‹ Réflexions d'un solitaire (volume 4)Chapitre 79 sur 98 · SUR LES INFINIMENT GRANDS · texte numérisé non relu

SUR LES INFINIMENT GRANDS

Cette proposition est aussi vraye au moral qu'au physique.

Au physique, les infiniment grands ne sont ainsi qu'en rassemblant en eux une quantité suffisante d'infiniment petits.

La plus haute montagne est composée d'atomes, comme la force d'un hercule est dans celle de chaque paire de ses nerfs, aussi faits d'atomes. Il n'est donc point d'individu qu'on ne puisse diviser en infiniment petits ; et la nature, qui n'opère que par merveilles, et souvent par les contraires, veut finalement et en général que les petits attaquent et pulvérisent les grands. N'est-il pas un animalcule dont le palais est la narine du lion, et qui s'y maintient malgré son souffle impétueux? N'est-il pas une mouche qui aime à se loger dans l'anus du cheval, qu'elle fait bondir comme un tigre en furie? Les plus petits vers réduisent en poudre les pierres les plus dures. D'autres vers attaquent les digues, les vaisseaux et font trembler les gens de mer. Au milieu de nos salons dorés, des vers vrillés entrent dans toutes les boiseries; ils travaillent nuit e" jour; leur instinct est de détruire pour se loger et se nourrir, comme bien d'autres; en silence, ils travaillent aussi les pyramides d'Egypte, qui, à leur

tour, seront réduites en poudre (i). Enfin, n est-ce pas avec le cristal et le diamant réduits en poudre qu'on les polit et qu'on les scie? La nature a pris autant de soin pour défaire que pour refaire, mais seulement par les formes.

Au moral, on voit de même le foible disposer du fort, qui n'a que momentanément des élans énergiques par lesquels il épuise ses facultés, après quoi il a besoin d'un repos proportionné à la dépense qu'il a faite. Le petit, dont l'action est lente, foible, mais continue, profite des intervalles où le fort reste en repos; ainsi que les vers à vrille, il triomphe, par la persistance, des forces majeures à la sienne.

En vain le fort, après avoir réparé ses pertes, veut reprendre l'empire usurpé sur lui ; souvent il se trouve enlacé par cent liens imperceptibles dont il ne peut se dépêtrer. L'amour-propre l'empêche encore de recouvrer sa liberté ; dans sa foiblesse, il a promis, il a juré d'agir de telle sorte, et, revenu à sa première vigueur, il n'ose se dédire. Convenons cependant qu'une force véhémente l'emporte souvent sur tout ce qui s'oppose à sa loi ; mais la force moyenne fait mieux profiter des circonstances favorables : l'attribut de la médiocrité, c'est l'adresse.

Le charme des talens est aussi une puissance entraînante : on a vu un chanteur castrat disposer de la volonté d'un roi d'Espagne. Combien de fois l'enfance, à force de répéter : a Papa, je veux », n'a-t-elle pas été obéie malgré l'intention première et contraire de son père !

C'est ici le lieu de dire combien l'empire des femmes dispose de la force virile. Qu'une femme adroite (et elles le sont toutes) ait seulement la finesse de laisser croire à son superbe tyran qu'il est l'auteur des idées qu'elle lui suggère; qu'elle ait la force d'encenser l'idole sur le trône élevé par ses mains, elle aura constamment l'initiative en toute occasion. Qui le sait mieux que la femme ? Si elle veut obtenir quelque chose de nous, elle a la patience d'attendre et de saisir nos momens de faiblesse, ou, pour dire mieux, ceux de notre force désirante, pour arriver à ses fins. Elle ne s'explique qu'à moitié, comme par exemple : fcCe seroit

(i) On nous a apporté, à l'Institut, un bocal de poussière provenant du nettoyement des pierres du Louvre ; elle fourmillait de petits animaux qui se logent dans la pierre et la détruisent à la longue, (G.)

bien gentil si l'on me donnoit cela. » Puis, les grâces préparent sa toilette, notre imagination s'enflamme, et l'échange de ce qu'elle a voulu et de ce que nous voulons maintenant s'effectue : et remarquez, s'il vous plaît, qu'elle obtient deux choses, pour une qu'elle nous accorde.

On ne peut noter dans combien de circonstances nous sommes les heureuses dupes de la séduction féminine. Je dis heureuses dupes, car les femmes n'ayant qu'un prix à nous accorder, et nous qu'une prière à leur adresser, leur séduction et notre duperie marchent vers la même fin ; la paix et la guerre du ménage en proviennent; les autres causes qu'on allègue, évasivement, ne sont nullement péren^ptoires ; quand il y a guerre continuelle, c'est qu'alors l'un désire encore, tandis que l'autre ne désire plus, ou désire ailleurs. Oh ! qu'une femme est à plaindre, quand elle voit que son amant passe de l'idolâtrie à l'indifférence! « Quoi, disoit-on à un Anglais, vous n'aimez plus cette femme que vous aimiez tant l'année passée! » — « Pardonnezmoi, je l'aime encore; quand je touche sa jambe, c'est comme si je touchois la mienne. »

O saint délire de l'amour! C'est toi qui fais et entretiens le monde. Toutes les passions sont du domaine de l'homme ; souvent elles lui sont funestes et dégradent son être; mais l'amour extrême est la passion qui sollicite le plus d'indulgence!

