‹ Réflexions d'un solitaire (volume 5)Chapitre 25 sur 97 · APOLOGIE DE L'EGOÏSME · texte numérisé non relu

APOLOGIE DE L'EGOÏSME

Faire l'apologie de l'égoïsme paroît un paradoxe. Mais s'il est nécessité dans l'homme comme le boire et le manger, si l'homme ne fait rien qui n'ait forcément quelques rapports avec sa personne, si enfin la nature lui ordonne despotiquement l'égoïsme, il ne reste plus, après avoir fait son apologie pour le bien qu'il opère, qu'à lui prescrire des bornes raisonnables et à le censurer pour le mal dont il est cause. Mérite-t il plus d'éloges que de blâme pour ses divers produits? Type du bien et du mal moral, est-il notre ami, notre ennemi ; les excès, les bêtises, les turpitudes qu'il nous fait commettre doivent-ils le rendre odieux

à l'humanité? Etablir cette balance seroit peine perdue, sur

la multiplicité des usages de différens peuples qui admettent ce que d'autres condamnent. Il suffit de croire, en général, que, tel que la vis d'Archimède, l'égoïsme travaille alternativement pour le bien comme pour le mal, que, sans lui, peu de mal, mais nul bien n'existeroit sur la terre; et qu'enfin, sans lui, la raison humaine ne seroit qu'animalité brute.

Qu'est-ce que la bête?

Un être doué d'instinct limité, qui ne sait, ne peut et ne saura jamais réfléchir sur aucun des sens, ni sur aucune des facultés qu'il possède ; qui vit un jour ou un siècle sans donner un nom à ses organes sensuels; qui voit, qui flaire, qui goûte,

qui touche, qui entend sans se dire : mes yeux, mon nez, mes oreilles ont telles ou telles facultés, quoiqu'il les exerce à merveille, et dont la connoissance de soi ne pénètre pas plus loin que ses besoins nourriciers et reprocréatifs ; qui jouit de ce qu'il possède sans désirer davantage; qui, esclave de l'homme, sert, obéit au plus vil brigand comme au philantrope le plus respectable; mais en revanche (c'est du compagnon de l'homme, de son véritable ami parmi les bêtes, dont je parle) , mais en revanche, dis-je, qui ne quitte pas son maître infortuné pour vivre dans l'abondance auprès du plus riche traitant; enfin, qui, après cent ans de vie sociale et domestique, ou vivant moins en se succédant de race en race, ne distingue pas plus le bien ni le mal moral que s'il étoit né de la veille (1). Voilà cependant le modèle qu'on nous présente et que, souvent, on a le droit de nous présenter, quand nous nous éloignons trop de la nature.

En limitant tout en toutes choses, la nature a forcément tout varié : quel dessein sublime! C'est comme une longueur illimitée qui se termine à point fixe pour chaque être ; c'est comme une puissance infinie répartie dans tous les individus existans, dont chacun ne possède que sa part du tout. Le chien veut en vain parler; il ne lui manque que la parole, disons-nous; mais elle lui manque et lui manquera toujours, elle et ses nombreux attributs. Peut-être que les esprits de nos proches, passés chez les animaux, voudroient cohabiter, se faire reconnoître par nous; ils ne le peuvent, leur nature n'est plus la nôtre, l'analogie est détruite presqu'entièrement, il ne leur reste avec nous qu'un rapport trop éloigné, qui ne peut agir sur nous que pendant nos rêves, c'est-à-dire quand l'affaissement matériel a fait place à l'esprit. Est-ce une illusion? Elle reste bien douce, trop douce pour la rejeter absolument.

