CONFLIT D'AMOUR
Montesquieu disoit : « Je suis amoureux de l'amitié. » Sans doute qu'il parloit ainsi, après avoir été souvent amoureux tout de bon : On ne peut comparer et prendre un parti qu'après avoir pesé le pour et le contre. Quand le cœur bout, c'est de l'amour; à moitié refroidi, c'est de l'amitié. Castor aimoit Pollux, mais il étoit passionné pour Télaïre. Du reste, on aime de cœur et de tête ; et je pense que les trois quarts du tempérament humain siègent dans cette dernière. Messieurs les Grecs confondoient très joliment l'amour et l'amitié ; cet oubli de la nature n'étoit chez eux qu'un mal de tête ; pour des hommes brûlés par le soleil, ce n'étoit pas trop que ces deux sentimens réunis. Ceci nous mène naturellement à notre affaire, au conflit d'amour.
Je suppose une cour brillante, telle que celle d'un empereur romain : celle d'Auguste, par exemple, où se trouvoient quantité de princes et de princesses du sang impérial, des consuls, proconsuls, ex-consuls, sénateurs et toutes leurs familles, plus considérées que les rois, les reines, les princes et les héros étrangers de tous les pays soumis ou non à l'empire des Césars. Là, tous les trésors des peuples conquis, toutes les voluptés, tous les talens réunis de l'esprit et de l'imagination auroient dû
procurer le bonheur. Vain espoir : jamais l'homme ne jouit d'une félicité pure. L'amour, inséparable du cœur humain, présent de la divinité qui ne devroit jeter que des roses sur les pas des mortels, l'amour leur cause des alarmes, des étreintes de cœur insupportables. Il confond les rangs, rapproche les distances; un gladiateur, un joueur de flûte, un poète deviennent les rivaux et l'emportent sur les princes. La courtisane est idolâtrée et fait pleurer de rage et de jalousie la princesse la mieux titrée.
La violation de la première loi de nature, qui veut qu'on aime selon ses désirs et ses rapports physiques, confond les rangs, étouffe le bonheur à sa source. Sur le trône, sur un char doré, on gémit de se voir contrarié dans ses goûts. Dans une fête publique, la pourpre qui couvre la jeune beauté ne lui sert qu'à essuyer des larmes qu'il faut cacher au peuple admirateur du faste. Les orchestres nombreux ne servent qu'à couvrir les soupirs des plus nobles victimes... Tel est l'ordre suprême auquel nous sommes soumis, esclaves ou rois. Que me font ta naissance, ta puissance, tes armées, tes trésors ! dit la nature. Un moucheron qui, fortuitement, se loge dans ton œil ne dissipe-t-il pas tes vains prestiges ? Ta naissance, c'est moi qui te la donne; ta puissance n'est qu'un intérim ; tes armées, une mort anticipée; tes trésors, de la boue. O maître du monde ! dans mille ans, ton cadavre, qu'on déifie aujourd'hui, qu'en pompeux apothéose on place dans les cieux, où sera-t-il ? Ta cendre qu'on révère, où sera-telle ? Peut-être entre les mains du potier laborieux, qui la 'pétrira pour former le vase nocturne d'une vile courtisane. Ecce hoî7io cependant, toute réflexion faite.
Le conflit d'amour entre les amoureux des deux sexes ressemble à un jeu qui étoit en usage dans mon pays de Liège, au temps de mon enfance. 11 se nommoit le jeu des o, qu'il seroit plus aisé à démontrer, outils en main, qu'à décrire. 1° De même qu'en amour, il faut être deux; 2° sur une grande ardoise, on range plusieurs files d'o, en laissant de la place dans le pourtour de l'ardoise ; 3° un des deux joueurs commande à l'autre de lier, à sa volonté, tel o à tel autre ; 4° il faut que tous les o du tableau soient liés deux fois avec tel ou tel o, mais sans traverser, sans passer sur les lignes qui forment les liaisons :
c'est ordinairement avec un crayon blanc qu'on forme ces lignes, en prenant tel tour ou détour que l'on veut sur l'ardoise ; 5'' si le premier joueur peut remplir sa tâche sous le commandement du second joueur, le second exécute la même chose, sous le commandement du premier.