Il est dans l'homme trois sortes de passions: chaudes, tempérées et froides. L'égoïsme est cette dernière; elle n'inspire que mépris. L'antécédente appartient à la raison; on l'estime sans enthousiasme; elle communique aux autres sa vertu frigorifique, à laquelle elle doit sa paisible passivité.

La première, dont le feu constitue l'élément, est enfant du ciel ou de l'enfer; sa brûlante activité crée ou détruit; tout le bon et le mauvais, tant physique que moral, se font par elle. Enfin, le feu de l'amour est notre premier ami, puisqu'il nous donne l'existence; mais souvent il est notre plus grand ennemi ; tel que le feu de nos foyers, il nous brûle, nous et nos maisons, sans qu'on puisse s'en passer. Tout est là, mal et bien, c'est à nous à diriger son influence : tout est dans l'amour. On l'adore comme principe du bien, s'il nous est favorable ; on l'abhorre comme principe du mal, s'il nous accable. Point de mixte en

lui ; son excessivité donne une existence forte, encore imposante dans ses momens les plus terribles. « Je veux le ciel ou l'enfer », me disoit un homme chaud, « je n'aime pas le purgatoire. »

C'est de ce ph logistique éther que nous vient notre amour pour la femme, dont l'homme ne peut se garer, de quelque cuirasse qu'il se munisse. Dans un temps, il l'aime parce qu'elle est vive et tendre; dans un autre temps, parce qu'elle est sage. S'il cesse d'aimer Vénus, il aime Minerve, c'est toujours une femme. Dans le paradis de Mahomet, l'homme est tout, c'est le paradis des égoïstes ; les houris ne sont là que les instrumens de ses voluptés. Oh ! que les Grecs avaient bien plus d'esprit ! Chacune de leurs divinités étoit distinguée par une qualité éminente que ne possédoit aucune autre ; et leurs dieux, qui ne se piquoient pas de constance, chassoient l'ennui de l'uniformité en rendant tour à tour hommage à tant d'attraits. Le ciel même n'avoit donné qu'une part de perfection à l'épouse de Jupiter. Les Grecs, ces premiers maîtres du cœur humain, avaient senti que l'auguste Junon ne pouvoit être tendre et voluptueuse à la manière de Vénus ; que Vénus n'étoit pas Minerve ; que la chaste Diane ne pouvoit être absolument sage en courant nuitamment les forêts... Hélas (si «hélas! «peut être une exclamation de prospérité) ! nous faisons comme les dieux du paganisme, nous n'aimons qu'une femme dans toutes les femmes. Est-ce un être mortel comme nous ? A peine pouvons-nous le croire quand les grâces de la jeunesse l'accompagnent. Cet être charmant se substante-t-il d'alimens terrestres comme nous ? A peine le croirions-nous, s'il n'avoit la maladresse d'assister à nos repas matériels, dont le résultat est inévitable. Si le sexe ne se montroit à nous que dans toute la réserve possible, nous lui décernerions volontiers pour nourriture l'ambroisie et le nectar, et, pour hommage, l'encens qu'il agrée avec le plus de satisfaction et d'ardeur.

Dans leur mythologie religieuse, les Grecs avoient bien senti que la femme, par son influence active sur le cœur de l'homme, devoit, en tout, remplir le premier rôle. La sagesse, la bienfaisance, la charité, la pitié, la prudence, la pudeur, la tolérance... sont toutes vertus féminines. La cruauté inexorable des furies

infernales, la rage et son cortège horrible... sont aussi ses attributs, d'autant plus effrayans et terribles qu'ils sont en contraste avec sa douceur originelle. L'homme règne, il est vrai, dans le ciel, sur la terre et dans les enfers; mais pour le bon plaisir de la femme, surintendante du sceptre avec lequel l'homme com-' mande, et dont elle dispose à son gré. Heureux esclavage où l'homme chérit sa chaîne ; où, faisant tout par amour, il ne peut être ni lâche, ni perfide que pour plaire à une indigne maîtresse, dont bientôt la honte le délivre. Mais si l'objet est digne d'amour et de constance, il sait que la gloire et tout ce qui la donne, bravoure, loyauté, talens éminens... peuvent seuls lui mériter la couronne de myrthe qu'il ambitionne.

Tel est le prix digne de l'émulation de l'homme vertueux; tout autre est froid, vaniteux, frivole ou déshonorant. Favart l'a dh :

... Et sans l'espoir de plaire à la beauté,

On ne connoîtroit pas tout le prix de la gloire.

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