CHAPITRE XVII
LE MUSICIEN ET LE POËTE (i)
Les premières sensations qu'on a reçues dans sa jeunesse sont celles qui se conservent le plus dans l'âge avancé. Le vieil homme, malgré les changements successifs qu'il a subis d'âge en âge, reste toujours le meilleur ami de soi-même. C'est pour cette raison que je reviens volontiers à la musique vers laquelle mes premières sensations furent dirigées, et qui fut mon premier apprentissage.
Un médiocre compositeur peut-il être comparé à un médiocre littérateur dramatique? Non. Le premier a un sujet à inventer ou à choisir ; le second trouve le sujet tout fait, il n'a qu'à le suivre (2). Quand le poëte a mis dans son ouvrage autant d'unité qu'il a de talent, tous les changements qu'exige le musicien pour employer les chants faits d'avance, ou ceux qu'il vient de faire, sont presque toujours autant de taches dans le poème ; ils peuvent faire applaudir le chanteur et le compositeur, mais l'homme de bon-sens ne manque pas de dire : « Voilà du trop qui nuit à l'ensemble. » Je dis donc hardiment au compo-
(1) C'est surtout au premier que je parle, dans cette espèce de mercuriale. (G.)
(2) C'est évidemment le contraire que Grétry a voulu dire. La phrase est mal tournée ; elle semble donner la prépondérance au musicien, alors que c'est au littérateur que Grétry a songé.
siteur avide : « Ne clouez jamais de force votre musique aux paroles, car j'ose vous répondre qu'eHe sera mauvaise. » S'il n'employé que des chants connus, même en respectant la vérité dramatique, qu'est-il? Homme de sens et nullement homme de génie. — Mais si, en pillant, sa musique est dans le sens des paroles? — Cela est impossible, à moins qu'il n'ait pris des traits déplacés pour les employer mieux. Quand un chant est à sa place, on ne peut l'employer que désavantageusement une seconde fois. Si toutefois il se trouvoit bon dans deux endroits, le second emploi est toujours un plagiat. Mais s'il s'empare d'un bas trait de mélodie ou d'harmonie mal placé pour lui rendre toute sa valeur, alors il rend service à l'art et hommage à la vérité, il est inventeur ; le premier n'avoit su fondre ensemble les idiomes parlé et chanté, il a rectifié l'erreur, il efface son devancier : c'est donc de bons traits mal placés dont on peut faire empiète, et se garder de toucher, même par imitation, à ce qui est reconnu bon par les vrais amateurs. Mais voici le piège : les bons traits nous frappent, les médiocres et les mauvais glissent sur nos organes ; ce sont donc les bons qui se présentent à notre imagination, lorsqu'une situation à peu près pareille, des vers de même mesure et de mêmes rimes les font renaître. C'est là l'écueil de tous ceux qui composent, et en tous genres ; nos erreurs ne sont que de fausses analogies. Mais quant au musicien, qu'il approfondisse son sujet, le caractère, les mœurs, l'âge de ses personnages, alors rarement il sera plagiaire ; le plagiaire en musique n'est tel que parce qu'il ne saisit que 1 ecorce de l'expression des paroles ; s'il les comprenoit à fond, une musique vraie viendrait les exprimer. Mais il est une chose importante, très importante en ceci : il faut que la déclamation juste des paroles réveille en nous la mélodie qui lui appartient ; si la déclamation ne donne pas un chant vrai, qui plaît, qui charme les oreilles, l'esprit et le cœur, on n'est qu'à demi musicien, et les observations que nous venons de faire ne sont que matérielles si elles ne sont pas le fruit de la sensibilité de l'artiste. J'entends quelquefois de la musique qui me dit : on a pensé à tout ; il falloit moins penser, et sentir davantage. Sentir, c'est tout; penser n'est que chercher à sentir.
