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Aujourd'hui, sur divers objets, la croyance des hommes a changé de face. En 1809, où nous sommes parvenus selon notre ère chrétienne (qui n'indique pas plus l'époque véritable de la création du monde que les ères passées et à venir), aujourd'hui, dis-je, les esprits subtils ne sont plus de beaux esprits. Les esprits forts n'étonnent plus. Les ergoteurs sont ridicules. Les systématiques, en tous genres, sont observés de près. Les esprits foibles, qui croyent outre mesure, sont vus avec pitié. — Que sommesnous donc, et que croyons-nous positivement? — Nous croyons que nos sens nous sont donnés par la nature pour en faire le meilleur usage possible au profit de notre être, que si nous en abusons, tôt ou tard nous en sommes immanquablement punis, que la contrariété qui règne dans les opinions des hommes prouve que nos sens agissent sur nous avec plus ou moins de force et de rectitude ; qu'il y a entre eux plus ou moins d'harmonie, et qu'en fait de sciences et d'arts, il n'appartient encore qu'à un petit nombre d'élus de déterminer les articles de foi dont nous ne devons plus nous écarter ; que les esprits subtils (je récapitule) ne sont plus de beaux esprits, parce que l'instruction véritable s'est développée et se perfectionne chaque jour ; que les esprits forts ne nous étonnent plus, parce que nous
nous sommes affermis par principes, et expérimentés par le temps ; et que, soit du côté négatif ou affirmatif, esprit fort, esprit foible ne sont plus de mise et font place au seul esprit raisonnable, depuis qu'on ne croit plus que sur le rapport des sens. ^- Et si les sens nous trompent? — Ainsi qu'en amour, laissons-nous tromper pour notre plus grand bien. Etudions cependant, régularisons nos sens autant que possible; mais n'espérons pas changer la nature, qui veut que telle chose nous paroisse telle; nos efforts seroient infructueux.
Le plus sot monde possible seroit à coup sûr celui où il faudroit croire à l'inverse de ses sensations : c'est ainsi que l'exaltation de certains cerveaux condamne notre raison à voyager in partibus. Les ergoteurs scolastiques sont devenus ridicules, parce que leurs distinctions ont été proscrites par le bon sens. C'est aux sophistes d'Athènes que l'église chrétienne avoit emprunté ses argumens captieux ; mais quand on est fou au midi, on est bête au nord : rien de plus insupportable que la lourde finesse. Les hommes systématiques, à moins qu'ils n'ayent la modeste défiance du doute, sont vus de nos jours comme des rêveurs indéfinis, poussés par un amour-propre infini, ou un intérêt sordide; ils n'inspirent plus de croyance, sitôt qu'ils s'appuyent sur des raisonnemens hétérogènes dont ils font semblant d'être persuadés pour nous entraîner dans leurs vues. Néanmoins, ne rejetons aucun système sans examen; quelquefois la rose se trouve parmi les épines ; mais ne croyons qu'avec l'évidence. Les esprits foibles, qui croyent outre mesure, sont vus avec pitié, quelque talent de style et d'éloquence qu'ils puissent avoir, à moins qu'ils ne disent avec le poète : « Filles du ciel, inspirez-moi : je chante des merveilles inconnues à la terre ! » Alors, nous sommes prévenus, car nous savons qu'on ne chante que les poèmes, qu'ils ne sont que des fictions et rarement des dissertations véridiques.
Quelle inconséquence singulière, cependant, on peut remarquer dans ce qui suit : le foible d'esprit croit et se persuade mille choses, que l'homme fort de raison n'ose croire ni affirmer ! « Bienheureux les pauvres d'esprit », disent nos Écritures; on pourroit ajouter : « car ils ne sentent ni les coups, ni l'humiliation. » Cette inclination à croire quand on est foible, et à douter
quand on est fort, a-t-elle son principe dans la nature de ces deux êtres? C'est ce que nous allons tâcher d'éclaircir.
