CHAPITRE XXII
COMBIEN LE PUBLIC D'UNE PREMIERE, OU D'UNE SECONDE ET TROISIÈME REPRÉSENTATION DE PIÈCE DRAMATIQUE, EST DIFFÉRENT.
En nous voyant préoccupés, Sedaine et moi, le facétieux Cocuelay (avocat et jadis censeur royal) (1), nous disoit : « Vous êtes bien bêtes, vous autres, de ne pas commencer par la seconde ou troisième représentation de vos pièces, vous ne redouteriez pas tant la première. »
Le public d'une première représentation est juge souverain; celui des représentations subséquentes n'est que juge confirmant ou appelant. Le premier avoit apporté un esprit impatient, impérieux; l'autre y apporte un esprit calme et révisionnaire, qui lui fait souvent applaudir ce que le premier avoit critiqué, et improuver ce qu'il avoit le plus exalté.
Les amis des auteurs ont la fièvre, le premier jour, et sont plus calmes en suite si la pièce a réussi ; au contraire, les bravos et le tapage redoublent à la seconde représentation, si l'ouvrage n'a pas eu de succès. Quant aux comédiens qui n'ont pas de rôle,
(1) Ch.-G. Coqueley de Ckaussepierre, avocat et jurisconsulte, auteur d'ouvrages humoristiques tels que M. Cassandre, ou les effets de l'amour et du vert-de-gris (171 1-1790). 11 ne faut pas le confondre avec un autre écrivain facétieux, à peu près du même nom, Louis Coquelet (1676-1754), auteur de Y Eloge de quelque chose, dédié à quelqu'un, et de Y Eloge de rien, dédié à personne.
et qui sont dans la salle, ils aiment mieux que leurs camarades soient siffles qu'applaudis ; ils craignent que leur rival (et chacun a le sien) n'établisse sa réputation ce jour-là, et ils ont raison de craindre, car c'est toujours un rôle neuf qui fait d'un double (1) un premier acteur. J'ai fait la fortune de nombre d'acteurs et d'actrices qui étoient sacrifiés par leurs camarades, et dont j'avois pressenti les talens. Celui qui raconte une histoire qu'on sait déjà n'intéresse pas autant que celui qui la dit pour la première fois.
Quant aux auteurs, nos chers confrères dramatiques, qui, ce jour-là, abordent au théâtre, ceux d'entre eux qui s'intéressent au succès de l'ouvrage sont rares. Immédiatement après une de mes premières représentations, je ne leur demande guère ce qu'ils pensent du succès de l'ouvrage qu'on vient de représenter; j'observe leur mine; elle dit tout, c'est le plus sûr thermomètre qu'on puisse choisir. Sur cent auteurs dramatiques, on en compterait bien quatre qui jouissent réellement des succès de leurs confrères. Hélas! n'est-ce pas de même dans toutes les professions? Votre habit est mal fait, vous dit un tailleur; vous lui en faites faire un autre, il est pis encore. Les auteurs et les acteurs qui ne sont point de la pièce nouvelle sont en contradiction avec eux-mêmes; ils veulent bien que le spectacle qui les nourrit prospère et soutienne sa vogue; mais ils voudraient toujours avoir leur bonne part du succès. Les deux intérêts d'argent et de gloire sont inconciliables entre eux, et je leur en fais mon compliment; cela prouve que, chez eux, la gloire est de niveau avec l'intérêt pécuniaire, ce qui ne se rencontre pas partout. A travers le pour et le contre, il est pour les spectacles un argument sans réplique, c'est la recette : c'est la loi des prophètes; si la critique subsiste encore après cette preuve infaillible, elle ne bat plus que d'une aile. Un entrepreneur de spectacles dans les départemens demandoit à un directeur de Paris quels ouvrages il falloit emporter chez lui. « Allez, lui dit-il, demandez cela à mon caissier. »
Revenons à la chose essentielle; parlons encore des productions dramatiques. Il faudrait, en quelque sorte, qu'un ouvrage fût fait de deux manières, une pour réussir le premier
(1) Une « doublure ». •
jour, l'autre pour entretenir longtemps le succès. A une première représentation, le public françois veut toujours aller en avant; un mot lui suffit pour lui faire deviner une scène. Marivaux (que ses ennemis accusoient de couper un cheveu en seize) impatienteroit le public de nos jours, plus instruit que jadis, vu la multiplicité des spectacles. 11 veut peu de détails, ou qu'ils soient intéressans et neufs. Si on lui dit ce qu'il fait, il hausse les épaules. Mais quand, par les journaux, il conçoit les masses d'un ouvrage, il apporte un tout autre esprit que celui des premiers juges; les détails ne lui déplaisent pas autant, il sait ce qui va suivre. Il faut risquer peu le premier jour, et augmenter en suite. Les plaisanteries de Panurge déplurent presque toutes la première fois. Elles furent retranchées, bravo ! On les rétablit, elles firent rire de bonne foi.