Ce n'est pas la science harmonique qui embarrasse le compositeur, il sait ses règles comme le grammairien sait sa langue;
c'est la justesse de ses chants, toujours aimables et dans l'esprit de la chose, qui le tourmente, ou plutôt qui ne le tourmente pas, quand il ne sent rien. Un beau chant porte toujours sa basse et ses accompagnemens ; si le chant s'y refuse, il lui manque quelque chose. La science ne devroit donc servir qu'en ceci, et le compositeur devroit se dire : puisque mon harmonie n'est pas régulière, mon chant est défectueux ; et ne jamais dire : mon harmonie est savante, donc mon chant est bon. Une docte harmonie qui ne donne pas le chant est un corps sans âme; elle étonne d'abord, puis elle fatigue par ses combinaisons plus métaphysiques que naturelles. Le chant sans harmonie est toujours un sentiment qui trouve sa place, ses analogues dans un cœur ou dans un autre. Ne peut-on exprimer les paroles avec de l'harmonie sans chant, ou en n'employant qu'un chant inférieur et subordonné à l'harmonie? Oui, mais cette manière de faire ne convient qu'avec des paroles vagues, exaltées et mystiques ; elle ne suffit pas quand elles ont un sens déterminé ; c'est, si l'on veut, la musique des anges ou des esprits infernaux et, comme on dit : A beau mentir qui vient de loin. Si les paroles sont passionnées, et le chant vague et insignifiant, c'est Philinte qui parle froidement des effets de sa passion. Au contraire, si les paroles, le chant et le chanteur sont d'accord, on entend dire à l'amateur satisfait : C'est X amour noté. Mais cette musique sévèrement dramatique, convient-elle dans les concerts? Est-elle propre, même au théâtre, à faire briller le chanteur qui excelle dans l'art du chant? Non, quand le compositeur a sacrifié le luxe musical à la vérité dramatique ; quand il n'a usé ni de ritournelles oiseuses, ni de répétitions de paroles, ni de roulades, ni de points d'orgue, ni de da capo, il est, à part la situation, trop .bref, trop sec, il assujettit trop le chanteur à la vérité pour être propre au concert; sur dix morceaux il n'y en a qu'un qui ait l'extension nécessaire. Il faut donc opter, ou être trop concis en société particulière, ou trop long et ennuyeux à la scène, et rien ne peut dispenser le compositeur d'être fidèle à son drame, avant de songer au plaisir particulier des concertans et du chanteur. C'est cette manie musicale qui a rendu les opéras italiens plus qu'ennuyeux. En Italie, on fait l'opéra pour les chanteurs. Et c'est au contraire les chanteurs qui doivent être esclaves de l'action du
drame. Qu'en est-il arrivé? On mange, on boit, on joue aux cartes pendant que la pièce va son train et l'on ne vient sur le devant de sa loge que pour entendre les airs chantés par le virtuose ou la virtuosa à la mode, et leur crier caro, caro, bravo, bravo, fuora, qui répond à notre bis : Les virtuoses réussissent et la pièce tombe. Je ne répéterai pas ici ce que, dans mes Essais, j'ai dit à ces fameux destructeurs de l'intérêt dramatique, j'accumulerois les répétitions si je m'étendois sur cet objet.
Jusqu'à présent, je n'ai comparé que le médiocre littérateur au compositeur médiocre, et j'ai donné la prépondérance au poëte parce qu'il a un sujet à inventer ou à modifier. Comparons à présent deux hommes, poëte et musicien, doués d'un vrai talent. Il me semble qu'alors il n'est plus de prééminence ni derivalité entre eux ; car si l'un doit inventer le sujet, il a toute liberté de le choisir, tandis que l'autre est astreint à le suivre, à épouser son action, son esprit, ses pensées au point de faire croire qu'un seul artiste a tout fait, même connoissance du cœur humain ; il faut que le second sente tout ce que le premier a senti. L'érudition du musicien est aussi vaste que celle du poëte ; l'un retient des phrases et des mots, l'autre leurs expressions locales; si l'un possède une érudition de paroles, l'autre en possède une de sensations et de sentimens; l'un raconte ce que l'autre chante. Il faut au musicien autant d'idées poëti-musicales qu'il en faut au poëte pour qu'ils soient égaux en mérite. Le plus savant compositeur, s'il n'a l'âme remplie de phrases mélodiques, n'est pas plus capable de bien opérer que l'érudit littérateur qui n'est fort qu'en citations. Quant à la difficulté du métier, on ne peut comparer l'art poétique à l'art musical. Les règles de la poésie sont un jeu en comparaison de celles de la composition. On voit, par tout ce que je dis, qu'il n'y a pas de primauté entre le bon poëte et le bon musicien, pas même deprimus inter pares. Et quand ils opèrent ensemble, chacun doit chercher à faire briller l'autre. «Vous avez le courage d'oublier que vous êtes musicien pour être poëte », me disoit un prince d'Allemagne (1).
