‹ Réflexions d'un solitaire (volume 5)Chapitre 62 sur 97 · REMARQUES SUR L'HOMME SIMPLE ET L'HOMME DOUBLE · texte numérisé non relu

REMARQUES SUR L'HOMME SIMPLE ET L'HOMME DOUBLE

Quoique l'homme soit un composé de nombreuses substances qui ont toutes leurs propriétés distinctives, j'imagine qu'il s'établit entre elles une espèce d'accord forcé qui constitue à peu près l'unité dans l'homme bien né. Si le conflit entre les humeurs subsiste, l'homme est double ou multiple dans ses volontés, et toujours dépendant de son humeur régnante : comment l'unité ou la désunité s'établit-elle entre les hommes? Je l'ai dit; c'est par leurs forces physiques respectives. Ce qui se passe dans le creuset chimique où l'on a déposé plusieurs substances, doit s'exécuter dans le corps humain ; or, dans le creuset ou autres vases chimiques, les substances s'unissent entre elles par analogie, restent séparées par antipathie, s'absorbent, se neutralisent... 11 doit de même résulter, dans l'homme dépendant de ses humeurs, de ses substances constituantes, un caractère à peu près un, que je nomme simple; ou mixte, que je nomme double. L'homme simple est déterminé parce qu'il est un ; l'homme double est indéterminé ; il dit non comme il dit oui, quitte à se dédire encore quand quelqu'un lui a dicté sa leçon. Ainsi les humeurs qui nous font agir étant réputées bonnes ou mauvaises, selon la morale établie dans chaque localité, l'homme, dépen-

dant de ses substances, est forcément bon ou méchant, ou l'un et l'autre tour à tour, s'il participe du bon et du mauvais. Ajoutons que l'exemple, la bonne ou mauvaise éducation sont pour l'être humain ce que sont les vents pour la direction des vaisseaux : quel vent souffle-t-il, se demande-t-on, quand on voit un maître arrogant, de mauvaise humeur? — Mauvais. — En ce cas, louvoyons. Un homme, tellement dur qu'il puisse être par son caractère, est encore traitable s'il est un; il ne faut qu'approuver sa sévérité, ou, avec quelques caresses, l'engager à plus de douceur; il est prêt à vous montrer une larme de sensibilité et de repentir : il pleure sur l'inflexibilité qu'il sent en lui, qu'il ne peut vaincre ni guérir. Mais l'homme journellement combattu par ses humeurs en désordre et non fixées, est en état de contradiction continuelle avec lui et les autres; il est intraitable, c'est une déplorable machine ; chaque livre qu'il lit, chaque homme de caractère qu'il entend, l'ébranlent sans le fixer, ou le fixent pour la journée ; il veut, ne veut plus ; il dément le soir ce qu'il a voulu le matin, et si l'âge, la maladie ne le rectifient, c'est, en définitive, un homme nul, un homme que le creuset mortuaire peut seul régénérer (1).

On dit vulgairement qu'il faut former le caractère des enfans ; c'est donc dire déformer ce qu'a fait la nature. Cependant, je consens à cette réforme, vu l'éloignement de l'état social à l'état de nature; je veux qu'un régime adoucissant rectifie l'enfant colère, et que l'enfant passif soit fortifié ; ce sont des médecins physiciens qu'il faut ici, et non des pédans fustigateurs. Ceci indique assez qu'il faut deux sortes de pensionnats : un, où jusqu'à dix ans on ne s'occupe que du physique ; l'autre, où l'éducation morale et intellectuelle soit appliquée, avec discernement, au caractère décidé du jeune individu. Suivons les maximes de Rousseau ; soignons l'arbre pour qu'il donne ensuite de belles branches, des fleurs et des fruits. A quoi sert de vouloir inculquer mille idées morales à l'être insusceptible de les recevoir, c'est-à-dire à la plus insignifiante des machines? Tant que durera le monde, tant qu'on s'occupera d'éducation, on sera dans l'erreur, si on n'assimile l'homme, tel qu'il soit, aux fonctions

(i) Je ne me dissimule pas que plusieurs fois, dans ce livre, je reviens sur cène matière, dont l'importance autorise les répétitions. (G.)

auxquelles il est appelé. On a beau nous dire qu'on fait ce qu'on voit faire : en singe, soit ; mais non pas en homme. La nature a constitutivement, et en toutes choses, une part d'originalité ; elle est si vaste qu'on reconnoît sa main puissante partout où elle se trouve. Créer est impossible, nous dira-t-on ; nos conceptions montrent toujours la trace de leur origine : j'y consens; mais dans toutes les parties d'un tout imité, l'ensemble prend une tournure originale qu'on ne peut méconnoître, et qui force à dire que l'artiste s'est rendu neuf en ne combinant, de main de maître, que d'anciens documens. L'obtiendrons-nous, cette heureuse originalité, si nous sommes tous éduqués de même? Jamais. Faire rimer le géomètre ; faire du poète un physicien ; ne distinguer ni tête chaude, ni tête froide, ni sensibilité exquise, ni dureté d'organes ; donner des récompenses à celui qui fait bien sans peines ; infliger des pénitences à celui qui ne peut faire mieux que ce qu'il fait ; nommer grosse bête celui dont on contrarie les dispositions, etc., etc., je ne vois là que l'insuffisance des institutions et des instituteurs, qui ne doivent pas écouter les parens ignorans, qui leur disent gravement qu'ils destinent leur fils à tel état. La nature a parlé avant vous, leur dirois-je ; je suivrai ses indications ; et si votre enfant est né pour être un bon soldat, il m'est impossible d'en faire un bon médecin.

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