D'abord, l'esprit foible, comme nous l'avons dit souvent, est doté d'amour-propre en raison inverse de son peu de lumière. Le doute provient des distinctions nombreuses qu'on peut faire entre les élémens d'une chose. Or, celui qui doute peu croit beaucoup; et celui qui doute beaucoup affirme peu. Je vais ici prendre la comparaison de mon art, comme étant la chose dont je comprens le mieux l'ensemble et les détails. Par exemple : toutes les musiques se ressemblent, dit l'ignorant, qui n'a qu'une sensation vague et générale de la musique. Le connoisseur, au contraire, sépare toutes les parties qui constituent l'art des muses. Ceci est de l'harmonie, se dit-il, ceci de la mélodie, de l'expression, et tout cela veut être approprié à tel ou tel genre de paroles. Ici, les accompagnemens jouent le rôle principal ; ici, ils ne sont que ce qu'ils doivent être, accessoires, quand la musique porte sur un drame. Ici, l'orchestre exécute mal ; le chanteur ne sent pas ce qu'il chante ; le compositeur a blessé la prosodie, ou n'a pas même entendu les paroles qu'il s'est donné les air^de chanter... Vainement, la foule applaudit ; le connoisseur, dans la crainte de se tromper, reste neutre ; à une seconde épreuve il se persuade, à la troisième il est persuadé... Eh bien ! il n'y a point de science, d'art ni de métier qui n'ayent autant, plus ou moins de parties distinctes qu'il faut connoître, apprécier, classer, pour bien comprendre une chose.
C'est donc manquer de jugement et des principes qui le donnent, que d'ignorer les aliquotes relatifs à la chose qu'on traite; c'est n'être qu'apprenti, tandis qu'on se croit maître; c'est errer de bonne foi, bercé par l'ignorance Mais ne ment point celui qui annonce une fiction pour ce qu'elle est. De plus, il a l'avantage d'être éloquent en imaginant à plaisir pour soi et ceux qui le liront; il devient le consolateur de Id pauvre humanité; en nous berçant de douces chimères, le poëte nous sauve, autant que possible, des tristes réalités dont l'abyme social est parsemé, et qui ne trouvera, peut-être, jamais d'aplomb dans ses vastes labyrinthes. Telle fut, je le répète, l'intention des plus fameux versificateurs en créant leurs aimables ou terribles fictions poétiques. Sans nous en prévenir,
ils nous disent : « Je passe le but, ne me croyez pas ; tant de merveilles ne sont pas du ressort de l'homme, elles sont fictives et n'appartiennent qu'à la tête du poëte. »
Mais nous n'avons pas tout dit. Disons encore que les sciences exactes sont plus exactes que jamais, que l'astronomie a eu plus d'observateurs; mais je doute que les étoiles, les planètes et les météores puissent être aussi exactement observés qu'ils l'étoient jadis chez les Égyptiens, où le ciel est pur; nos rapports avec le ciel sont à cette condition ; qu'espérer à cet égard dans notre pays de brouillards?
Chez tous les hommes instruits, la religion est respectée sans idolâtrie. Les opérations chirurgicales sont plus sûres que jamais. Butfon et d'Alembert sont morts pour n'avoir pas voulu subir l'opération de la pierre, alors très dangereuse, et aujourd'hui elle se pratique presque sans inconvéniens ; on conserve donc la vie à des milliers d'hommes qui étoient sacrifiés à l'ignorance et au défaut de secours. Que ne peut-on pas attendre de l'électricité bien connue et bien appliquée? Les maladies de pléthore, qui à l'apogée des forces humaines compriment les sources de la vie sans les détruire, lui devront, sans doute, des guérisons presque miraculeuses. La médecine marche en avant avec les progrès de la physique, de la chimie et de leurs expériences constatées. L'estomac, dit-on, ce laboratoire majeur, par où il faut introduire les substances chimiques, les dénature avant qu'elles passent dans le sang. — Mais, sans inconvénient, ne trouvera-t-on pas, peut-être, un moyen plus direct pour les y conduire? On nous dit qu'Hippocrate a tout vu, a tout dit depuis trois mille ans; c'est le privilège de l'homme de génie de voir au-delà de son siècle ; mais noter, remarquer, prévoir n'est pas tout; il faut expérimenter, et de la présupposition à l'application exacte, l'intervalle est encore Ions.
