DE LA CONSCIENCE
Demande Qu'est-ce que la conscience?
RÉPONSE
C'est le sentiment de l'existence. C'est l'avertisseur du bien et du mal que nous opérons, ou que nous recevons.
Demande Ne peut-on exister sans conscience?
RÉPONSE
Je ne le crois pas; trop de choses nous disent : « Je souffre, j'ai du plaisir », pour ne pas reporter aux autres ce qui se passe en nous.
C'est donc pour notre intérêt que nous agissons bien envers autrui ?
RÉPONSE
Le plus souvent nous savons que le bien que nous pratiquons envers les autres nous revient par réaction.
Demande
Les bêtes ont-elles une conscience?
RÉPONSE
On leur fait une morale à coups de bâton, n'ayant ni loix, ni enfer, ni purgatoire à leur faire redouter. Elles ont, je pense, celle de leur existence.
Demande
Sans conscience, on ne peut donc exister ?
RÉPONSE
Si fait : les arbres et les plantes existent et n'ont pas, je crois, l'idée de leur existence.
Demande Ils sont donc privés de tous nos plaisirs ?
RÉPONSE
Et de toutes nos peines.
Demande
En est-on bien certain ?
Pas plus qu'on n'est sûr de ce qui se passe dans les planètes.
Demande
N'y a-t-il qu'une sorte de conscience?
RÉPONSE
Il y en a de plusieurs sortes.
Demande Quelles sont-elles?
RÉPONSE
Premièrement, comme nous l'avons dit, la conscience de l'existence, établie sur tout ce qui plaît et déplaît au corps.
plus.
Demande
En second ?
RÉPONSE
Celle qui sétablit entre nous et ceux que nous aimions le
Demande
En troisième ?
RÉPONSE
Celle entre nous et tous les hommes.
Demande Tous les hommes sont-ils doués de ces trois consciences ?
Non, l'égoïste n'a que la première. C'est une sorte de théiste qui n'a d'autre dieu que lui-même.
Demande N'aime-t-il pas sa maîtresse?
RÉPONSE
Oui, pour lui, comme il aime la table et toutes choses.
Demande Que fait-il quand il a besoin des autres?
RÉPONSE
Il supplie bassement.
Demande Pourquoi ?
RÉPONSE
Parce qu'il sent ne mériter la commisération de personne.
Demande
Alors il se corrige?
Réponse
Non, sa conscience est dans ses habitudes égoïstes, où il retombe toujours.
Demande
Il est donc une quatrième conscience, celle des habitudes?
RÉPONSE
Oui, sans doute.
N'est-il pas encore une cinquième conscience, celle des sots, par exemple ?
RÉPONSE
Un sot ne seroit pas tel, s'il savoit qu'il est sot ; sa conscience le trompe, c'est une conscience fausse.
Demande
Et celle du méchant, du voleur, du meurtrier?
RÉPONSE
C'est la conscience infernale de l'homme qui veut vivre en société comme s'il étoit dans les bois.
Demande Ne suit-il pas la loi de la nature ?
RÉPONSE
Il y a renoncé en invoquant les lois sociales qui assurent son être et sa propriété.
Demande
Et s'il n'a pas de propriété?
RÉPONSE
Qu'il s'en donne par son travail ; en attendant, il n'a pas le droit d'envahir celle des autres.
Demande
Si, dès l'âge de raison, un homme refusoit de se soumettre aux loix de son pays, et qu'il demandât à s'en aller au loin dans un lieu sauvage, pourroit-on lui refuser un passe-port ?
RÉPONSE On au mit tort.
Demande Quelle seroit la conscience de cet homme?
RÉPONSE Celle de la liberté naturelle.
Demande
Pourquoi ne voit-on pas plus de malheureux s'expatrier ainsi?
RÉPONSE
Parce que, nés en société, ils sont retenus par les liens contractés dès l'enfance. Nos affections commencent avec la vie, par les soins qu'on prend de nous.
Demande
Le méchant ne l'est donc pas tout-à-fait, puisqu'il a des affections?
RÉPONSE
Le malheur de l'homme est d'être un peu de tout, de n'être jamais assez déterminé dans ce qu'il est.
Demande
Aimeriez- vous mieux qu'il fût méchant tout-à-fait, et sans hypocrisie ?
RÉPONSE
Oui : on l'enchaîneroit.
Demande Pourquoi la nature ne nous a-t-elle pas fait //// ?
RÉPONSE
Demandez-le lui.
Mais encore?
RÉPONSE
Parce qu'elle nous a doués d'une raison réquiérante qui désire sans cesse le mieux du mieux, jusqu'à ce que la mort nous arrête.
Demande Cet instinct de perfectibilité est-il dans l'homme seul ?
RÉPONSE
Vous le voyez bien, puisque les ruches sont construites de même depuis quatre mille ans que nous les connaissons.
Demande
S'il fut des bêtes et des hommes de première création, étoient-ils ce qu'ils sont?
Réponse
Je ne le pense pas; les besoins ont, je crois, perfectionné l'instinct des unes et la raison des autres.
Demande
C'est donc la raison qui a donné à l'homme seul la notion de l'immortalité de l'âme?
Réponse
Sans doute, puisque, d'après nos désirs infinis, nous
n'achevons rien dans ce monde, nous espérons achever dans
l'autre.
Faut-il damner ceux qui n'espèrent pas?
RÉPONSE
Ils sont assez damnés, étant sans espérance.
Demande
Vous avez dit, tantôt, que l'homme est « un peu de tout » ; qu'entendez-vous par là?
RÉPONSE
Qu'il est un composé des élémens constitutifs du monde.
Demande A parties égales?
