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CHAPITRE XXII

DE LA PREVENTION

On se prévient favorablement pour les êtres de son espèce, même d'espèces différentes, souvent d'après ses préjugés d'éducation ; néanmoins, la beauté du physique, l'air noble, fin, aimable, spirituel, sont des avantages auxquels on ne peut refuser son admiration, pas plus qu'on ne peut se prémunir contre les impressions désagréables de leurs contraires, telles que les difformités du corps et les travers de l'esprit.

Que le nègre aime sa négresse, dont le petit suce le lait de ses mamelles jetées derrière ses épaules : c'est une femme telle qu'elle soit, et il lui en faut une ; mais quand il voit une de nos nymphes de roses et d'albâtre, il ne dit plus : c'est une femme, mais une divinité. De même au moral, la réputation d'homme d'un bon ou méchant esprit, de probité ou d'improbité, nous prévient pour celui qui en est honoré ou déshonoré. L'innocence entraîne tous les cœurs; si l'enfant est gâté, il ressemble à une friandise à moitié corrompue, ou à un beau morceau de musique déjà reconnu pour tel, mais écorché par de mauvais exécutans.

Dans l'homme fait, l'innocente imbécillité nous humilie; on la regarde avec pitié et avec la même espèce de déplaisir qu'on voit une belle machine détraquée.

La vieillesse ne prévient favorablement que quand elle est imposante et sans prétention au bel air. On sourit au bambin

déjà puissant par sa naissance et sans qu'il s'en doute. On sourit avec plus de pitié au vieillard décrépit qui prend encore l'air imposant. La vieillesse étoit plus respectée jadis que de nos jours ; en voici une des raisons, qu'on n'a pas encore alléguée. Plus l'instruction se perfectionne, plus la jeunesse instruite diminuera de vraie considération et de respect envers les vieillards ; plus l'expérience sera précoce dans la jeunesse, moins l'âge mûr lui sera utile. Ce sont de jeunes volcans qui rendent

tnuls les vieux cratères. On voit, et c'est une loi de nature qu'on ne peut gagner d'une part sans perdre de l'autre. Jadis, on voyageoit pour voir et pour entendre un philosophe de la Grèce; l'imprimerie en dispense aujourd'hui : l'esprit du monde est dans les livres et l'homme de réputation gagne souvent à n'être connu que par l'impression et la lecture de son œuvre, et à n'être vu que dans sa gravure qui la précède. Sans parler ici des sympathies ou antipathies physiques et morales, dont nous

knous sommes entretenus ailleurs, disons que les préventions, soit à l'égard du physique ou du moral, s'emparent de nous, souvent à la première vue d'une personne ou d'un objet; et, bonnes ou mauvaises, il faut du temps et un effort sur nous-mêmes pour les surmonter et les oublier totalement. Une mauvaise prévention revient comme la suite d'une digestion laborieuse ; une bonne, à laquelle il faut renoncer, nous coûte et nous donne des regrets. Quoi ! je me serois trompé, se dit-on. Comme si nous faisions autre chose les trois quarts de notre vie ! Il faut donc se garder des préventions autant que possible, soit favorablement, et surtout défavorablement, puisque l'impression première est si difficile à effacer, quand l'équité l'exige. Oui, la justice permet et veut qu'on examine d'abord l'état des choses et de la question; mais, j'en conviens, qui que ce soit n'est peut-être pas assez fort sur soi-même pour éviter toutes préventions.

Celles qui naissent en nous du physique malheureux des autres, exigent surtout un effort pour ne pas se prévenir; cependant, on est si fâché, si étonné quand on trouve un bossu, un aveugle, un borgne, un boiteux rempli de sens et d'esprit, après l'avoir préjugé tout autre! Ne nous pressons donc pas. On a beau dire : cavete signatis, « défiez-vous des gens masqués » ; les préventions défavorables dont ils ont été les objets les ont

souvent forcés d'acquérir au moral pour suppléer au physique ; car de nos jours presque tous les estropiés surpassent les élégans de figure; qu'ont-ils besoin d'acquis, ces Adonis? « Me voilà, admirez-moi, » disent-ils aux hommes; « aimez-moi, disent-ils aux femmes » ; et, ne leur déplaise, on fait souvent le contraire. Ils ont beau s'écrier ; « Que je sois défiguré si je ne vous aime » ; leur enjeu est d'une trop mince valeur pour qu'on les croye.

