DES PRESENS
Rapport au cadeau ou présent qu'on reçoit de quelqu'un, je répéterois volontiers ce que dit la vieille chanson en parlant de toute autre chose :
Et c'est la façon de le faire qui fait tout.
Entre égaux les cadeaux ne comptent pas, on se rend la pareille. Ceux qui se croyent au-dessus de vous et que vous avez obligés, vous présentent leurs dons par la main d'un de leurs officiers de différens étages, selon votre condition. Je disois un jour à un jeune étourdi qui m'étoit presque inconnu, au gentilhomme d'un prince qui m'apportait une boîte d'or de la part de son maître que javois obligé, qu'un mot de la bouche de son Altesse m'eût flatté plus que son présent. C'est donner plus grandement, diront quelques-uns, d'envoyer un présent, quoique portatif, que de l'offrir soi-même. On épargne ainsi les révérences et les remercimens à celui qui reçoit. — Ne faut-il pas toujours qu'il les fasse, s'il est dans le même lieu que le donateur ? Ce sont pures étiquettes de cour qui marquent les distances. Il est cependant des distinctions dans ce protocole. Envoyer un présent par un ami de celui qui reçoit est un procédé délicat : nous parlerons bientôt de cette manière de donner.
Nos anciens recevoient les présens autrement que nous; les mœurs à cet égard ont beaucoup changé : « Je te donnerai tel objet, si tu veux m'obliger en telle chose » étoit un propos reçu parmi eux. Nous recevons avec autant de plaisir que les anciens des temps héroïques, mais notre amour-propre est plus pointilleux ; nous dissimulons nos plaisirs et nos peines, ils les avouoient franchement.
Jean-Jacques redoutoit les présens, et je ne les aime pas plus que lui. 11 disoit que le son de la voix de celui qui avoit donné la veille étoit changé le lendemain. J'ai l'oreille aussi fine qu'il l'avoit, et cependant j'ai trouvé des voix qui ne montent pas d'un comma (1) après avoir obligé. Arrangeonsnous cependant de manière qu'on sache donner avec grâce, et qu'on puisse recevoir sans bassesse.
L'avarice est adhérente (2) à l'homme et si l'amour-propre et l'amour de l'humanité le rendent quelquefois généreux, c'est pour combattre le vice qui sent le plus la crapule. Il faut donc savoir donner, et c'est chose assez rare. Celui qui est obligé de recevoir, pour ne pas se faire un ennemi capital, est souvent combattu entre la reconnaissance et l'humiliation ; c'est un état perplexe que ne paye pas le plus beau présent.
On peut, je crois, recevoir une pension ou le présent d'un souverain; c'est le bien de l'Etat qu'il donne à celui qui l'a servi; c'est d'ailleurs notre bien qu'il nous rend.
M. le duc de Choiseul m'envoya jadis un présent, mais il choisit un artiste, un confrère, son architecte, pour me le faire tenir. Celui-ci me dit que Monseigneur l'avoit chargé de me donner une tabatière, mais que, ne sachant pas si je la voulois ronde ou quarrée, il me prioit de l'acheter moi-même, et il me remit cinquante louis. J'étois jeune, j'étois pauvre, M. de Choiseul ne pouvoit faire un présent de meilleure grâce, ni plus à propos.
Un souverain d'Allemagne, le prince primat (3), vient de
(1) Le comma est, comme on sait, la huitième ou la neuvième partie d'un tot, intervalle inappréciable à l'oreille, mais dont les techniciens doivent .tenir compte dans le calcul de l'échelle musicale.
(2) Pour : inhérente.
(3) Sans doute von Dalherg, à qui Orétry adresse, au chapitre VI, des éloges si enthousiastes.
m*envoyer une boîte très riche (1). C'est à un de mes confrères de l'Institut qu'il l'a remise pour me l'offrir. En témoignant (2) ma reconnoissance à ce bon prince, il m'a dit qu'on ne pouvoit connoître mes œuvres en musique, ni mes écrits, sans m'aimer. Quand la philosophie est sur le trône, elle est bien respectable; qui pourroit lui assigner une autre place !
Jean-Jacques, alors à Neuchatel, refusa les bienfaits que lui offroit le roi de Prusse, en lui écrivant à peu près dans ces termes : « Sire, je ne suis pas de vos sujets, et vos dons n'appartiennent qu'à eux seuls.» Frédéric eût pu lui répondre : «J'ai comme vous, Monsieur Rousseau, ma bourse particulière, et c'étoit partie d'icelle que je vous offrois. »
Il y a dans certains cas plus d'amour-propre à refuser un don qu'à l'accepter. Puisque la société s'est formée ainsi qu'elle l'est, il est des convenances, des préjugés, si l'on veut, qu'on doi" adopter pour ne pas troubler l'ordre établi. Est-on véritablement philosophe en s'y montrant réfractaire ?
Lorsque je donnai à Fontainebleau une musique de Zémire ejt A\ort le chevalier de Luxembourg me dit que je ne pouvois me dispenser d'offrir cet ouvrage à la maîtresse du roi, Mlle Dubarry, qu'il lui avoit parlé, et qu'elle acceptoit mon hommage. Lorsque je lui portai cette œuvre de musique, elle me glissa un rouleau de jeu, un rouleau de 25 louis dans la main; je crus recevoir la charité; M. de Luxembourg en fut outré.
A propos de charité, je dinois'chez une dame. Poinsinet de Sivry (3), fort pauvre et fort mal vêtu, arrive en riant aux éclats. — « Qu'avez-vous? » — « Je me suis assis sur une borne près de votre porte, Madame, j'ai mis mon chapeau sur mes genoux pour m'essuyer le front. » — « Eh bien? » — « Un passant m'a fait l'aumône et m'a jeté cette pièce de deux sous dans le chapeau, c'est- il pas charmant?... » Voilà, je crois, de ces choses qui font rire et pleurer tout à la fois. Si ce bon prince primat eût été de ce dîner, il eût embrassé Poinsinet et lui eût lait une pension qu'il eût acceptée.
(1) Vers la fin de 1807. (G.)
(2) Comme je témoignais...
(S) Louis Poinsinet de Sivry, auteur de poésies légères, de traductions en vers et en prose de poètes grecs et latins, et de deux tragédies, Ajax et Bviséis. Cette dernière, jouée par l.i'kain, obtint un grand succès; l'autre tomba à plat (1783- 11X04).
L'amour-propre joue joliment son rôle entre hommes fiers qui se font des présens. Voici ce que jadis, à Liège, ma bonne mère me racontoit. Un vieux baron liégeois fait une visite à un officier françois; il admire une montre de Paris qui étoit à la cheminée. — « Elle est à vous, Monsieur le baron. » — « Mille grâces! » — « Prenez-la ou je la brise en morceaux. » 11 la prend. Quelques jours après, le baron se promenoit à cheval, l'officier passe. — « Vous montez là un cheval superbe. Monsieur le baron. » — « Il est à vous. * — « Oh! jamais!... » — « Acceptez (en sortant un de ses pistolets d'arçon) ou je lui brûle la cervelle. » — « J'accepte. »