Ces o doublement liés ressemblent, comme je l'ai dit, à deux cœurs amoureux ; un des liens appartient aux convenances physiques, l'autre à celles morales, qu'il faut remplir pour être heureux ; et de même en amour comme à ce jeu, si l'on traverse une ligne, on brise une convenance physique ou morale; la mésintelligence règne ; on se boude, on se querelle, on cherche ailleurs son mieux, et on le prend si on le trouve, même quand on croit l'avoir trouvé.
Les amans ont, je crois, entre eux un tact inconcevable, un véritable talisman, un pressentiment actif qui fait deviner ou sentir à l'un ce qui se passe dans le cœur de l'autre. Ils ne peuvent affirmer ni prouver leurs sensations, mais ils y croient, parce qu'ils les sentent. Ce ne sont que des soupçons, mais rarement ils se trompent tout-à-fait ; sur dix soupçons, huit sont fondés. Pourquoi? Parce que le même feu les anime. Donc, par sympathie, homogénéité matérielle, et même spirituelle, ce qui se passe chez l'un doit être senti chez l'autre, lorsqu'il s'agit de choses qui intéressent leur passion ; et presque tout a des rapports avec le sentiment vivace qui anime deux âmes bien éprises.
Si l'homme est occupé à la guerre, à la chasse (qui est sor> image) ou au jeu, la femme peut sentir qu'on ne pense plus à elle, ses rapports sont en souffrance : nulle connexion entre les occupations précitées et le tendre amour. Mais si l'un des deux est charmé d'une douce mélodie qui fasse palpiter son cœur ou frissonner son épiderme, l'autre, quoiqu'éloigné, peut être affecté agréablement, si nulle autre cause plus forte n'y met obstacle. Si l'un des deux ressent de l'amour pour un autre objet, il n'y a pas encore d'infidélité consommée, mais on y vise. Alors, le cœur de la victime bat avec inquiétude. Quel conflit dans le sentiment de l'amour ! Tu ne me caresses pas, donc tu ne m'aimes plus. Tu me caresses, c'est peut-être une réparation tacite que tu me fais. Oh ! les drôles de gens que les amoureux ! C'est bien pis quand la coquetterie de la femme s'exerce devant son amant, ou
quand la fatuité de l'homme se montre devant sa maîtresse, c'est une souffrance réelle alors, un mal déterminé ; les épithètes vont leur train : « Vous êtes un monstre, une franche coquette », pendant que nous, spectateurs bénévoles et débonnaires, nous ne comprenons rien à ces terribles débats. Oh ! qu'ils se comprennent bien, eux, qui sont dans la fournaise ! Je le répète: sur dix soupçons, huit sont fondés. Que la femme soit coquette, bene sit, nous en avons besoin ; mais qu'un homme soit fat, surtout après la victoire, c'est le rôle d'un vaniteux imbécile.
Dans le temps que j'aimois (j'aimerois bien encore, mais on ne m'aimeroit plus), dans le temps, dis-je, que j'aimois, une femme, à mon sujet, devint jalouse d'une autre qu'elle connaissoit de vue seulement, mais que moi, par état, j'étois forcé de voir. Sa jalousie troubloit son repos jour et nuit, et voici le rêve qu'elle fit, et dont elle me rendit compte. Elle étoit morte; le soir, aux flambeaux, on la portoit à sa sépulture ; son cercueil étoit ouvert; elle étoit parée et son corps jonché de mille fleurs (une femme, même en rêvant, n'oublie pas qu'elle doit être belle). La marche mortuaire s'arrêta à tel endroit de telle rue de Paris; elle observe une maison et dit : « Il est donc là près d'une autre, et moi, je vais à ma tombe! » Eh bien, la rue, l'endroit où étoit la demeure de sa rivale, le jour et l'heure, tout étoit vrai, excepté sa mort. — On lui avoit dit où cette femme demeuroit? — Non. Je l'ai questionnée vingt ans après à ce sujet; elle m'a juré que son rêve étoit un pressentiment. Oui, je lui étois infidelle à l'heure même que désignoit son rêve; ou plutôt, je désirois l'être, parce que ma liaison avec elle troubloit son existence (i).
Les hommes matériels diront que ceci n'est qu'enfantillage; mais les amans assureront avoir éprouvé des pressentimens de ce genre, pas toujours vrais, mais souvent, et c'est assez pour qu'ils en soient affectés, et qu'ils y croyent : leur bonheur y est intéressé.
(i) Si Grétry avait connu les mystères de la télépathie, il aurait trouvé que ce rêve n'avait rien de si extraordinaire.
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