FINESSE
C'est une remarque assez générale que les lourdeaux ont des prétentions à la finesse et que les hommes fins par caractère aiment à passer pour bonasses. Est-ce cet aperçu qui a fait dire : Omnis homo mendax (i) ? Cependant, puisque cette remarque a été faite, cela seul prouveroit qu'on n'est jamais assez fin pour tromper tout le monde. Dans une société, un homme très fin parcouroit tous les visages. « Que fait-il donc là, me dit mon voisin? » — « Il compte les dupes », lui dis je. Tels que nous soyons ou que nous puissions être, nous avons donc toujours une tendance à tromper, quelqu'intérêt à cacher nos traces, comme les chiens et les chats qui, pour dérouter l'ennemi qui les suit à la piste, grattent la terre pour couvrir leurs ordures. Qui nous répondra que La Fontaine lui-même ne jouissoit pas secrètement de sa bonhomie, et qu'il n'en doubla quelquefois la dose ? « Vous êtes plus fin que moi, me disoit une femme très fine.» — «Vous ne le croyez pas, lui dis-je, puisque vous faites cet aveu. Nous avons peut être des rapports d'esprit et de cœur, mais nous différons de sexe; vous êtes fine à la manière des femmes, je suis fin à la manière de l'homme.» — «Que voulez-
(i) Psaume CXV. Aussi dans Cicéron, De Divination/, 2, 71.
vous dire? » — « Je veux dire qu'un homme qui n'est fin que comme une femme n'est qu'un Jocrisse, un hommelet, et que la femme qui seroit fine à la manière de l'homme seroit surnaturelle. Chaque sexe a ses facultés physiques, d'où dérivent ses fonctions morales; si la femme se fait homme, elle cesse d'être femme; alors ses cotillons lui pèsent et, sous notre costume, elle court les bois, la chasse, pour cacher son sexe sur le dos du coursier belliqueux. »
Ce que je vais dire me parut un jour une vraie dissonance morale. A la campagne, nous revenions d'une longue promenade; la châtelaine, vêtue en homme, descendoit de cheval lorsqu'une de ses femmes accourut lui dire de se hâter de rentrer, parce que la petite Célestine avoit besoin de têter. « Apportez-la moi sous ce berceau », dit la mère. Cette espèce de jeune homme, sortant de son habit une belle gorge, bien dodue, me parut, comme je l'ai dit, une dissonance morale.
C'est bien pis lorsqu'il faut qu'un homme de peu d'étoffe sollicite un retour d'amour de sa chère moitié qui a plus d'énergie que lui tout entier. Elle a l'air de lui dire : « Eh ! Monsieur, que me voulez-vous ? Ne savez-vous pas ce que je fais, et ce que vous êtes ? » On a dû remarquer que, pour cacher leur foiblesse, les hommes subjugués par leurs compagnes disent plus souvent « ma femme » que « madame », de peur qu'on en doute apparemment. C'est « ma dame », « ma maîtresse » qu'ils devroient dire. Passe encore pour l'homme qui cède par le sentiment de sa force; c'est le dogue qui se laisse fouetter par l'enfant.
Pour en revenir à cette dame qui me disoit plus fin qu'elle pour pouvoir se jouer de ma finesse en temps et lieu, voici ce que j'aurois pu lui dire de moi : « J'ai de la finesse dans l'esprit, mais je ne m'en sers pas, parce que je crois peu à la trahison, à moins qu'on ait un puissant intérêt de me trahir, et je m'arrange assez de manière à ne déranger les autres que le moins possible. Si l'on me trompe, je le sens vivement, mais alors je méprise trop le trompeur pour me servir avec lui d'aucune finesse. Peut-être ai-je tort de croire qu'on ne veuille jamais me duper, mais je trouve le repos dans cette croyance et je ne puis être défiant sans souffrir. C'est ce qui me fait repousser ma
finesse, comme une jeune nonain chasse l'esprit de Satan. Je suis peut-être confiant par paresse, comme il y en a qui sont méchans pour employer leur activité. Un autre sentiment me domine encore; je regarde la vengeance comme une bassesse. J'ai aussi pour habitude de rompre promptement avec ceux qui m'ont trompé une seule fois, et dans ce cas ma finesse m'est encore inutile. Quand on use avec moi de finesse, la mienne consiste donc à voir dans l'instant où l'on en veut venir. Si l'affaire me convient, j'y adhère en écartant les préambules; si elle ne me plaît pas, j'annonce de suite mon opinion, mon désir et ma volonté. Cependant, si la chose est importante, je demande du temps (movite consilium). Je ne me décide de suite dans une chose conséquente que parce que j'y ai d'avance suffisamment réfléchi. La haine que je porte aux rusés m'a, je crois, préservé de cette finesse qu'on dit spirituelle et que je trouve si bête. Me voici tout