‹ Réflexions d'un solitaire (volume 5)Chapitre 61 sur 97 · RÉPARATION ENVERS L'ASTRONOME LALANDE · texte numérisé non relu

RÉPARATION ENVERS L'ASTRONOME LALANDE

J'ai dit, chapitre XLIV du précédent volume, que Lalande(i) étoit peut-être moins ferme, moins sincère en mourant athée, que La Harpe expirant dans le sein de la religion. Il est certain que, dans ce passage de vie à mort, le doute seroit plus fatiguant que la foi du charbonnier, si l'homme qui se meurt pouvoit s'occuper de quelque chose autre que de mourir. Heureux le sauvage qui meurt seul au pied d'un arbre, et maudits soient ceux qui, parmi nous, et sous quelque prétexte que ce soit, tourmentent les mourans, souvent par l'orgueil de disposer de l'être qui, naguère, leur imposoit le respect. Revenons.

On nous parle de la foi, comme d'une plante indigène à tous les pays, à tous les états. Il s'en faut. Si croire aveuglément est une vertu, elle n'appartient qu'au commun des hommes, dont le nombre diminue chaque jour. Avec de la foi seulement gros comme un grain de moutarde, vous dit-on, on peut transporter les montagnes d'un lieu dans un autre. Celui qui dit cela, en a-t-il transporté beaucoup? Sedonne-t-on la foi, comme la santé? Qu'on nous dise donc par quel régime on se la procure, où on l'achète, où on la trouve? Quand le malade

(i) Voir tome I, page 178, tome II, page 186 et ci-dessus, page 206.

dit : « Je veux me bien porter », on lui en donne les moyens; l'incrédule a beau dire : « Je voudrois croire », on ne lui en fournit aucun. « Croyez, vous croirez », est la logique mystique des initiés, à laquelle l'incrédule répond : « Faites que je croye, je croirai. »

Cependant, malgré les doutes que j'ai supposés à Lalande, il est mort au sein du repos philosophique le plus parfait. La vie de cet homme (qui n'avoit d'autre foiblesse que de vouloir paroître continuellement sur la scène du monde), sa vie, dis-je, fut toute exemplaire : laborieux autant qu'on peut l'être, aussi actif à obliger qu'à chercher une nouvelle planète, nageant dans le bonheur quand il pouvoit soulager un malheureux, n'écoutant ni son âge, ni ses infirmités, toujours agissant jusqu'à son dernier jour pour l'avancement des sciences... Il se fait conduire à un cours de physique; arrivé à la porte du physicien, il fait demander la permission d'entrer ; on répond que M. de Lalande est le bien venu partout où l'on traite de sciences ; il entre en robe de chambre, en pantoufles et en bonnet de nuit; on rit, mais on admire la constante activité du vieillard. Cependant, on le voit pâlir et chanceler ; on lui conseille de remonter dans sa voiture; il retourne chez lui, meurt le lendemain en disant à sa nièce : « Ne pleure pas, Lolotte ; demain, ma fille, sera ton tour. » D'après l'émulation soutenue de cet homme pour son art, on pourroit croire que, s'il eût eu plus de croyance dans l'avenir, il eût dans ses dernières années éprouvé l'anxiété de vivre ou le désir de mourir, pour dans l'autre monde observer de plus près le firmament. Lalande a, je crois, toujours vécu garçon ; il croyoit aussi que se marier jeune, c'est trop tôt ; et que vieux, c'est trop tard. Je lui disois un jour qu'un vieux qui se marioit ou se remarioit étoit aussi ridicule qu'un vieux danseur ; il fut de mon avis. Un jour, à l'Institut, il me demanda ce que je pensois d'un beau discours qu'on venoit de lire ; je lui répondis que je ne me fiois pas plus à l'éloquence emphatique qu'à la toilette des femmes.

Il fut, l'hiver où il mourut, baiser les pieds de Pie VII, alors aux Tuileries. Croyoit-il au vicaire, ne croyant pas au curé? Lorsqu'il se fut retiré, on dit au pape que c'étoit M. de Lalande. t Comment est-il possible, dit le Saint-Père, qu'un homme qui

connoît si bien le ciel méconnoisse son auteur? » Mots admirablement apostoliques, et tout à fait convenables dans la bouche du père des croyans.

Sylvain Maréchal (1) a fini, comme Lalande, d'une mort angélique. J'ai déjà dit qu'obligé de paroître avec moi aux répétitions d'opéras dont il étoit l'auteur des paroles, il seloignoit, par pudeur, si quelqu'actrice venoit nous parler. J'ai su depuis qu'à son lit de mort, il édifia sa famille et ses amis par sa patience et sa douceur. Sa sœur le supplie de permettre qu'elle pose un Christ au pied de son lit : « Peut-être, mon frère, que Dieu vous touchera. » — « Avec plaisir, ma bonne sœur », répond-il. Il l'eût baisé, si elle l'en eût prié. L'incrédulité passive, tranquille, semble être plus forte que celle active et turbulente. On a pu remarquer que Lalande, dans son système d'athéisme, vouloit faire parler de lui; jamais la moindre ostentation ne parut dans Maréchal. Il se fût mis à genoux devant une madone, pour ne point scandaliser l'honnête citoyen. Au reste, je ne fais l'apologie de ces deux athées que pour dire que l'on peut être parfait honnête homme sans espoir ni crainte de son avenir. Qu'est-ce, dans le vrai, que l'être misérable qui ne fait le bien que par intérêt ou par poltronerie? C'est un frein nécessaire à l'ignorance, dira-t-on. Je l'approuve. Je dis plus : c'est un refuge au malheur ; mais il est de nul effet pour le scélérat ; une potence terrestre, toujours prête, l'arrête plus dans ses désordres prémédités que tout l'appareil des enfers. Finissons. Croyance positive d'une manière ou de l'autre sembleroit être ce qu'il y a de plus désirable pour l'homme, depuis son âge de raison jusqu'à sa mort. Mais puisque la nature tire un voile impénétrable sur ses plus éminens secrets, résignons-nous, fléchissons sans résistance sous ses loix immuables. Croire et adorer de bonne foi est l'état de l'âme le plus souhaitable et le plus sûr; sinon, voguons le plus tranquillement possible sur une mer inconnue, pour aborder, où ? Où tout le monde a été, où tout le monde va, où tout le monde ira, et d'où personne ne revient.

(1) Voir ci-dessus, pages 206 et 208, notes.

CHAPITRES II et III

(manquent)

niiinnniumuum

nxrxirxrxyiniTïyruiin n

ïïYYtrTyrrtjfTïiTiiTTXT^

lIXlllïltllïïllYir'LttVY

Page 1