CHAPITRE XXXV
DU RIREO)
Le rire, encore plus que les pleurs, distingue l'homme des animaux (2). C'est une contraction nerveuse qui embellit la face de l'homme et qui prête une nuance angélique à celle de la femme. Il est quelques personnes que le rire enlaidit; c'est un tort de la nature. « Je n'aime pas cet homme, il est trop gai », me disoit une femme. Je cherchai la raison de cette antipathie pour le rire, et je la trouvai. Remarquez que ceux ou celles qui rient la bouche fermée ont de mauvaises dents, et que ceux qui ouvrent la bouche en riant ont des râteliers superbes ; le rire de la décrépitude nous fait rire d'un œil et pleurer de l'autre.
Le rire est l'effet de la joie ; le bonheur constant (autant qu'il peut l'être) épanouit les traits plus qu'il n'agite les nerfs. Le saisissement, la douleur excitent le rire, même convulsif, comme le plaisir. Je ne sais pas si j'ai dit, dans mes précédens ouvrages, que, apprenant d'une personne que j'aimois qu'il falloit nous séparer, je fus saisi d'un fou rire convulsif que la dame vit d'un très mauvais œil. Si quelqu'un qui me lit se
(1) J'ai déjà parlé du rire dans mes Essais sur la Musique, mais j'en reparlerai ici sous d'autres rapports. (G.)
(2) Toussenel dit à peu près de même : « Le rire est une faculté caractéristique de la supériorité de l'homme. » A rapprocher de cette définition : « L'homme est un animal qui sait rire », donnée par plusieurs philosophes. (Citée par Henri Bergson, Le Rire, Paris, 1913.)
trouve en pareil cas, qu'il ne passe pas sa main sur son estomac oppressé, s'il ne veut pas que pareille scène lui arrive. Les pleurs succèdent aux rires, il est vrai, mais la personne qui vous observe a reçu le coup, et il est dur de s'entendre appeler monstre, cruel, roué, par celle qu'on voudroit se conserver au prix de son sang.
Les contrastes plaisans excitent le rire. Les prétentions déçues d'un être ridicule font le même effet. Molière, mieux que personne, a connu les contrastes risibles, auxquels nul ne peut se défendre de prendre part. Il connoissoit le côté risible de chaque situation, comme Young (1) en sentait le pathétique profond. Laquelle est préférable de ces deux manières d'être? Hélas ! le chagrin est si commun dans la vie, qu'il est inutile de répondre à cette question.
Le plaisir avide avec lequel chacun saisit le ridicule de son voisin prouve que si l'homme n'est pas méchant jusqu'à vouloir du mal aux autres, il est du moins enclin à les rabaisser pour s'élever lui-même ; car rire du défaut ou du ridicule d'autrui, c'est dire : « Moi, j'en suis exempt. »
Molière étoit-il méchant? Non. Quand on sent comme lui les côtés risibles du cœur humain, on généralise les sensations pour les transporter dans ses comédies, et on ne se rit de personne en particulier. Au lieu d'en vouloir à celui qui lui offroit un ridicule à peindre, il lui avoit obligation, il l'auroit payé, il l'auroit embrassé, plutôt que de lui nuire par des sarcasmes personnels et humilians. On le dit quelquefois grossier dans ses expressions, aujourd'hui que nous sommes épurés en manières, et, disons-le, de mœurs; c'est que la paillardise, et tout ce qui s'y rapporte, touche de près à la plaisanterie. Nous rions de nos incongruités pour dissimuler la honte dont elles nous couvriroient. Un gros homme en riant fit un vent dans un dîner où j'étois~: « C'est un la bémol », dis-je, très sérieusement, et la gaieté du mot tempéra l'indécence. Voulant couvrir l'incongruité de son enfant, une femme disoit, en société : « Pardon,
( i ) Edouard Young, poète anglais ( 1 680- 1 765) . Son poème, Les Nuits (Night Thoughta I . inspiré par ses chagrins domestiques, fut traduit en français par Le Tourneur en 1769; cette traduction, plus emphatique et plus lugubre encore que l'original, assura à Young, en France, une réputation supérieure même à celle dont il jouissait dans son pays.
messieurs, c'est que mon fils est sourd. » Je doute qu'une jeune fille sourde s'oubliât à ce point : nous sommes plus voisins de l'obscénité que les petits chats qu'on nomme femmes.
Finissons ceci par une histoire de chiens, dont je viens de rire aux larmes. Dans la canicule, la police de Paris défend qu'on laisse courir les chiens dans les rues, et c'est très bien fait; mais on obéit peu à cet ordre, et alors la police fait jeter dans la rue des boulettes de viande empoisonnées. Un de mes amis, voulant garantir son chien, l'avoit muselé en fer troué, et par malice avoit fait mettre une pointe au milieu de la muselière. Son gros chien, qui couroit devant nous, alloit (comme on sait que font les chiens) saluer tous ceux qu'il rencontroit en leur plantant sa pointe dans le derrière, ce qui les faisoit fuir à toutes jambes, comme on peut le croire. Je ne pense pas, de ma vie, avoir ri avec plus de dilatation, pendant un quart d'heure que dura cette comédie.