Le type des beaux-arts est connu, c'est l'imitation de la nature, tout le monde le dit et le répète ; mais combien d'applications justes des effets naturels, des mouvemens passionnés sont difficiles à saisir, et plus difficiles encore à mettre à leurs véritables places ! Ces dons sont et seront à jamais particuliers à quelques individus prédestinés, et jamais généraux à l'espèce, puisque la nature physique elle-même n'a que peu ou point de
fixité. Ne remarquons-nous pas combien le point juste et fixe est rare au physique, dont le moral dépend? S'il fait froid, bientôt il devient extrême; s'il fait chaud, sec ou humide, l'excès touche au point désirable. La santé touche à la maladie, et la maladie à la cessation du mal, fût-ce par la mort. De même, si l'homme est jeune, il est inexpérimenté ; s'il arrive à l'âge de l'expérience, bientôt il vieillit, décline, tombe et périt.
Quant aux passions que fomente l'esprit de l'homme et le font dévier plus ou moins de la saine raison, elles sont ce qu'elles ont toujours été : violentes, courtes, égoïstes, chez l'ignorant; longues, dissimulées, vindicatives, et peut-être plus égoïstes encore chez l'homme mal ou pas assez instruit. Il n'est que le philosophe qui sache se faire une raison des torts de ses semblables; il les excuse parce qu'il a la force d'accuser la foiblesse humaine plus que celle individuelle. D'où lui vient cette force ? De la connoissance du dédale social qu'on appelle nature et qui ne l'est point, de la modération, de son peu de besoins et du bonheur d'être concentré dans ses études... « Il est l'opposé de l'insatiable homme qui convoite tout ce qu'il voit. Lui, au contraire, dit avec plaisir à l'aspect des superfluités : « Que de choses dont je n'ai pas besoin ! » Qu'on déclame tant qu'on voudra contre la philosophie, je croirai toujours qu'elle est l'antidote des maux inséparables de la société. Elle mérite d'ailleurs un peu de reconnoissance de la part des mondains, puisqu'elle leur laisse, de bon cœur, la grosse part des biens de la terre. Que ferions-nous, que deviendrions-nous, bon Dieu, si nul ne donnoit l'exemple des mœurs sans fastes et des vertus !
Cependant, si le philosophe soi-disant a des châteaux et des esclaves, dites hardiment que c'est un faux frère. S'il prêche journellement pour de l'argent, défiez-vous de son éloquence mercenaire. S'il est le chef d'un parti académique, dites que c'est un homme de peu d'étoffe, qui s'empare des lauriers d'autrui pour se faire une couronne. S'il est plat avec les grands, et insolent et froid avec les bonnes gens, dites hardiment que votre monsieur n'est qu'un gueux revêtu d-e peu de science, et encore moins d'âme; et que s'il a de l'esprit, il n'est pas de bon aloi. S'il change chaque jour de valets, demandez-leur si
votre philosophe est bon homme ; ils vous diront qu'il est fier, atrabilaire et colérique... Mais s'il vit sans intrigues dans une douce médiocrité; s'il est modeste dans ses succès, et même dans ses non-succès; s'il est estimé, respecté de sa femme, aimé de ses parens et de ses domestiques, dites : « C'est mon homme; c'est un Socrate, un Aristipe, un Marc-Aurèle ; et, plus près de nous, c'est un La Fontaine, un Molière, un Fénelon, dont la conduite répond au talent. » Nous ne parlerons pas de quelques hommes respectables qui vivent parmi nous, qu'on ne peut nommer sans blesser leur modestie, et qui, heureux par le cœur, n'ont pas plus besoin d'éloges et de remerciements que le bon soleil qui chaque jour nous échauffe et nous éclaire.
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