(i) Le prince Henry de Prusse (*). Je préfère cet éloge au compliment que me fit Mme de Staël en me parlant d'un de mes ouvrages de littérature : « Savez-vous que vous êtes
(*) Frère de Frédéric, et l'un des meilleurs généraux de son temps, vainqueur de Rosbarh. Trè» éprit Alla culture française, il fit divers séjours à Paris, et avait même décidé de se fixer dans la capitale française, d'où il fut chassé par les premiers troubles révolutionnaires (1786-1802).
Oui, ce courage est grand, plus grand qu'on ne pense. Cent fois de ma plume ont voulu sortir des traits brillants qui eussent attiré l'applaudissement du public peu réfléchissant. Je résistois quand la vérité dramatique en étoit blessée et, toujours, dans la suite des représentations, je me suis félicité d'avoir eu ce courage. Que sont les bravos des gens à la mode? Rien qu'un bruit éphémère. «Voyez, me disoit souvent Sedaine, quel silence il règne dans la salle. C'est le plus beau des applaudissemens ! » Un vieillard nommé Riccoboni, qui suivoit beaucoup le théâtre italien du temps de ma jeunesse (1), pleuroit quand il étoit saisi par la vérité dramatique; une situation triste ou gaie, bien rendue par les deux auteurs, l'attendrissoit également ; alors il me tendoit la main en pleurant et me disoit : « On y est ». Cela vouloit dire : le public est pénétré de la chose. Sedaine, qui avoit la tête des plus dramatique, étoit très peu musicien, ne sacrifiant rien à la musique, voilà pourquoi ses pièces ont de l'unité. Marmontel s'occupoit beaucoup de la partie musicale, voilà pourquoi j'ai quelquefois brillé à ses dépens. Les réponses de Sedaine aux objections qu'on lui faisoit aux répétitions étoient remarquables. «Votre ritournelle est trop longue», disoit-il à son musicien (et, grâce à Dieu, ce n'étoit pas moi). — «Je ne puis la faire plus courte. » — « Je ne mourrai jamais que d'une ritournelle », dit Sedaine en s'en allant. «Il faut couper la moitié de cette scène», disent les acteurs. — « Dites-la plus lentement, elle paroîtra plus courte. » Isaure, dans Barbe-Bleue (2), montre une curiosité puérile. Je l'ai fait ainsi pour qu'elle ouvre le cabinet au second acte. On nous écrivit de Londres que Marguerite (dans Richard) jouoitdeux rôles, celui de Blondel et le sien. — « Mauvais changement, dit Sedaine, j'aime mieux un troubadour qui se dévoue pour son roi qu'une femme amoureuse qui court après son amant. »
plus qu'un musicien? » — Je lui répondis : « Si j'étois grand musicien, Madame, je ne verrois rien au-dessus de moi. » Je n'ai répété cet éloge du primat Henry, que j'ai déjà inséré dans nies hissais sur la musique, que pour lui comparer celui de la dame. (G.)
(1) Il s'agit ici d'Antoine- François Riccoboni, né à Mantoue en 1707, mort à Paris en 1772, auteur dramatique et acteur, fils de Louis Riccoboni, également auteur et acteur, célèbre en Italie sous le nom de Lelio, puis en France, où il occupa, sur la scène de la Comédie Italienne, une place brillante. Comme son père, Antoine Riccoboni se fit applaudir à Paris dans les rôles d'amoureux, puis, ayant quitté la scène, il écrivit, en français, de nombreuses pièces de théâtre, comédies et parodies, assez médiocres.
(2) Drame en trois actes de Grétry, avec Sedaine, à la Comédie Italienne, le 2 mars 1789.
Revenons. On m'a souvent dit que ma musique était supérieure aux paroles. Je le nie, quand le poëme est bon. « Mais il me semble, disoit un autre, que le peintre qui fait un bon portrait a plus de mérite que celui qui se fait peindre. » La définition est fausse. Que seroit le peintre sans son modèle? Le premier n'est-il pas la cause de l'effet du second? Artistes, poètes et musiciens qui travaillez aux plaisirs des hommes, qui adoucissez leurs moeurs par le charme des beaux-arts, concourez ensemble à la perfection de votre œuvre, aidez-vous par des sacrifices mutuels, car un mariage est mal assorti quand un est sans égards pour l'autre. Enfin, les poètes et les musiciens doivent vivre en bonne intelligence et en frères, puisqu'ils ont épousé les deux sœurs.
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