'homme exerce sans pitié et avec une fureur canine sous le prétexte spécieux d'amour et d'idolâtrie, sont autant de preuves que l'un cherche à subjuguer l'autre.

Depuis l'enfant, ou le petit chien à la mamelle, jusqu'au vieillard qui, demain, rendra ses os à la terre, il y a égoïsme et cruauté, quoiqu'à l'absence de l'amour. L'enfant qui tette fait souvent crier sa mère sans l'entendre ; donc égoïsme et cruauté.. Le vieillard compte son or la veille de sa mort ; encore égoïsme de son côté, et cruauté de la nature impitoyable ; donc r égoïsme est père et mère de la cruauté; c'est. l'hermaphrodite moral.

Voici un fait qui montre clairement l'amour-propre dans l'amour. Une femme de ma connoissance étoit fière d'être aimée d'un homme à la mode ; je la rencontre portant une tache noire à la joue; je veux m'informer d'où lui vient cette macule. Je veux la plaindre : « Oh! c'est qu'il m'a mordu », me dit-elle en souriant avec malice.

C'est donc les substances du tigre, du chat et de la chatte que le physicien doit analyser; une fois bien connues et rapprochées de leurs mœurs, on pourra dire : voilà l'amour.

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