Chaque état, chaque profession a ses tics, ses défauts. Dieu veuille qu'ils n'ayentpas ses vices; maison les a tant ridiculisés, il y a tant de matois qui lisent au fond des âmes, Molière les a peints si au naturel, que chacun se tient en garde. Bientôt, ce sera à l'inverse qu'il faudra les reconnoître ; le poète sera modeste ; le musicien, homme instruit; le médecin, sans emphase, à moins qu'il ne soit ignorant; l'avocat, simple comme La Fontaine; le procureur, homme intègre pour sortir du préjugé et avoir des pratiques; le guerrier, compatissant, hors des combats (il l'est déjà); le marchand, homme probe, préférant sa réputation, son intégrité à l'or du Mexique ; le courtisan, n'osant plus flatter son prince qu'avec esprit et vérité; le souverain, se voyant dans l'avenir des temps comme dans un miroir fidèle et n'osant plus lui sacrifier le présent fugitif. Qu'on dise, après cette supposition (que l'intérêt seul des hommes doit un jour réaliser), qu'on dise que l'instruction et l'anéantissement des préjugés sont nuisibles à l'homme; il se contrefait, dit-on, quand il est instruit. Oui, mais, forcé de se contrefaire sans cesse, il se refait ; sa chère paresse l'entraîne ; son égoïsme déçu le force jusque dans ses retranchemens; il prend enfin son parti, et se voue au vrai, quand il ne peut plus mentir avec sécurité. On ne ment que pour faire des dupes, et plus il sera difficile d'en faire, moins il y aura de menteurs.

Il y a tant de sots, dira-ton, tant d'imbéciles si aisés à tromper, et la race en est indestructible... Passe pour l'imbécillité complète; mais vaut-elle la peine qu'on la trompe, puisqu'elle est dévouée à l'inattention de l'homme adroit? On lui escroquera son argent; peut-il tomber en de plus mauvaises mains?

Une fois que chaque chose aura pris sa place, l'homme sera jugé du premier abord par ses pairs de chaque profession, et l'indécision ne sera plus qu'une erreur populaire. Si j'en juge

par l'art que j'ai cultivé toute ma vie, oh! qu'il me faut peu pour connoître le tout d'un musicien! Avant d'entendre son œuvre, un quart d'heure de conversation sur quelque sujet que ce soit, mais à cœur ouvert, me dit tout ce qu'il peut, en musique, de véritablement bon, de médiocre ou de mauvais. Il peindra mal l'amour, me dis-je, car il est trop ou trop peu sensible. Il sera diffus, parce qu'il ne sait pas aller au fait. Il sera chantant, car il a la juste sensibilité. Il sera chantant, mais à rebours du personnage, car il ne connoît pas assez le cœur humain. Cet autre sera correct et savant, mais sans charme, et la musique sans charme est comme une belle qui n'inspire pas de désirs. Celui-ci, homme instruit, mais sans sensibilité, se jettera dans les accessoires des accompagnemens : c'est comme une femme parée, riche, mais non belle!... L'artiste imprime tellement la trempe de son esprit à son œuvre, qu'il lui est impossible de la dissimuler ; et s'il connoît son foible et qu'il veuille le cacher par son contraire, alors, tantôt faux chanteur, faux d'esprit, plagiaire maladroit, c'est par ce fard même qu'il se décèle; par une mauvaise prétention à dissimuler sa mesure, on sent ce qui lui manque (1).

Redisons, pour terminer ce chapitre, qu'on ne peut trop se prémunir contre une première impression, soit en mal, soit en bien; et cet axiome, je me l'applique à moi-même, après ce que je viens de dire quant au musicien. L'expérience prouve combien il en faut rabattre après une ample et plus intime connoissance. Se prévenir contre quelqu'un est souvent l'effet de nos préjugés, de nos chagrins et de nos maux de nerfs ; mais cependant, quand la prévention est forte, générale et insurmontable, l'indice est suffisant pour croire que la personne envers laquelle on est en défiance et en prévention a les défauts qu'on lui suppose, mais qu'elle a l'art de les dissimuler, ou même qu'elle les surmonte par effort de vertu.

(i) Ces théories séduisantes, tout imprégnées du romantisme de Jean-Jacques, ne se vérifient pas toujours. L'histoire de l'art montre au contraire qu'il ne surfit pas à l'artiste de ressentir un sentiment pour pouvoir l'exprimer. Chez Berlioz et Liszt, pour ne nommer que ceux-là, l'inspiration étant très intermittente, malgré leur conviction passionnée, l'expression musicale reste souvent en-deçà de l'intention. Inversement, peu de compositions d'auteurs très sincèrement religieux ont atteint au mysticisme de Parsifal, œuvre d'un artiste non religieux.

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