ADRESSE AUX GOURMANDS
Je viens de lire le livre de Cornaro (1). Ce noble vénitien, voué à la mort dès l'âge de trente ans, crut que par un régime sévère et suivi il rétabliroit sa santé. Son plan de vie lui réussit. Toujours heureux, faisant participer à son bonheur tout ce qui lentouroit, chantant, comme un rossignol, les louanges du Seigneur,... il vécut plus d'un siècle et mourut sans angoisses, uniquement parce que les principes de son être étoient à leur terme.
Par décence, il parle peu de sa continence, du sixième, sens, mais il est certain qu'il s'exécuta à la rigueur par cet article ; son régime nourricier étoit trop exigu pour lui permettre d'autre dépense que celle de la vie.
J'adresse ceci à ceux qui excèdent leur tempérament, et surtout aux vieillards : s'il fait chaud, le vieillard perd assez, et
(i) Discorso délia vita sobria, par Louis Cornaro (Padoue, 1558). L'auteur, ayant mené jusqu'à quarante ans une existence sans ménagements, changea tout-à-coup Je régime et s'astreignit à des soins tellement attentifs, à une hygiène si rigoureuse, que non seulement il recouvra sa santé compromise, mais prolongea ses jours au-delà de cent ans. L'ouvrage dont parle Grétry est une sorte de journal consignant scrupuleusement les observations et les règles propres à vivre longtemps, mises en pratique par le noble vénitien. Celui-ci le commença à qurttre-vingt trois ans et le termina à quatre-vingt quinze. Il mourut en 1566. âgé de cent et quatre ans. Il eut peu d'imitateurs.
peut-être trop, par la transpiration ; s'il fait froid, la perte de la moindre partie d'essence vitale lui ôte son manteau d'hiver.
Les grands mangeurs vivent peu. J'ai vu périr nombre d'hommes de mérite qui faisoient leur dieu de leur ventre. Après un mois de festins journaliers, il faut se purger pour retrouver l'appétit ; cette vie est trop épicurienne, elle ne peut durer. Les gourmands de l'ancienne Rome prenoient, dit-on, un vomitif après leur repas, pour recommencer à manger de plus belle ; ce dérèglement est sans exemple parmi les bêtes les plus voraces et les plus gloutonnes L'homme qui, en général, exagère toutes choses avant de se modérer, l'homme seul étoit capable d'un tel excès.
L'estomac est d'abord obéissant à ce que nous exigeons de lui, mais il est très opiniâtre quand il se révolte ; il n'est alors que peu de moyens de le ramener à récipiscence. C'est un ami qui vous sert autant et si longtemps qu'il le peut, et qui ne vous abandonne que par impuissance ; il s'est tué pour vous complaire, et vous périssez pour l'avoir maltraité. Cependant, pour vivre, il est nécessaire qu'il soit en force, c'est la meule du moulin. Après la mastication, c'est lui (comme dit la table) qui entretient le reste du corps ; il n'est sans lui, dans l'individu, ni haut, ni bas, ni côtés, ni milieu qui ne périclite, s'il reste sans fonctions exactes. Malgré les excès de la gourmandise, on ne hait pourtant pas les gourmands ; ce sont bonnes gens, incapables, en général, d'une mauvaise action pour satisfaire leur passion. Ce sont les femmes (cette peste à l'eau de rose), c'est la vanité qui font les joueurs sans probité, et tous les hommes peu délicats sur l'article du gain.
Je n'ai pas encore assisté au fameux dîner des gourmands qui a lieu une fois par mois au Rocher de Cancale (i)f mais j'y suis invité pour cet hiver (1807). L'aimable gourmand qui m'a prévenu de cette invitation s'est servi d'un ton solennel pour me faire l'énumération des mets du dîner. « Nous sommes, m'a-t-il dit, seize de compagnie, pas un de plus. Nous avons
(1) l'n des restaurants parisiens les plus en vogue pendant le Consulat et l'Empire. C'est l.i que tenait ses assises gastronomiques la Société épicurienne, Hyant pour organes YAlmanach des Gourmets de Grimod de la Reynière et le Journal des Gourmands de du Belles.