nud, comme dit Montaigne, tant mieux si je suis bien ainsi. Je l'ai dit plusieurs fois et je répète encore : c'est la musique qui m'a aidé à déchiffrer la moralité des hommes, qui, quand ils chantent juste ou faux, ont toujours leurs raisons. Il est autant de finasseries morales qu'il est de modulations dans la musique. Je souris de plaisir quand j'entens japper l'innocence; c'est la musique de la nature. A quinze ans, on module, on cache quelque chose, c'est de la musique étudiée. A trente, le caractère est fixé, on est bon, mixte ou mauvais, on chante juste ou l'on détonne (i). Observez cela, jeunes musiciens. Les jolies femmes chantent souvent faux par principes de coquetterie, mais toujours avec grâce; elles séduisent sans convaincre; on pourroit dire : Malheur à ceux qu'elles ne se donnent pas la peine de séduire ! Tant qu'en amour le besoin est réciproque, la balance est de niveau ; si l'un des amans rompt l'équilibre, on le blâme, et souvent il est le plus à plaindre ; les prestiges amoureux l'ont abandonné. Les amans, comme les guerriers, devroient conclure des trêves ; ceux-ci pour enterrer les morts, ceux-là en s'exilant chacun de son côté. Ceci me rappelle que deux amis négocians, étant obligés d'aller au loin pour leurs affaires, l'un d'un côté, l'autre de l'autre, avoient imaginé cet aimable monument de
(i) Il est inutile de dire que, dans ce paragraphe, chanter veut dire parler. (G.)
leur amitié : dans un tableau charmant, deux pigeons s'en alloient de droite et de gauche; ils emportoient un ruban qui enveloppoit les noms des amis par un nœud, et dessous le monument étoit écrit : « En s'éloignant, le nœud se resserre (1). » Pour généraliser notre question, disons qu'il est autant de genres de finesses dans les animaux qu'il est en eux de ditférens caractères. La finesse du chien est franche, celle du chat est pateline, celle des animaux féroces est effrayante; ils n'ont qu'un cri : il faut vivre; leurs ruses, leurs finesses, leurs détours ne signifient que ces trois mots, si ce n'est : je veux me reproduire. L'homme qui réunit dans son espèce tous les caractères, use de toutes les finesses des hommes ; s'il n'avoit que de la sienne propre, il seroit lui, mais trop reconnoissable dans ses fourberies ; malgré lui cependant il se découvre. Celui-ci met de la finesse à tout ; on a beau l'interroger, il ne répond que par monosyllabes et ne découvre jamais le fond du sac. Pour se faire plaindre, celle-ci à la manie du malheur; on satisfait tous ses goûts; non, c'est qu'elle n'a pas ce qu'elle désire. Celle-là, au contraire, veut qu'on la croye toujours heureuse; elle a la manie du bonheur (peut-on croire malheureuse une femme de son mérite !). Si donc, pour cause de chagrin, elle s'évanouit, on rappelle ses sens, et elle dit : « Ah ! que je me sens bien, il me semble que j'ai fait un tour dans les cieux. » L'autre, toujours heureuse et digne de l'être, n'en conçoit pas d'étonnement et semble prendre son bonheur en patience Cet autre, né pour être franc, met de la finesse à tout, et fait à chaque fois une sottise. C'est au comble du bonheur ou du malheur que l'homme peut le moins dissimuler : la nature le trahit s'il veut feindre. Cependant, on rit peu quand la joie est extrême; l 'amour-propre dit qu'on a mérite son bonheur. On ne pleure plus quand le malheur est sans espoir. Alors, les ressorts de la sensibilité sont comme paralysés ; les criminels qui vont à l'échafaud ne versent point de larmes. Ce n'est que dans les situations mixtes de la vie que l'amour-propre et la finesse jouent leurs rôles. C'est surtout la faveur des femmes qui fait mousser les prétentions des hommes. On m'adore, donc je suis un être rare. Imbécile !
(i) L'amitié double les joyes et sépare en deux les afflictions, a dit Bacon. (G.)
Tu ne sais pas que l'objet qui t'exalte l'imagination ne mérite d'être aperçu que de toi ; tu es fier de quoi ? Souvent du rebut de cent autres. Songe donc que tu es ridicule, précisément par le sentiment qui te donne tant de morgue et de fatuité. Les amoureux vulgaires croyent tout posséder quand ils ont trouvé le sentier d'un cœur; ils parlent avec effronterie de politique, de sciences et d'arts, mais à la première rupture ils restent muets, embêtés avec leur courte honte. J'ai perdu de vue cent jeunes gens qui m'aimoient, qui dans mon art profîtoient de mes conseils et de mon expérience, toujours quand ils devenoient fous du bonheur d'être favorisés par quelque belle.