‹ Réflexions d'un solitaire (volume 4)Chapitre 83 sur 98 · AMOUR ET RESPECT · texte numérisé non relu

AMOUR ET RESPECT

Choses presqu'incompatibles pour ceux de qui on les exige, si ce n'est dans les âmes puériles et foibles. On n'accorde volontiers ces deux sentimens réunis qu'aux êtres prédestinés, qui, sans exigence aucune, s'attirent, presque de même force, par leur savoir, et surtout par leurs vertus, l'amour et le respect. Mais, en général, tout homme, selon ses rapports sociaux, voudroit à la fois être aimé et respecté : aimé et soigné, s'il se brise un membre ; respecté quand il endosse son habit de cérémonie. Tout ce qui procède de l'amour de soi, porte un caractère d'égoïsme qui ne s'efïace qu'avec la vie. Qui sait si la suprématie qu'eurent les pères, les parens, la vieillesse en général sur leurs descendans, n'est pas un mode d'amourpropre (i)? L'amour maternel, si pur, si sublime dans son essence, ne seroit pas même exempt de suspicion, s'il n'étoit d'institution naturelle.

Une des choses qui prouve le mieux la bizarrerie du caractère de l'homme, c'est sa manie de vouloir être tantôt aimé autant que respecté, tantôt l'un, tantôt l'autre plus ou

(i) On ne médit de la jeunesse Que par le chagrin de vieillir.

(Fausse magie.) (G.)

moins, selon son humeur, ses caprices et ses intérêts. Sans sa permission, si on l'aime d'une affection expansive : « Doucement, dit-il, il faut se connoître et se convenir. » Si on lui marque de la déférence : « C'est bien, se dit-il, on me connoît et l'on me rend justice. » Tu as raison, homme, il ne faut pas t'aimer, car tu n'es jamais aimable en tous points ; il faut te craindre, te respecter froidement, c'est tout ce que tu mérites. Tu n'aimes que toi et l'atmosphère moitié putride qui émane de ton corps ; c'est là que gît ta honte secrète, c'est là qu'est ton péché originel, que tu ne confesses jamais. Tu es assez injuste pour exiger de ton prochain qu'il t'aime et te craigne ; cela se peut-il, dis-moi ? Et n'est-ce pas de ce conflit que proviennent tant de grimaces morales qui disent oui et non? Sois franc, si tu peux l'être ; tu te soucies peu d'être aimé, tu veux qu'on te craigne.

Eh bien, soit ; mais jette les yeux sur ton avenir, vois ta déchéance prochaine et inévitable; veux-tu qu'on te craigne alors? Non, tu permets que l'on t'aime, et qu'on t'assiste. Prends donc un parti juste, et le seul qui réussisse : sois bon pour toi, mais indulgent pour les autres, qui aiment leur moi, autant que tu te chéris toi-même ; sans cette précaution, plus morale que physique, crie, tempête, c'est vox damans in deserto.

Etant, comme nous le disons, si attachés et si près de nousmêmes, nous avons besoin de quelques petites passions qui coïncident avec le bien général, sans oublier le nôtre, en particulier, qui est toujours en première ligne, quand même nous feignons de ne pas y penser. Ces petites passions auxiliaires sont celles que nous procure l'exercice des sciences et des arts, où l'égoïsme de l'artiste trouve sa part, en procurant aux hommes ou l'instruction ou le plaisir; elles entretiennent en nous le mouvement vital, sont favorables, en ce qu'elles nous préservent des passions foudroyantes, dont on ne sort qu'hébété et perclus. — A-t-on le choix entre les passions destructives ou utiles? — Autant qu'on est le maître de choisir ses alimens, s'il en coûte quelques peines, le dédommagement suit: il est si noble d'oser afficher ses goûts, et si humiliant de vivre dans la crainte continuelle qu'on ne nous arrache le masque ! Effort inutile pourtant, car il est un rapport, ou plutôt une incohérence telle

entre nos défauts et nos bonnes qualités, qu'on peut juger des uns par les autres : pourquoi? Parce que le physique et le moral, cherchant toujours à se niveler quand ils sont en contradiction, se dévoilent et s'accusent réciproquement. Qui l'emporte à la fin? Le physique sans doute, qui a presque partout l'initiative et l'insigne prérogative de dire au moral : « Obéis ou je te tue. »

Quant à l'amour que nous avons pour les femmes, et au respect que nous leur portons, ils ont des causes différentes. La nature nous ordonne de les aimer, et notre obéissance à ce dogme fait le charme, et quelquefois le malheur de notre vie. Nous les respectons, parce qu'elles sont foibles, hormis en amour et tout ce qui s'y rapporte. Nous protégeons leurs foiblesses pour obtenir leurs faveurs, qu'elles nous accordent pour leur bon plaisir, et pour nous soumettre à leurs caprices, en abaissant notre orgueil. Aiment-elles celui qui n'a jamais fléchi le genou devant elles, ou le détestent-elles? C'est ici que Marivaux feroit des distinctions sans fin, et qu'il couperoit un cheveu en seize, comme disent ses critiques. Je crois qu'elles détestent au fond du cœur le monstre indompté, mais que la gloire de l'abattre (s'il en vaut la peine" peut leur inspirer tous les semblans d'amour dont leur coquetterie est susceptible. C'est une double victoire à remporter ; d'abord sur le soi-disant indomptable, et plus encore sur les belles auxquelles il a résisté avec tant d'effronterie. Que l'homme est fort quand il résiste à la femme! Il peut alors être sûr de son courage. Qu'est-ce que le jeu, la chasse, le vin? Des goûts, des passions de remplacement, contractées par dissipation, par habitude plus que par besoin. Mais l'homme qui domine la foiblesse de lamour est le véritable vir fortis, qui, dans toutes les circonstances, sait faire la guerre à ses sens, à ses nerfs, et remporter sur eux une utile victoire. Au contraire, l'esclave de l'amour est foible en tous points; presque tous les vices lui sont suscités par l'amour déréglé : l'escroc, le menteur, l'assassin veulent de l'or pour avoir des femmes.