L'originalité d'un sujet (chose si rare et si précieuse) effarouche d'abord le public; quelques connoisseurs sont surpris et satisfaits, tandis que le grand nombre reste comme interdit : Est-ce bon? est-ce mauvais? se dit-il, parce qu'il n'a nul objet de comparaison et, en attendant qu'il se décide, il murmure plus qu'il n'approuve, ce qui ne fait pas l'éloge de la conscience des hommes.
Rien, en musique, n'est autant applaudi qu'un chant imité d'un chant connu et aimé; mais ensuite le plagiat est découvert, on ne le prise plus que comme une copie. Ce qui est original, en musique comme en parole, a besoin d'être entendu plusieurs fois pour être apprécié ; les choses simples font d'abord peu d'impression. « Tout le monde eût fait cela. » Maison rétablit ce jugement précipité et l'on sent enfin que le vrai mérite, c'est la magie de la simplicité. Conserver l'unité en variant les détails est un des grands secrets des arts.
Sedaine risquoit avec plaisir une situation repoussante pour les spectateurs : « Ils vont y être pris » me disoit-il dans la coulisse; en effet, ce qu'ils avoient improuvé produisoit un tel effet dans son résultat qu'ils applaudissoient doublement, et alors Sedaine me disoit : «. Les voilà contens, et moi aussi ! » M. Lemercier (1) éprouvera les mêmes chances que Sedaine ;
(1) Louis-Jean-Népomucène Lemercier, poète et dramaturge, prédécesseur de Victor Hugo à l'Académie ; il avait débuté à l'âge de dix-sept ans par une tragédie, Méléagre,
peu de succès d'abord, et beaucoup ensuite, si les acteurs veulent bien s'obstiner ; il a, comme lui, le mérite, si rare de l'invention. Quant au mérite d'écrire, que les hommes sans originalité, sans sensibilité vraye et sans génie mettent en première ligne du savoir-faire, je ne suis pas de leur bord. M. Lemercier a écrit Agamemnon, ses preuves sont faites. Sedaine a cent endroits délicieux comme style correct et fleuri ; mais l'homme de génie est paresseux; la lime lui fait mal à la main, et les ouvriers ont la peau dure. Finissons.
Que de choses se passent à une première représentation ! A une des miennes, un de mes amis m'a assuré s'être trouvé à côté d'un homme qui applaudissoit en criant : « Je suis payé pour siffler, mais cela m'est égal ! » Et il frappoit de plus belle. D'autres fois, on a remarqué un bonhomme bête qui applaudissoit des mains et siffloit en même temps; il applaudissoit pour lui, c'était le bon homme ; il siffloit pour acquitter le billet qu'il avoit reçu d'un ennemi de l'auteur, c'étoit la bête. Un autre, plus bête encore, et notre contemporain, demandoit l'auteur après le Cid de Corneille : il avoit reçu un billet pour la seconde pièce, qui étoit nouvelle !
qui fut jouée sur l'ordre de Marie-Antoinette et n'eut qu'une représentation. Ses œuvres dramatiques et ses poèmes ont des beautés de premier ordre, mêlées à des hardiesses bizarres (1771-1840).