DE L'EMBARRAS DE PARLER AVEC CEUX AUXQUELS ON N'A RIEN A DIRE
Cette situation, dans laquelle on est exposé de se trouver chaque jour, est des plus embarrassante. Forcés d'être ensemble, quoiqu'on ne se connoisse pas, on ne peut rester muets. Quand on est tête-à-tête dans un salon, en attendant la compagnie, prendre un livre est indécent ; se promener en long et en large ne l'est guère moins ; chacun se dit : Voyons s'il parlera le premier, et c'est ordinairement le moins fier qui commence par quelque propos, en l'air, dans cette circonstance.
Les décorations ont quelqu'utilité ; on sait à qui l'on s'adresse, quitte à rétrograder si le décoré, étant mieux connu, n'est qu'un charlatan. Parler à une jolie femme est plus embarrassant encore : irez-vous lui dire qu'elle est belle? Je me suis trouvé dans ce dernier cas; après avoir été enfermé l'hiver dans un salon avec une charmante femme, pendant une grosse demi- heure, qui nous parut bien longue à tous deux, il arrive du monde, on me nomme, et celle qui m'avoit tant embarrassé vient à moi pour me dire qu'étant passionnée de la musique, elle avoit demandé à dîner avec moi à son amie, maîtresse de la maison. Je fis par la suite
plus ample connoissance avec cette dame, et souvent, en riant, nous remîmes sur le tapis notre première entrevue. Dans ce cas, il faudroit qu'il fût convenu de ce qu'on peut se dire avant de se connoître ; la pluie et le beau temps sont devenus trop communs. On annonce, dira-t-on, dès qu'une seule personne est entrée. Oui, mais si les premiers arrivés ne se connoissent point, que dire ? Avant de parer à cet inconvénient, je vais dire ce qui est arrivé à un homme seul et premier arrivant dans un salon. Il fut atteint d'une colique à se tordre ; il flaire un flacon qui étoit sur la cheminée, il croit que c'est de l'eau-de-vie, il l'avale presque toute. Survient une femme de chambre, qui le voit souffrant ; elle lui demande ce qu'il a; il lui dit qu'il avoit la colique, mais qu'il a bu de l'eau-de-vie qui étoit dans le flacon, qu'il lui montre ; la femme pousse des cris en courant chez sa maîtresse, et répétant sans cesse : « Il a avalé Monsieur le Comte ! »
Il y avoit effectivement un petit embryon, unique rejeton de la dame du logis et de son mari, qu'on conservoit soigneusement dans cette fiole, que le patient avoit englouti avec la liqueur (1). Revenons. Je crois donc qu'il faudroit qu'un homme, un secrétaire de la maison, ou plutôt qu'une femme de compagnie connoissant son monde et venant de bon lieu, remplaçât la maîtresse du logis, qui, retenue à sa toilette, n'aime à paroître que devant nombreuse compagnie pour faire plus d'effet et recevoir les compliments d'usage. Cette personne, sachant qui vous êtes, dans quelle considération, par quel motif vous êtes invité, entretiendroit les premiers arrivans dans une conversation préliminaire qui éviteroit bien de la gêne aux conviés. Tout le monde n'a pas, dira-t-on, un secrétaire, une dame de compagnie pour remplir la fonction désignée. D'accord . mais aussi, ce n'est que pour les grandes maisons que cette précaution est nécessaire; chez les bourgeois, chez les bonnes-gens, il y a plus de rondeur, moins de ton; on fait l'éloge de ses hôtes sans crainte d'être pris
(i) Je sens combien il est ennuyeux pour certains lecteurs de retrouver l'historiette qu'ils savent aussi bien, et peut-être mieux que celui qui la raconte ; mais je les prie de considérer que tout le monde n'est pas eux, et qu'ils ne doivent pas l'emporter sur tout le monde. (G.)
pour un flatteur; on tisonne le feu, on parle de la dinde aux truffes, objet de l'invitation; le gourmand se rappelle qu'elle fut délicieuse l'année précédente ; il se relèche encore à ce souvenir.
J'aime les hommes à passions qui ne sont nuisibles à personne; ils sont préférables à ceux qui n'en ont point, et qui font toute chose avec un plaisir tiède qui ressemble à l'indifférence; enfin, j'aime les bonnes-gens, qui dissimulent peu parce qu'ils ont la conscience en repos. Le ton hautain cache toujours une équivoque ; on ne fait des efforts pour paroître plus qu'on est ou ce qu'on n'est pas, que quand on sent que l'étoffe manque; celui qui est bien titré se tient coi ; il est sûr d'être connu dès qu'on le nomme.
Il est une convention d'étiquette qu'on observe quand on se trouve tête-à-tête avec un souverain ; c'est à lui de parler le premier, à moins qu'on n'ait une grâce à lui demander. Le bon Louis XVI assistoit quelquefois à la leçon de musique que je donnois à la Reine ; si elle se retiroit pour quelques instans et me laissoit seul avec le Roi, ce bon prince ne manquoit pas de m 'interroger sur les talens de sa femme, sans quoi je fusse resté là comme un terme. Nos philosophes du dix-huitième siècle usoient un peu trop de cette prérogative royale : grâce à la Révolution, qui a laissé parmi nous quelques traces d'égalité, ceux du dix-neuvième sont moins tranchans. La philosophie et la littérature ont prédominé en France, ensuite les sciences exactes; l'état militaire domine (1); les beaux-arts fleuriront peut-être à leur tour, comme à Athènes ; il est, parmi les artistes de tous genres, des hommes instruits qui, plus que jamais, savent écrire et professer leur art avec distinction.
Nous avons parlé de l'embarras de s'entretenir quand on n'a rien à se communiquer; mais quelquefois aussi on ne se parle pas parce qu'on a trop à se dire : par exemple, les amans fatigués, rassasiés de leur passion, sont dans ce cas; et le parti qu'ils prennent, quand ils n'ont pas le courage de se quitter, est de se bouder, et si la bouderie n'amène pas une querelle explicative, l'amour est à son terme. C'est parce qu'ils ont trop à se dire que les vrais amans gardent le silence ; ils n'osent avouer qu'ils sont jaloux; ou, par instinct, ils se boudent pour en
venir au raccommodement sensuel. Mais combien le silence leur coûte ! C'est la situation de la vie où l'amour-propre a le plus à combattre avec la nature, avec la nature qui veut céder et l'amour-propre qui résiste. Mais au moindre rapprochement des parties, vingt langues ne leur suffisent pas pour nombrer leurs griefs réciproques : c'est un duo d'ensemble si vif, si brûlant, si génital, oseroit-on dire, qu'on croiroit qu'ils vont s'engloutir, et c'est ce qu'ils feront bientôt : oui, bientôt, le plus affamé de désirs et d'amour demandera grâce pour tous les deux, et le raccommodement sera scellé par des sermens d'être plus confians à l'avenir. Que la nature est magique dans ses opérations ! Elle fait toujours ce qu'il faut pour opérer ce qu'elle veut; ou, ce qui revient au même, elle veut toujours ce qu'elle fait, pour opérer ce qu'elle veut. Lui a-t-on ordonné d'être ainsi, ou est-elle ainsi par essence? C'est le secret de la grande maçonnerie; la première hypothèse est d'accord avec nos sens. la seconde est incompréhensible.