En vain nous voulons comprendre certaines choses qui s'opèrent à l'inspection de nos sens, telle par exemple que la création ; mais un rien, qui est tout, un rien inexplicable, un abîme que nous espérons franchir à chaque effort de raisonnement et qui échappe toujours, nous arrête et nous retient in statu quo. Quel heureux sort, dira-t-on, que d'être, ainsi que

(1) J'ai vu un serin chanter son air sur la tête de sa maîtresse ensevelie. (<i.)

le sont les bêtes, conduites comme par la main de la nature sans pouvoir transgresser ses loix ! Quelle puissante protectrice que celle qui ordonne sans permettre aucune abstraction à ses commandemens, sans même laisser de place à l'idée de s'y soustraire! C'est là, sans doute, d'où venoit le respect que les peuples anciens portoient à certains animaux doués d'instincts précieux et irréfragables ; c'est la nature, la pure nature qu'ils honoroient, qu'ils respectoient en eux. Ne serions-nous pas plus heureux d'être ainsi protégés, guidés et circonscrits par un instinct inviolable? A quoi servent les désirs insensés qui n'émanent point de notre nature? Ils en émanent, dirai-je, puisque nous les formons. Mille erreurs, mille circonvallations de notre esprit amènent enfin une vérité et, une fois constatée, elle se fixe dans les annales de l'homme. Point d'annales, point de progrès pour la brute; sa lignée commence et finit de même; elle se perfectionne, mais ce n'est jamais par raison, c'est par une continuité habituelle qui devient instinct.

Le beau côté de l'homme est empreint dans ses œuvres, si étonnant en le comparant non seulement à la bête, mais à l'homme brut. Cent fois son être nous fut présenté sous mille rapports; son histoire a été proclamée dans les poèmes et l'histoire naturelle et, sans doute, mon intention n'est pas de le détrôner, mais je demande ce qu'il eût été, ce qu'il seroit sans égoïsme, ce qu'il eût été sans amour-propre? A peu près aussi aimable que l'ours. Qu'est-il étant poussé par l'envie de se distinguer dans ses œuvres, ses actions, et d'être le premier de son état? Tout ou rien. Tout, s'il sait se modérer et calculer sa force avant d'opérer et en opérant. Rien, moins que rien quand il se pavanne dans ses prétentions que tous, hors lui et les sots, trouvent ridicules. L'homme est donc l'excès du bien et du mal, sans omettre l'interligne de ces deux extrêmes, et il falloit qu'il fût ainsi en recevant de la nature la faculté honorable des désirs progressifs de la perfection de son esprit, de ses œuvres et de son être. Ne condamnons pas trop légèrement ses élans qui nous paroissent au-dessus des forces humaines ; tout ce qui n'est pas en nous, qui ne sort pas de notre intelligence doit nous paroître étrange, et l'est en effet pour nous. En recevant la première impression d'une idée neuve, ou seulement neuve

pour nous, c'est comme un arbre planté dans un terrain inculte ; mais, que l'arbre périsse ou ne périsse pas, ses débris donnent à la terre plus de fécondité. De même, dis-je, une idée neuve rebute d'abord notre intelligence non apprivoisée, mais elle laisse des traces dans les fibres du cerveau et nous dispose à une entière conception ultérieure de cette même idée. L'ouvrier n'enfonce pas la cheville d'un seul coup de marteau, elle n'entre qu'à coups redoublés et progressivement : il en est de même des notions que nous acquérons. Souvent même, après avoir condamné une chose que nous ne comprenions pas, nous en devenons ensuite le partisan le plus zélé et le plus chaud. Il n'y a que ceux qui font métier de leurs critiques qui se plaisent à dénigrer les efforts du génie (1). Quel mal fait donc l'artiste en révélant un premier aperçu qui lui paroît utile? Il se confie et demande assistance à tous les hommes instruits. Aucune découverte ne s'est d'abord montrée dans l'éclat de sa perfection; c'est comme l'enfant qui est conçu, qui fructifie, qui naît et qui exige, après sa naissance, des soins prolongés avant d'arriver à sa belle maturité d'homme.

