‹ Réflexions d'un solitaire (volume 5)Chapitre 50 sur 97 · DES INCERTITUDES SUR LES EFFETS DE LA LUNE · texte numérisé non relu

DES INCERTITUDES SUR LES EFFETS DE LA LUNE

De tout temps on a remarqué que le terme des accouchemens coïncidoit avec une des phases de la lune, surtout quand elle est pleine (1). Qui sait si nous-mêmes nous n'accouchons pas plus facilement de nos idées scientifiques à la même époque, abstraction faite de quantité d'autres circonstances qui facilitent le développement de nos facultés, l'écoulement périodique des femelles, notre bonne ou mauvaise humeur qui nous fait qualifier de lunatiques, le bon et le mauvais temps assujettis constamment au vent qui domine et dirige les nuages, les marées, le flux et le reflux de la mer... suivant les phases lunaires (2\

Ces remarques, je le répète, aussi anciennes que notre existence, ont acquis par le temps une force de conviction dont il n'est plus guère permis de douter. Et nous ne savons pas encore ce que c'est que cette lune, et d'où lui vient cette majeure influence sur notre globe. Physiciens, que faites- vous ? Ne développerez-vous jamais ces phénomènes? Quand nous ne comprenons pas une chose, nous en écartons la difficulté en disant que c'est folie, préjugé de bonnes femmes ; c'est le retranche-

(i) Diane préside aux accouchemens, dit la Fable. (G.)

(a) Voyez encore un fait rapporté chapitre X, second volume de cet ouvrage. (G.)

ment ordinaire de notre amour-propre. Il en est des effets de la lune, si constamment remarqués, comme des taches et des monstruosités que les enfans apportent en naissant. Ces préjugés populaires cesseront d'être tels quand l'évidence physique nous éclairera, si tant est qu'il nous soit donné d'y parvenir. Quoi ! les enfans ressembleroient le plus souvent à leur père ou à leur mère, ou montreroient un mélange des deux géniteurs; ils auroient communément leurs traits, leurs tics, leurs manières, le son de leur voix, sans être une preuve que, comme dit le proverbe, « telle graine, tel chou »?

L'imagination frappée d'une femme grosse, et plus encore d'une femme qui conçoit, n'influenceroit pas sur son fruit, dont le germe encore liquide est d'une tendreté et d'une susceptibilité extrêmes? Conçoit-on ce qu'est l'imagination d'une femme au moment de la conception? Elle-même ne pourroit en rendre compte, tant elle est exaltée. C'est la Sibylle sur son trépied, c'est Homère, les cheveux hérissés, concevant le plan de l'Iliade. Gardez-vous, femmes, de penser à rien de sinistre dans cet instant suprême. Si quelqu'un vous est plus cher que votre brutal époux, gardez-vous, dis-je, de pensera lui, si vous craignez de reproduire la ressemblance. Heureusement pour vous, la nature y met ordre ; vous n'êtes plus .alors, votre existence est tout entière au grand œuvre. Gardez-vous aussi, pendant les premiers mois de votre grossesse, de tout spectacle hideux, d'animaux féroces, de grimaces et de contorsions des bateleurs (1).

N'ayez, s'il est possible, envie que des choses que vous

(1) Si les femmes de Sparte eussent manié les cartes chaque soir comme font nos dames, leur gouvernement eût défendu aux cartiers de représenter des figures horribles, telles qu'on en voit sur nos cartes à jouer. (G.)

Grétry fait allusion ici aux jeux de cartes fantaisistes et patriotiques qui remplacèrent, sous la Révolution et sous l'Empire, les anciens jeux de cartes ornées des figures traditionnelles de rois, de reines et de valets, encore en usage aujourd'hui. A ces figures emblématiques, la Révolution avait fait succéder des Génies, des Libertés et des Egalités : le cœur représentait la Guerre; le carreau, le Commerce ; le trèfle, la Paix, et le pique, les Arts. Parfois les Rois étaient métamorphosés en Sages, les reines en Vertus, les valets en Braves, et on choisissait pour les baptiser des noms célèbres dans l'histoire. Il y eut ainsi des jeux où les rois étaient dos philosophes illustres et les valets, des républicains. Le Consulat inaugura les jeux de cartes à personnages gallo-romains ; l'Empire imagina les jeux à figures de fantaisie. Après quoi, peu à peu, les rois reparurent ; enfin, les reines et les valets reconquirent à leur tour, vers la fin de l'Empire, leurs droits usurpés.

puissiez vous procurer ; le monde a vieilli dans l'opinion que ces envies impriment des traces au fruit qui vous est confié, et vers lequel tout votre être se dirige.

Revenons à la lune qui, après le soleil, est l'astre, je ne dirai pas qui agit le plus sur nous, mais qui est tout-puissant sur nous et sur notre globe; qui mûrit toutes les substances et nousmêmes; qui les repompe après leur avoir donné la maturité; qui nous infuse la vie et nous donne la mort en repompant notre substance et notre existence (i). Après cet astre électrique, la lune doit nous influencer, comme étant notre voisine, 400 fois plus rapprochée de nous que le soleil ; mais les effets singuliers de son influence, tout autres que ceux de notre grand régulateur des jours et des saisons, sont encore apocryphes. On diroit que ses influences nocturnes sont autre chose que l'électricité : qu'est-ce donc? Si ses effets sont ceux de l'électricité par réverbération, ne pouvons-nous les expérimenter en petit? Que de choses il nous reste à faire par l'électricité !

Ne pouvant sortir de notre atmosphère sans éprouver l'anéantissement mortel, il est deux moyens qu'on pourroit éprouver pour mieux observer, étudier les rapports qui existent entre la lune et nous. Le premier seroit le perfectionnement des verres microscopiques et acronomiques des longues lunettes. Le second paroîtra dérisoire, si rien pouvoit l'être en fait de physique. Depuis l'invention des aérostats, nous n'avons pu pénétrer qu'à une certaine élévation dans notre atmosphère, mais c'est l'aéronaute qui est contraint de s'arrêter et de descendre ; le ballon iroit plus haut, et plus haut cent fois, si l'air qu'il renferme étoit plus léger que celui qui l'environne. Or, il faut changer d'air de hauteur en hauteur, comme on change de chevaux de poste en poste pour aller plus loin ; et cet air ne suffit pas : il faut le rendre plus subtil qu'il n'est en essence, pour s'élever de plus en plus vers la lune; ce secret n'est peut-être pas introuvable. Où trouver l'homme capable de résister à ce fluide éthéré?

On pourroit croire que, dès l'instant de sa naissance, l'enfant né sur une des plus hautes montagnes habituelles seroit

(1) Le soleil est le premier égoïste de l'univers, de l'univers tel que nous le connoissons. (G.)

l'élève qu'il faudroit choisir pour cette expédition lointaine. Déjà né dans une atmosphère presqu'éthérée, on pourroit, peut-être, dès l'instant de sa naissance, et par gradations, l'habituer à vivre dans un air artificiel plus subtil que celui dans lequel il est né. Devenu adolescent, instruit des principes physiques et astronomiques, et ses poumons habitués comme nous l'avons dit, il franchiroit bien au-delà de l'espace parcouru par nos aéronautes, pour observer cette lune, objet de nos inquiétudes. Si nous pouvons franchir plusieurs lieues au-dessus des plus hautes montagnes, sans doute que notre élève en franchiroit le double ; ce seroit autant de gagné pour l'expérience. (N. B. — N'oubliez pas, lecteur, que ce chapitre est intitulé : Des incertitudes.)

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