‹ Réflexions d'un solitaire (volume 5)Chapitre 34 sur 97 · II · texte numérisé non relu

II

ni confiez au talent superficiel, acquis par fumigations d'amourpropre, de patience et par la rage d'être cité ; tout est factice en lui, de même que son talent.

Le premier des emplois, sans doute, est de gouverner les hommes avec bonté, justice et fermeté. Honorons le potentat qui suit les traces des Titus, des Marc-Aurèle, des Henry IV, qui firent leur bonheur de celui de milliers d'hommes qui les proclamèrent les pères de leur patrie. Mais que cette tâche est difficile à remplir, au milieu de courtisans avides qui profitent des égarements du prince, bien plus que de sa sagesse ! Quand on lit la vie des Césars, qui tous commencent leur règne sous les auspices les plus favorables et qu'on voit (excepté un petit nombre) ces dominateurs du monde se livrer ensuite aux excès des vices les plus odieux, les plus crapuleux, on croit aisément que dans l'homme né sans force, sans talens et sans esprit, la puissance sans bornes dégénère souvent en tyrannie. Oh ! qu'il est difficile de bien vivre, étant au-dessus de la loi ! Je ne dis pas de l'opinion, cela est impossible. Seroit-ce que l'amourpropre, rassasié d'adulations et de mensonges, se jette, par satiété et par désespoir de ne plus jouir de rien, dans les atrocités qui remuent et font encore sentir à l'homme pervers son existence? Seroit-ce encore que l'homme, toujours approuvé, toujours flatté par les autres pour ses actions bonnes et mauvaises, ne voyant jamais personne qui ose le contredire et n'ayant plus que soi pour juge, contracte une espèce d'imbécillité égoïste qui l'isole sur son trône en lui ôtant tous rapports avec l'humanité? Mais -au moral comme au physique, rien n'est perdu ; tout se juge, tout se pèse avec le temps ; la balance de l'éternité est suspendue sur toutes les têtes, ses poids sont inaltérables, rien ne peut lui échapper.

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