‹ Réflexions d'un solitaire (volume 5)Chapitre 16 sur 97 · RAPPORT · texte numérisé non relu

RAPPORT

fait à la classe des Beaux-arts de l'Institut de France

en i8oj.

Je n'ai pu, Messieurs, me refuser au plaisir de tracer quelques lignes en forme de rapport, après avoir lu les Dialogues que vient de nous faire parvenir Charles d'Alberg, notre associé. C'est un artiste éclairé qui parle, c'est un respectable philanthrope qui s'énonce dans son style, avec tout le charme de Wichard, surnommé le Voltaire de l'Allemagne (1).

Dans son premier dialogue, Anaxagore et Euripide démontrent l'essence de la tragédie et de la comédie. En maîtres de l'art dramatique, Racine et Molière eux-mêmes en approuveroient les principes incontestables. Dans le second dialogue, Anaxagore, aussi instruit, aussi modeste que Charles d'Alberg, refuse l'inspection des arts que lui offre Périclès, en lui indiquant Phidias. Tels, Messieurs, des Phidias qui siègent parmi nous diroient aussi (chacun en particulier) à l'autorité suprême : « Laissez-moi suivre les travaux qui m'occupent tout entier; « laissez-moi confectionner le chef-d'œuvre de ma gloire et, si « je le puis, de mon art; ne m'ôtez pas par une gloire auxiliaire « celle de me montrer digne du choix dont vous voulez « m'honorer. »

Quatrième dialogue. Aucun artiste, je pense, ne désapprouvera ce que l'auteur fait dire à Phidias relativement aux procédés des arts de la sculpture, de l'architecture et de la peinture. Tous croiront que l'auteur a mis la main à l'œuvre pour pouvoir en développer les principes avec autant d'élégance

(1) « Wichard» pour « Wicland ». Ceci est un exemple caractéristique des libertés que notre écrivain se permet avec les noms propres. Wieland, l'auteur célèbre à'Obéron, moraliste austère, dont un amour malheureux avait fait un épicurien et un ironiste, mérita en effet le qualificatif rappelé par Grétry (iy33-i8i3).

et de précision. Le refus que fait Phidias d'être à la tois architecte et sculpteur est celui d'un grand homme ; mieux on connoît, plus on possède la conscience de son propre talent, plus on accorde volontiers aux autres les mêmes facultés, s'ils les possèdent. La jalousie n'existe pas chez l'habile homme; elle est une preuve de médiocrité dans tous ceux qu'elle poursuit. Mais enfin Phidias cède au désir de Périclès, il accepte la direction du temple de Minerve, et le docte associé donne ici une nouvelle preuve de la connoissance qu'il a de l'âme des artistes : c'est pour sa statue de Minerve, c'est pour illustrer sa patrie, et non par ambition personnelle, que Phidias se charge du choix de l'architecte. Anaxagore lui fait sentir combien il est nécessaire qu'un homme chargé de gloire favorise et distribue une part des lauriers dont il a fait une ample moisson.

C'est avec le discernement de Minerve elle-même que notre docte associé distingue l'inventeur, qu'il nomme compositeur, de ceux qui après lui viennent rendre raison de ses vastes conceptions, et en mesurer les dimensions : si le premier inventeur d'une chose n'étoit pas, où seroit l'existence des seconds?

Au commencement du cinquième chapitre, l'auteur prouve que ses connaissances en musique sont aussi justes que dans les arts dont il a parlé précédemment. Je me permettrois seulement une transposition dans les tomes à cet endroit. L'auteur dit, page 68 : « Tantôt la douceur du genre enharmonique sait émou- « voir le cœur; d'autres fois, le genre diatonique, en réunissant « des systèmes différents dans la division des intervalles, sait « exprimer l'agitation des passions diverses; enfin, dans les « objets tragiques, le genre chromatique imite, par une suite de « demi-tons, les accens de la douleur. » Il me semble que le genre enharmonique, ayant pour ainsi dire un double sens, appartenant à deux modulations d'autant plus éloignées qu'un quart de ton les sépare, appartient plus encore à la douleur que le genre chromatique, qui procède par demi-tons. Les anciens Grecs trouvoient beaucoup de douceur dans le genre enharmonique (et ici c'est un Grec qui parle par la bouche de notre auteur), mais, soit que nous ayons perdu la faculté d'entonner par quarts de ton, ou que nos facultés auditives soient plus matérielles que celles des Grecs, ce genre est pour nous d'une

exécution pénible et souvent impraticable (1). Je regarde le genre enharmonique comme une espèce de métaphysique musicale qui convient merveilleusement, mais, en général, au désordre des passions.

Revenant plus loin à la musique (l'art des muses), rien n'est oublié dans ce que dit Mnésias dans son transport; on voit que notre associé a senti les beautés de notre art autant qu'il les a méditées savamment. C'était, comme il le dit, le moment de tracer les traits de Mnésias : le buste des artistes devroit toujours être fait dans leurs ateliers, quand ils composent.

J'arrête ici mes réflexions, Messieurs, quoique l'ouvrage qui les a fait naître mérite un rapport plus étendu; mais en voyant à qui je parle, à des hommes qui tous possèdent les secrets des arts et l'âme des artistes, qui tous ont lu sans doute avec autant de plaisir et de reconnaissance que moi les dialogues de Charles d'Alberg, il me semble qu'un raisonnement plus ample ne feroit que renouveler les idées dont vous avez été saisis en lisant l'ouvrage lui-même. Vous avez aussi senti qu'en retranchant ses titres, Charles d'Alberg a voulu se rapprocher de nous. Quel titre est en effet plus glorieux que le nom propre de celui qui déjà s'élance à travers les siècles à venir par son rang, par son amour pour les arts? Charles d'Alberg n'empêchera pas la postérité d'ajouter le nom de Périclès aux titres qui le décorent.

(1) Le genre enharmonique, exclu de la musique par la pratique de l'harmonie simultanée, y a cependant laissé pendant longtemps des traces persistantes, notamment dans l'accord des instruments. On sait qu'il ne faut pas confondre le genre enharmonique, division par quarts de ton, avec l'enharmonie, procédé d'harmonisation consistant à confondre, au contraire, deux notes homophones, comme fa dièze et sol bémol.

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