‹ Réflexions d'un solitaire (volume 5)Chapitre 26 sur 97 · QU'AIMONS-NOUS · texte numérisé non relu

QU'AIMONS-NOUS

L'égoïsme et l'amour-propre nous crient sans cesse : aime\voits, et ce vous est singulier. C'est pourquoi rien n'est plus respectable que la vertu qui se dévoue pour le bien général. Cet acte de dévouement est une espèce de monde renversé dont l'homme obtient des jouissances continuelles. Nous faisons tout pour nous, c'est une loi de nature : « Eh bien ! dit l'homme fort de sa vertu, c'est le contraire que je ferai, je m'offre en holocauste pour le bien commun, et je ne veux plus d'autre jouissance que, en faisant abnégation de mon être, procurer à tous le plus de bien possible. » Que béni soit l'homme qui agit de la sorte !

Il est cependant des êtres sans vertu qui s'attachent à vous, qui s'oublient pour vous aimer. Ce sont de bons cœurs, de bonnes gens qui se laissent subjuguer par les vertus ou les talens. Ce sont bonnes gens qui, s'ils ne tirent pas vanité de leur attachement pour vous, vous aiment comme un dévot aime son Dieu, qu'il ne conçoit que par ses œuvres.

Mais, en général, qu'aimons-nous? — Nos amis,dira-t-on. —

IMais l'amitié n'est que la réunion des convenances. Vit-on jamais le ministre se promenant avec son ami le menuisier? — Sont-ce les grands que nous aimons? — Non; ils nous rappellent

que nous sommes petits. — Les gens en place? — Non; nous sommes trop sous leur dépendance : nos révérences ne sont sincères vis-à-vis d'eux qu'en les remerciant après avoir obtenu. — Est-ce celui qui nous surpasse en vertu? — La facilité, notre promptitude à le critiquer, s'il montre quelque faiblesse, dit assez que nous ne lui accordons pas entière confiance. — Est-ce celui qui nous surpasse en talent ? — Non ; nous parlons plus de ses défauts que de ses qualités. — Est-ce le magistrat qui a autorité sur nous? — Non; on n'aime pas ce que l'on craint. — Nos grands-parens? — S'ils n'avaient rien à nous laisser, ils auraient la mesure de nos sentimens pour eux. — Notre maîtresse? — Oui; mais c'est nous que nous aimons en elle. — Nos enfans? — C'est encore nous que nous aimons en eux. Il n'est peut-être que la bonne mère qui aime ses enfans pour eux-mêmes ; la nature ici a, pour un temps, détourné l'égoïsme de la mère à l'enfant ; ce prodige s'opère par son ordre. — Aimons-nous les grands hommes? — Oui ; quand ils sont morts, ils servent à rabaisser les vivans. — Est-ce notre chien? — Parce qu'il nous caresse. — Est-ce notre chat, notre oiseau? — Parce qu'ils nous amusent. — Enfin, donc, qu'aimonsnous? — Nous.

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