ET LES ARTS D'ÊTRE PROTÉGÉS PAR LES PRINCES INSTRUITS
La perfection des sciences et des arts dépend du climat qui leur est plus ou moins favorable, de la protection éclairée d'un gouvernement sage et, surtout, de l'amour véritable que leur porte le chef de l'Etat. S'il est lui-même initié dans leur noble carrière, l'émulation est directe, et ses fruits plus assurés. On dit à tous les souverains d'encourager les sciences et les arts, afin que leur siècle brille de plus de splendeur et pour que le prince lui-même acquière une gloire solide dans l'avenir. Mais est-ce assez de protéger sur parole ce qu'on ne connoît que superficiellement? Non, dans les sciences et les arts, c'est l'instinct qui nous guide; ce sont les jouissances innombrables qu'ils donnent qui en sollicitent l'amour. Si le prince, lui, aime par politique et non par sentiment, l'émulation qu'il répand n'est que précaire. Autant le savant et l'artiste aiment l'approbation d'un chef instruit, autant ils sont peu sensibles aux encouragemens qui partent d'une main ignorante. Où les talens se montrent-ils? Partout où la sérénité du ciel les favorise; partout où ils sont considérés. L'or ne suffit pas pour les encourager; l'An-
gleterre ne le ménage pas, mais ce sont des artistes formés ailleurs qui vont le récolter. Là, le commerce domine, échauffe les têtes et l'Anglois, qui calcule tout, trouve mieux son compte à faire un bon négociant qu'un bon chanteur. Je n'infère pas de là qu'il ne puisse y avoir de talens supérieurs dans un Etat où le commerce est spécialement protégé. On 'n'y voit pas, il est vrai, la foule turbulente et satirique des talens médiocres, et c'est tant mieux ; mais, au contraire, on y trouve les talens éminens inspirés par la nature et d'autant plus majestueux que toujours ils sont rares. Là, le grand homme est révéré pendant sa vie et, à sa mort, déposé dans le tombeau des rois. Là, si on osoit attaquer la mémoire des Newton, Pope. Locke, Youg, Shakespeare, Garrick, Richardson, Milton... on seroit regardé comme impie citoyen d'Angleterre.
L'histoire des siècles confirme que les talens ont fleuri partout où ils ont été estimés et que la véritable félicité des empires dépend de l'amour qu'on leur porte. Quel peuple voudroit aujourd'hui adopter les mœurs acerbes des antiques Spartiates, et ne préféreroit l'existence des Athéniens sous Périclès? On se plaît à se remémorer les lois rigoureuses de Lycurgue, bien plus qu'on ne désire s'y soumettre; j'en appelle à la conscience de tous les modernes.
Si quelques savans potentats ont vu désoler leur empire, si le meilleur des princes, Marc-Aurèle, vit la peste et la famine accabler ses sujets, s'il fut obligé de guerroyer, malgré ses intentions pacifiques, ces fléaux étoient inévitables et ne servirent qu'à exercer la vertu du prince. La vertu, dit Bacon, ressemble aux parfums qui, plus ils sont froissés et brûlés, plus ils sentent bon. Si le plus méchant des hommes, si Néron aima la musique, c'est qu'alors son âme n'avoit pas encore reçu la trempe sanguinaire qui en fit le monstre le plus dénaturé et qu'ensuite, sans être musicien, il eût été plus féroce encore. Ni Sénèque, ni Burrhus, ni la musique ne purent détourner l'astre malfaisant qui le dominoit. Son premier crime fut ^assassinat de son frère consanguin, de Britannicus, dont il aimoit l'amante (t). Pour-
(i) Je ne suis ici que la tragédie de Racine, sans égard pour l'histoire. J'aime autant que qui que ce soit les fictions dramatiques, mais elles ne seront vraiment utiles qu'autant qu'elles formeront un cours d'étude non erroné de l'histoire des peuples. L'impression forte
quoi, si ses instituteurs découvrirent ses penchants à l'amour, ne donnèrent-ils pas à ce monstre couronné un sérail de mille beautés pour éteindre sa concupiscence impie? Ce remède physique eût peut-être opéré plus efficacement que tous les préceptes philosophiques. Qu'on ne dise pas que la religion romaine permettoit la répudiation et non la polygamie, car je dirois que la religion qui éloigne des crimes est celle qui convient à tous les pays. Quand on remarqué que c'est sur le trône du monde qu'est né le plus grand scélérat, on se dit et l'on croit que la vertu est dans la médiocrité, et le crime dans le superflu. Mais oublions, s'il est possible, le monstre qui fit frémir la nature et rappelonsnous sans cesse les vertus de Marc-Aurèle, et celles des princes qui marchent sur ses traces. Telles furent mes réflexions après avoir lu l'écrit de S. A. E. le prince primat de la Confédération rhénane, archevêque de Ratisbonne, prince souverain d'Aschaffenbourg, Ratisbonne, Francfort et Wetzlar, etc., sous le titre modeste de Périclès, ou de f influence des beaux-arts sur la félicité publique, par Charles d'Alberg, associé étranger de £ Institut de France (1). Trente artistes du premier mérite, appartenant à la classe des Beaux-arts de l'Institut de France, l'ont honoré de leur sanction. Le peintre, le sculpteur, l'architecte, le menuisier, le graveur y trouvèrent des documents de leur art si profondément sentis qu'ils crurent entendre parler l'artiste éclairé dans le souverain qui écrivit les dialogues entre Périclès et les artistes de la
que fait sur nos sens l'histoire mise en action théâtrale est trop difficile à détruire. Tacite luimême paroit fabuleux. C'est avec effort qu'on lui donne sa première croyance après l'impression dont je parle. (G.)
(1) Cet ouvrage estimable, dont on a déjà fait plusieurs éditions, se trouve à Paris, chez Debray, libraire, rue Saint-Honoré, 168. (G.) — Le personnage dont Grétry va parler ici avec un si débordant et si obséquieux enthousiasme est le prince Karl-Theodor von Dalberg, camérier, prince primat de l'Eglise catholique d'Allemagne, né au château de Herrnsheim en 1744, mort à Ratisbonne en 1817. Nommé en 1772 Stathalter d'Erfurt, il lit de cette ville le rendez- vous des gens de lettres, parmi lesquels son talent lui assignait un rang distingué. Devenu successivement évêque de Constance, électeur de Mayence, évêque de Ratisbonne et archi-chancelierde l'Empire, il joua un rôle considérable danslalutte que l'Europe soutint contre la République française d'abord, contre Napoléon ensuite. Ses conseils ne furent pas suivis et l'Allemagne eut à s'en repentir. 11 n'en professait pas moins pour Napoléon une grande admiration, que celui-ci lui rendait en respectueuse déférence. Il reçut même de l'Empereur le titre de grand-duc de Francfort. Après le désastre de Moscou, von Dalberg se retira de la politique, abdiqua ses fonctions et ses titres et ne conserva que son archevêché de Ratisbonne, où il finit ses jours. On lui doit un assez grand nombre d'ouvrages philosophiques et moraux, dont plusieurs sont écrits en français. Celui qui est cité ci-dessus parut en 1806.
Grèce. Moi-même, échauffé de cette lecture, je traçai quelques pages que je joins ici, et qui furent dans le temps communiquées à notre classe: trop faible tribut des sentimens de l'artiste envers un prince si digne d'éloges.