L'amour, qui influe tant sur les mœurs, peut être pris comme un thermomètre de civilisation : dans les pays où par autorité un sexe abuse de l'autre, elle est imparfaite. Si l'amour y est chevaleresque et respectueux, les femmes y régnent; si

l'amour est matériel et grossier, elles sont esclaves. Si un jour la civilisation peut toucher à sa perfection (chose assez douteuse), alors les cœurs seront libres, les chahies indissolubles seront brisées, et les fruits de l'hymen protégés par l'Etat.

Répétons que l'amour et le respect sont choses presque incompatibles. Si l'enfance (que, d'instinct, tant nous aimons) n'a pour nous les égards qu'elle nous doit, nous cessons de l'aimer. Nous n'aimons pas l'enfant des rois, devant lequel il faut se prosterner tandis qu'il se purge. Je sais que c'est pour accoutumer l'homme à la subordination, à fléchir sous son maître futur ; mais chacun sent aussi que cette déraison de l'amourpropre répugne à l'âge mur. Le philosophe sur le trône ne voit pas sans sourire des esclaves prosternés devant son embrion, qui, peut-être, toute sa vie, ne sera qu'un imbécile.

Nous aimons les innocentes fleurs, l'humble violette, la rose printanière, plus que le lys orgueilleux qui servit d'emblème aux rois. Si nous aimons particulièrement quelques fleurs, c'est par leur influence sur notre tempérament. Les émanations rafraîchissantes conviennent à l'homme chaleureux, comme les parfums corroborans doivent plaire au foible.

Quelques circonstances morales nous font aussi préférer une fleur à toute autre. J.-J. Rousseau aimoit la pervenche sans nous dire pourquoi. J'ai aussi ma fleur favorite; j'aime avec tendresse l'oreille d'ours, qu'on nomme auricule dans mon pays natal, et je sais d'où vient cette réminiscence sentimentale. J'étois enfant, enfant de chœur bien maltraité, bien malheureux. A la fin de l'hiver, je fus seul errer dans un jardin. J'aperçus, à travers la neige, une oreille d'ours en fleur, toute charmante ; les tristes frimas qui l'entouroient étoient de même dans mon jeune cœur ; je joignis les mains, mes yeux se mouillèrent, et je dis : « Pauvre petite fleur, tu es plus heureuse que moi ! »

Homme, dis-moi, quand tu achètes des places honorifiques, et que tu brigues les décorations distinctes, est-ce pour être aimé? Non, c'est pour être craint et respecté. Si l'amour du prochain nous étoit cher, nous craindrions de lui inspirer trop de respect en diminution de son amour envers nous. Il n'est, je l'ai dit, que la vertu de l'intègre magistrat, de l'homme intègre de tout état, qui puisse servir de contrepoids à l'autorité qui

l'élève au-dessus de nous. Nous l'aimons alors en le respectant; nous lui donnons même des larmes de tendresse; et qui sait si elles ne sont pas causées par un regret intérieur de nous voir forcé de nous abaisser devant le mérite éminent, devant notre semblable qui, en quelque sorte, a cessé de l'être. Mais non : quoiqu'inépuisable, ne fouillons pas si avant dans le dédale de l'orgueil humain ; disons et croyons que ces larmes reconnoissantes sont un hommage que toujours et partout a mérité la vertu. Pour diminuer son apanage glorieux, l'homme vertueux, disons-nous, est une création céleste, comme le méchant en est une de la terre. Pourquoi ravir à la vertu le don d'être par ellemême, et par ses propres efforts? Etre vertueux sans vanité, est-ce donc cesser de l'être? La rose est-elle moins aimable en ignorant ses parfums?

J'ai dit, à peu près, ce que je pensois dire à l'égard de l'amour respectueux que nous portons aux femmes. Il est suspect, ce respect, comme le sont tous les sentimens qui dérivent de nos intérêts personnels; il est suspect, autant que notre amour pour le sexe nous est naturel. En effet, la nature a tellement marqué la supériorité sur le front de l'homme qu'il rougit en secret en reconnoissant une femme pour sa souveraine, hors du domaine de Vénus. Aussi l'on voit que si la femme règne politiquement, c'est l'homme qui gouverne, et que trop souvent le lit nuptial régit le sceptre impérieux de l'homme qui croit régner.

Il n'est donc absolument et sans contestation qu'un être également adorable et respectable, c'est l'Etre des êtres. Il marche à ses fins sans nous consulter; il ne voit en nous (tels que nous puissions être) que des abstractions, que des portions d'un tout immuable que le mouvement naturel des substances crée, détruit et régénère sans cesse. Et tant qu'il nous manquera le mot qui dise comment l'esprit et la nature sont, dans le plus grand ordre et, sans auteurs, incréés et éternels, disons et répétons, avec admiration et humilité : cœli enarrant gloriam Dei.

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