Pour rentrer dans notre question, il est certain que la suprématie des talens, obtenue par un travail obstiné, est le piédestal sur lequel repose l'amour-propre. Il faut avoir reçu son talent de la nature, il faut être vraiment instruit, sage et modéré pour n'être pas ébloui des rayons de sa propre gloire. Mais que faire, dirois-je à Jean-Jacques, l'homme est ainsi fait. Parvenu, il sent sa force, surtout quand on veut la lui contester (2). Pauvre d'esprit, et voulant sortir de sa nullité, il croit faire autant de découvertes qu'il acquiert d'idées ; il tranche sur tout avec effronterie. Admirons-le quand il est véritablement instruit, prenons patience avec l'autre, il diminuera de ses prétentions à mesure qu'il acquerra le droit d'en avoir.

(1) On dira peut-être quelque jour, en lisant ce livre : «Quoi ! ce musicien qu'on nomme le Pergolèsede la France, voudrait en être aussi le Montaigne, qu'il cite sans cesse! » Si ma musique vous plaît, dirois-je, ne remplit-elle pas son but? Quant à mes écrits, lisez-les et

Si je vous fais penser, ne me condamne^ pas. (G.)

(2) Dans lequel de ses ouvrages Rousseau a-t-il été plus fort, plus éloquent, que dans sa réponse à l'archevêque de Paris, où il étoit violemment censuré? (G.)

Il s'agit de l'écrit intitulé : Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève, à Christophe de Beaumont, arclievèque de Paris (1763).

Vivant dans la société des arts, je ne fréquente guère que des artistes, des érudits et des savans. Parmi ces modèles de toutes nos connoissances, j'ai l'habitude de former trois classes : i° celle des hommes qui, sans nul besoin du secours de l'amourpropre, vivent uniquement occupés de la science qu'ils pratiquent; 2° celle d'hommes trop admirateurs d'eux-mêmes pour être sensibles aux talens de qui que ce soit, et, comme dit l'épigramme de Guichard :

Vous goûtez rarement les ouvrages des autres,

Pourquoi? C'est que, Messieurs, vous aimez trop les vôtres.

3° La classe d'hommes qui, faute de -verve, d'esprit et de génie, se font admirateurs de quelques talens auxquels ils sacrifient tous les autres. Ces exclusifs se disputent entre eux sur notre prééminence, qu'ils n'accordent jamais qu'à leur idole, et, souvent, ils la choisissent parmi les anciens, un étranger ou un nouveau venu. C'est eux qui établissent des rivalités, qui fomentent les haines entre artistes faits pour s'estimer, et qui connoissent infiniment mieux que les prôneurs le fort et le foible de leurs rivaux.

Ces jours-ci (î) (à ce qu'on vient de me raconter), on se disputoit dans un foyer de spectacle sur la prééminence des compositeurs de musique entre eux ; on les classoit ; chaque disputeur parloit pour son héros ; mon tour vint, et je fus mis sur le tapis. Un homme d'esprit, Monsieur Hofman, prit la parole et dit : « Messieurs, placez celui-ci où vous voudrez, à la queue ou à la tête, peu m'importe, pourvu qu'il soit seul. » Je désire (2) qu'un tel mot, dit par un tel homme, ne chatouille pas un peu l 'amour-propre de l'artiste le plus modeste et le moins empâté d'égoïsme.

J 'ai plusieurs fois dit dans mes ouvrages, et je ne répéterai pas ici, combien l'égoïsme est une passion nuisible et humiliante pour l'humanité ; c'est son apologie que je viens de crayonner et non sa satire, déjà faite tant de fois en vers et en prose. Je termine donc après, je crois, avoir prouvé que l'égoïsme est un mal nécessaire, funeste quand il est trop personnel, utile par ses

(1) Janvier 1908. (G.)

(2) J'estime...

nombreux produits, et vertueux quand il repose sur des bases générales et philantropiques. « Mais enfin, qu aimons-nous, demandera quelqu'un de ceux qui exigent la raison de la raison? » C'est ce que nous tâcherons de déterminer dans le chapitre suivant.

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