RÉPONSE
Non : et voilà pourquoi nous différons avec nous-mêmes, et avec les autres.
Demande Comment cela?
RÉPONSE
Tel est dominé par le chaud, tel par le froid, tel par l'humide, tel par les humeurs de différentes natures; ces élémens de vie sont eux-mêmes influencés par le soleil et l'atmosphère, de là proviennent tant de passions diverses dans l'homme; sans compter que tel a telles parties du corps foibles, tandis que tel les a plus fortes... Ces modifications infinies font de l'homme un véritable thermomètre qui varie à chaque instant du jour et de la nuit.
Demande
Que faire pour le fixer ?
L'éducation donne des principes qui le font résister au mal, et le fixer au bien général.
Demande
Chaque homme, selon sa passion dominante, a donc une conscience différente?
RÉPONSE
Oui : mais il en est une de notoriété publique, dont chacun doit se prémunir, sous peine d'être réfractaire à la loi et punie par elle.
Demande
Estimez-vous beaucoup celui qui est obligé de se faire une conscience?
RÉPONSE
J'aime mieux celui qui la reçoit immédiatement de son être.
Demande
Ne peut-on changer, corroborer les consciences?
RÉPONSE
On le peut, comme on guérit les foux, mais chacun prétend être au mieux tel qu'il est. Nous n'avons recours à l'hygiène que
dans les maladies du corps ; aussi changent-elles souvent notre caractère du tout au tout.
Demande Toujours en bien ?
RÉPONSE
Ou en mal : tel qui avoit trop de feu devient trop tiède, tel qui étoit trop indolent devient trop actif. L'homme a presque toujours besoin d'un régulateur pour être juste.
Demande Quel est ce régulateur?
RÉPONSE
La conscience, formée par les conseils des gens de bien.
Demande
Définissez mieux les diverses consciences que vous avez attribuées à l'homme. Qu'est-ce que celle qu'il a pour lui-même?
RÉPONSE
C'est l'amour de son être.
Demande Celle envers ceux qu'il aime?
RÉPONSE
C'est le plaisir qu'il éprouve à les rendre heureux.
Demande Celle qui se fait à l'égard de tous?
RÉPONSE
C'est la vertu qui le fait se sacrifier pour le bien général : Voudrois-je qu'on me fît cela? Je fais envers mon prochain , ne ne le voudrois-je pas pour moi? Je ne le fais pas aux autres. Voilà la vieille et bonne morale en deux mots.
Demande
Tout ce qu'on veut ou qu'on voudroit pour soi est donc bon pour les autres?
Plût à Dieu, nous serions tous heureux réciproquement.
Demande
Réponse évasive. Je vous demande (d'après le grand précepte) si tout ce qu'on veut ou qu'on voudroit pour soi est bon pour les autres?
RÉPONSE
Non, puisqu'ils sont autres; mais il faut se mettre à la place d'un de ces autres et dire : « Si j'étois foible et malade comme lui ; si j'avois telle volonté contraire de la sienne, voudrois-je essuyer telle violence? » Aussitôt la conscience répond : non. Eh bien, ce non est l'arrêt qu'il faut suivre envers cet autre, en attendant que je prenne sa place envers un autre.
Demande Qu'est-ce que la conscience d'habitude, dont nous n'avons rien dit ?
Réponse
C'est celle qui se forme par l'éducation.
Demande On peut donc faire à l'homme telle conscience que l'on veut?
RÉPONSE
Cela est prouvé par la douceur, la régularité, la justice qu'on remarque dans les hommes instruits, qui aimeroient mieux périr que d'être rebelles envers la société. Cela est encore prouvé par les coutumes bizarres, les dogmes sanguinaires et superstitieux auxquels les peuples sont assujettis.
Demande Que faut-il donc pour remédier à ces abus?
RÉPONSE
Croire à ce qu'on sent et rien de plus.
Demande Ce que les sens nous transmettent est-il bien évident?
RÉPONSE
Qu'importe! La nature veut que nous ayons le sentiment de telles ou telles choses; c'est un ordre, soumettons nous.
Demande Et si les sens nous trompent?
RÉPONSE
Laissons-nous tromper jusqu'à l'évidence du contraire.
Demande Alors?
RÉPONSE
Alors rectifions-nous.
Demande
Ce que vous dites n'a de rapport qu'au physique ; mais en morale, les sens ne sont-ils pas la cause de tous les désordres?
RÉPONSE
Oui, quand on ne sait pas leur commander; non, en tout ce que la morale publique approuve.
Demande
Mais les superstitions des peuples barbares ne sont-elles pas approuvées par eux?
RÉPONSE
Parce qu'ils sont ignorans, et qu'ils ne suivent pas la vraie impulsion des sens.
Un jour, n'y aura-t-il qu'une conscience parmi les hommes?
RÉPONSE
Quand la philosophie sera sur tous les trônes.
Demande Alors les loix naturelles et sociales ne seront qu'une?
RÉPONSE
Jamais; on n'est libre qu'où l'on est seul; deux êtres vivant ensemble ont déjà besoin de conventions.
Demande
C'est donc à tort que J.-J. Rousseau a réclamé les droits de l'homme vivant en société?
RÉPONSE
C'est pour qu'on ne les oublie pas trop.
Demande Peut-on les oublier?
RÉPONSE
Pas plus que le pommier ne pourrait oublier de porter des pommes pour porter des poires.
Demande Que veut donc la société?
RÉPONSE
Je vous l'ai dit : elle veut que tous cèdent à chacun ce que la loi lui accorde.
Le font-ils?
RÉPONSE
En grognant.
Demande
Sommes-nous heureux?
RÉPONSE
Comme vous voyez.