tour à tour le droit d'amener un digne ami, et c'est vous que j'ai choisi pour quand mon tour viendra.» — « Bien obligé.» — « Oui, mon cher, nous sommes seize, sans compter les huîtres, les potages et le bœuf; on nous sert seize entremets, bon nombre de rôts à petits pieds, et un poisson monstre. Les meilleurs vins circulent pendant le repas ; quant au dessert, nous le comptons pour rien, vous serez content. » — « Oh ! je le crois. »
Les gourmands, comme je l'ai dit, sont bonnes gens, c'est dommage qu'ils se tuent ; ils sont même capables d'actions héroïques. Lecteur, écoutez. Un d'eux revenoit de la Bourse, où il avoit fait une mauvaise spéculation. Il entre dans une boutique de comestibles avec l'intention d'acheter des mets friands, mais, se rappelant tout-à-coup la bévue qu'il vient de faire à la Bourse : « Non, dit-il, non, butor que tu es, tu ne dîneras aujourd'hui qu'avec du bouilli froid. » Et il part d'un pas gaillard. Cela s'appelle avoir du cœur. Venons au régime de Cornaro. Il dit : Pour que l'estomac soit un bon fonctionnaire, il ne faut jamais l'excéder. Moins on mange, mieux on digère, et la bonne digestion fait tout. Le choix des alimens qui plaisent à l'estomac n'est pas à négliger. Il ne prescrit pas à tout le monde la même quantité d'alimens, c'est selon l'individu ; mais il faut, si l'on veut vivre longtemps et mourir sans douleur, être aussi dispos, aussi léger après le repas qu'avant de manger. Si, après s'être substanté, on sent quelque pesanteur, il faut diminuer jusqu'à parfait équilibre, jusqu'à ce qu'on ait trouvé la quotité juste qui nourrit le corps sans lui nuire. Cornaro mangeoit et buvoit le poids de treize onces par jour et, dans son extrême vieillesse, il ne mangeoit plus qu'un œuf en deux repas. Il est mort en chantant les prières des agonisans. Il fut toujours doux, bienfaisant, sans humeur, sans rancune, aimé de ses proches pendant sa longue vie, et pleuré après sa mort. Peu de centenaires obtiennent cette faveur : l'opinion semble être que leur chair est terrifiée (1) avant qu'ils meurent, et que rendre la terre à la terre est un droit césarien. Pleurer un centenaire qui meurt paraîtroit aussi extravagant que si l'on portoit le deuil de l'embryon mort-né avant terme. L'oraison familière de Cornaro
(1) Pour : réduite en poussière.
auroit pu être celle-ci, qui me paroît excellente : « Mon Dieu, faites-moi la grâce de vivre longtemps et de mourir vite. » Si cependant le gourmand répond à Cornaro qu'il aime mieux vivre quinze ans de moins et avoir une passion satisfaisante dans le temps où la plus sensuelle des passions nous abandonne, répondons-lui : « Jouissez, cher ami, les volontés sont libres. » Ce n'est pas la gourmandise qui tue les hommes dans mon pays de Liège, c'est la boisson, et surtout l'eau-de-vie. Dans la bonne bourgeoisie, il est une classe de buveurs blasés que l'on nomme les bonnets Ils se tuent à plaisir en buvant jusqu'à douze verres à pied d'eau-de-vie dans leur matinée, en rongeant seulement une croûte de pain. Ils se disent les uns aux autres combien d'années ils ont encore à vivre, et c'est dans le mois de Mars surtout qu'ils finissent de vivre et de boire sans regrets, et prêts à recommencer s'ils peuvent reprendre le dessus. Leurs mœurs sont celles des enfans, ils se cachent à leur famille pour boire encore quand ils ne sont pas libres comme au staminai (1). Mon pauvre père est mort de cet excès dans urf âge peu avancé. Comme Liégeois, j'ai conservé du goût pour l'eau-de-vie. Le matin, à jeun, j'en prends une goutte, à peu près ce qui tiendroit dans le bec d'un petit oiseau ; mais ce parfum me plaît et souvent, en me donnant ce petit plaisir, je me dis : « Je suis Liégeois. » La mort la plus assurée, la plus précise ne retient pas un buveur de mon pays. De mon temps, un d'eux, au lit de la mort, subit tranquillement la mercuriale du curé de notre paroisse (S^Nicolas-outre-Meuse). L'homme de Dieu lui fit promettre que s'il guérissoit il ne boiroit plus d'eau-de-vie. Le curé revint le lendemain et le trouva le verre en main. Nouvelle morale, qu'il écouta aussi tranquillement que la première ; puis, mon ivrogne avala sa verrée d'un trait, après avoir salué le Christ qui était au fond de son lit et auquel il dit mielleusement : « C'est pour faire ma paix avec vous, mon Jésus ! »
(i) Traduction liégeoise du mot estaminet.
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