‹ Réflexions d'un solitaire (volume 5)Chapitre 49 sur 97 · LA NATURE PEUT-ELLE RECOMMENCER A FAIRE TOUT CE QU'ELLE A FAIT · texte numérisé non relu

LA NATURE PEUT-ELLE RECOMMENCER A FAIRE TOUT CE QU'ELLE A FAIT

Si on ose supposer à Dieu une idée seconde ou ultérieure, on peut dire : ce qui fut n'est plus, ce qui sera n'est pas encore. Si, dans le principe des siècles, après que la nature eut reçu l'ordre d'être ce qu'elle est et d'observer, conserver en tout sa juxtaposition; si enfin elle ne recommençoit pas actuellement tout ce qu'elle fit et a fait jadis, ce seroit parce qu'elle auroit épuisé toutes ses combinaisons. Mais si elle les avoit épuisées, s'arrêteroit-elle ? S'arrêteroit-elle après avoir fait plusieurs milliards de productions inanimées, et autant d'animaux d'espèces différentes? Non, elle ne peut s'arrêter. Elle est toujours la même; telle elle fut, est, et sera. La nature n'est pas le néant, c'est le ciel et la terre tels qu'ils sont : le néant est plus incompréhensible que l'infini et l'éternité. Mais, comme il faut peutêtre à la nature plusieurs milliers de siècles pour confectionner un être original et complet dans son genre, elle forme son germe reproductif avant l'individu, et dans l'individu auquel elle ordonne de se reproduire par son germe. Cet ordre est si général, si absolu, si bien observé , si satisfaisant pour qui reproduit son semblable, qu'on a osé qualifier du nom de vertueux celui qui a la force malheureuse de résister à ce penchant universel. C'est

le bonheur que la mythologie attribue spécialement à la plupart des êtres surnaturels pour en faire des dieux ; ce ne sont cependant que des demi-dieux qu'ils reproduisent avec une mortelle, tel Hercule, tel Achille, fils d'une déesse; mais, sur la terre, cette reproduction si chère à tous, et à laquelle tous veulent coopérer par ordre spécial, a ses limites. Si elle est surabondante, ses alimens lui manquent, ou l'encombrement du nombre la tue par maladie, et retourne ainsi au moule régénérateur. Je n'ai parlé que d'un être reprocréant; on sent bien que la femelle a sa bonne part de joie dans les noces matrimoniales. Ce n'est pas le hasard qui réunit les molécules organiques pour former les êtres, c'est l'affinité qu'elles ont entre elles. Tout est positif dans la nature; le mouvement des astres, des eaux, des vents, le mouvement interne des corps vitalisés croissent ou décroissent sans cesse. Tout est positif, dis-je, rien n'est fortuit. Le mot hazard naît de notre bêtise que nous prêtons à la nature : ou « c'est un sobriquet que nous donnons à la Providence», comme a dit La Rochefoucaud.

Les bêtes font par instinct ce que l'homme attribue à la perspicacité! Je suis créé, dit-il, pour faire tout ce que je fais. Il se croit fait exprès pour exécuter ses chefs-d'œuvre. Insensé ! crois plutôt que tu fais ce que Dieu et la nature te permettent et t'ordonnent de faire. Tu vas plus loin encore : à t'entendre, toutes choses furent faites pour toi, parce que tu t'empares de tout ce qui est à ta convenance, et que tes désirs sont insatiables. Tu murmures contre la température du ciel, comme s'il étoit fait pour mûrir tes raisins et tes pommes de terre. Ne verras-tu jamais que ce qui nuit à l'un, favorise l'autre? Si quelques insectes te semblent inutiles à toi, si des bêtes féroces (un peu moins que toi cependant) te nuisent, s'il est des poisons qui, pris fortuitement, déchirent tes entrailles, tu oses demander à la nature pourquoi elle les fit.

Pourquoi? Eh bien, je vais te le dire : elle les fit pour te prouver qu'elle ne s'occupe pas de toi en particulier en les faisant, et que tu es soumis, au juste, à la règle des combinaisons générales qui établissent toutes choses, et que tu n'es pas plus qu'un autre ici-bas. La mouche qui suce ton sang, le lion qui mange ta chair, te prouvent ce que je dis. Comment donc, depuis les étoiles jusqu'au centre de ton globe, c'est pour toi que

tout fut fait ; et la piqûre de l'insecte dont tu méprises l'existence suffit pour te donner la mort. Et, mort ou vivant, tu seras sa pâture. Ils sont donc convenables à la nature, les insectes et les animaux, puisqu'ils te mangent. C'est par cette transfusion précieuse, peut-être, que tu reprens ton caractère original, dont ton orgueil humain t'avoit si follement éloigné. Ne blâme plus, crois-moi, les opérations naturelles, quand tu les vois en mal ou seulement inutiles; crois qu'alors tu vois à travers le prisme de ton égoïsme, ou que tu n'y vois goutte.

La manière dont tu procèdes dans les opérations scientifiques atteste sans cesse ton insuffisance. D'abord tu as une idée, en germe, et jamais mère, cela est impossible. Elle est d'inspiration et d'instinct, mais gare l'application ! Selon ton esprit, droit ou boiteux, tu vas combiner en rapports justes, ou incoercitivement, cette idée première. Plus tu avances, plus tu t'éloignes, si tu as pris une route divergente. Si tu as un bon esprit, c'est en opérant peu à peu que tu arrives au mieux, et combien il t'en coûte pour arriver là ! Pour parler poétiquement : si depuis quatre mille ans que les philosophes écrivent, on avait pu rassembler leurs ratures, le monde en seroit encombré ; heureusement, le temps en a fait justice. Oui, le plus savant marche à tâtons; c'est degré par degré qu'il perfectionne son œuvre. Arrivé à l'apogée de ses facultés, il en est fier : prends garde! plus que bien est détestable; et ton apogée, qu'est-ce? les limites de ton néant, un peu plus qu'un autre qui ne peut rien. Cependant ne décourageons personne, ni nous-mêmes ; étudions, produisons, mais sans vanité. Voyons plutôt ce qui nous manque que ce que nous avons acquis, et la balance sera loin d'être à l'équilibre.

Nous faisons des livres pour annoncer nos trouvailles; si nous faisions celui de nos incertitudes (1), il seroit très utile et très volumineux. Il diroit : dans telle science, dans tel art nous sommes arrivés là ; il nous manque tels et tels perfectionnements, tâchons de les conquérir, après quoi nous verrons ce qu'il nous faut encore.

Il semble qu'il y ait cette différence entre les beaux-arts et les sciences exactes ; ceux-là parviennent plus tôt à leur perfec-

(i) Voyez le chapitre suivant. (G.)

tion : témoins les productions des Grecs dans plusieurs arts, surtout dans la sculpture et la poésie. Les sciences, au contraire, ont besoin d'un temps long pour s'expérimenter. Pourquoi encore? Parce que les arts d'imagination demandent le feu et l'enthousiasme que donne la nouveauté de l'invention, et que les sciences exigent tout le froid et le flegme de la réflexion géométrique.

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