‹ Réflexions d'un solitaire (volume 5)Chapitre 79 sur 97 · DE L'ORGUEIL ATTACHE À CHAQUE ETAT · texte numérisé non relu

DE L'ORGUEIL ATTACHE À CHAQUE ETAT

Sans prévention, on peut cependant remarquer les défauts essentiels de chaque homme, selon la profession qu'il exerce, et presque tous ces défauts n'ont qu'une même source : l'amourpropre. On a beau dire à l'homme que le terme de sa vie est incertain, que, peut-être, il n'a plus qu'un jour d'existence; pour lui, cette incertitude est indéfinie, et son allure orgueilleuse se prolonge jusques aux derniers battemens de son cœur.

Dans nos spectacles, où cent et cent personnes concourent à un même but, aucune ne se croit accessoire; aucune qui ne se croye indispensable : est-ce un bien, est-ce un mal ? Je crois que c'est un mal nécessaire. Oui, là, chacun se croit agent principal, et ce qu'il y a de plaisant, c'est que l'auteur de l'ouvrage est perdu dans la foule des agens secondaires qui l'environnent; ce n'est qu'à la chute de l'ouvrage qu'ils voyent et accusent l'auteur ou les auteurs; ce n'est aussi qu'après son succès que le public le proclame plus que primus inter pares, et que les accessoires ne sont alors que les rayons qui forment son auréole. « Comment trouvez-vous qu'il a prêché ? » disoit un homme, en sortant d'une église. — « Comme un ange. » — « Eh bien ! c'est moi qui lui ai fait sa perruque. »

Comme on distingue, au grand jour, l'âge d'une personne.

quelque précaution qu'elle prenne pour le cacher, il est un point, un stigmate d'état qui annonce et dénonce chaque caractère et chaque profession. Le mélancolique rit mal, il rit tristement, et, quelquefois, l'excès de sa joie nous dit combien l'hilarité lui est extraordinaire : c'est un torrent de joie qui s'échappe pour avoir été longtemps en stagnation. L'homme joyeux est de même hors de sa sphère caractéristique quand il est affligé ; habitué à le voir riant, il pourroit faire rire quand il pleure.

Le musicien qui vit continuellement dans le rapport physique et harmonique des sons, n'a que difficilement les nerfs en discordance. C'est peut-être pour briser cette continuelle et quiète harmonie qu'on a remarqué en lui quelque tendance aux liqueurs spiritueuses ; du reste, le soupçon d'ivrognerie n'appartient qu'aux chantres qui dessèchent leurs poumons en l'honneur de Dieu, et point aux musiciens en général, pas plus qu'aux autres hommes. Si l'on faisoit ici une division des divers emplois du musicien, nous dirions que le compositeur est, de même que le poëte, exalté par l'emploi de ses facultés imaginatives ; que le joueur de flûte (je ne sais pourquoi) est constamment aussi mélancolique qu'amoureux; les bassons plus impérieux que les autres instrumens à vent en France ; les premiers violons, braves (j'ai dit pourquoi, dans mes Essais); les chanteurs et acteurs ont une moralité proportionnée à leur bon ou mauvais succès, fiers ou caressans selon qu'ils ont Le vent en poupe ; en cela, ils ressemblent à bien d'autres. On comprend que ceci n'est qu'une vue générale, et que chacun modifie ses dispositions d'état par celles individuelles et par l'éducation. Mais, en tout, le musicien nage dans un fluide harmoni-aériforme qui l'éloigné des sensations et imitations matérielles autant que le peintre y est subordonné par les formes et les couleurs. Aussi voyons-nous ce dernier jouer, pour ainsi dire, avec la nature qu'il épie sans cesse, en contrefaisant tout ce qu'il voit et entend avec la dextérité et l'amabilité du petit chat; aimant la musique plus que la peinture même, parce qu'il trouve en elle le vague et le correctif qui n'est pas dans le matériel des formes et des couleurs. 11 dit, avec les âmes sensibles à l'harmonie des sons, en écoutant la bonne musique : « Je ne sais au juste ce que c'est, mais elle me charme. »

Le statuaire est plus sévère que le peintre; la vérité, la noblesse des formes sont tout pour lui; l'illusion n'est pas sa chimère, et la couleur lui est autant nuisible qu'elle est favorable au peintre. L'un fait paroître la bosse sur une surface plane ; l'autre fait de la chair avec la pierre : c'est là la principale illusion de son art. Le génie de l'architecte est un mélange de géométrie et d'illusion; géomètre pour la base, artiste pour le décor. Voici ce que j'ai remarqué chez le savant dans les sciences exactes qui écoute la musique : ou il est frappé et comme stupéfié d'un effet physique dont il ignore la cause; ou, souriant (aux anges), il nous, regarde, nous musiciens, comme des enfans qui s'amusent de jeux innocens; une incertitude mêlée d'étonnement est dans ses yeux ; il voudroit que notre résultat final fût sûr comme deux et deux font quatre. Cependant, ce seroit anéantir l'art ; le sentiment n'a besoin d'autre preuve que de sentir ; courir après le sentiment, c'est le fuir ; et, pour dire la même chose en un seul vers :

Le sentiment qu'on cherche est déjà loin de nous.

« Je sens, donc je suis » : on a regardé ces mots comme une trouvaille de raisonnement (1); une mouche peut en dire autant, et la plante, qui probablement ne sent pas, n'en existe pas moins. Nous nous plaisons à douter si l'animal a l'idée de son existence; oui, puisqu'il a de la mémoire. Peut-on se ressouvenir de son existence antécédente, et ne pas sentir qu'on existe actuellement ? Je ne le pense point.

Il semble inutile que chaque profession se range en première ligne ; si c'est quant à la difficulté, le premier poste de chaque science ou art est également glorieux et difficile à obtenir. Quant à l'utilité (hélas ! les métiers les plus abjects sont les plus indispensables), quant à l'utilité, dis-je, à quoi se réduit-elle? A procurer l'aisance qui donne le plaisir ; et où le trouver plus suave et plus pur si ce n'est dans les beaux-arts qui nous ravissent, nous élèvent jusque dans les cieux, en rendant l'homme bon parce qu'il est heureux, et l'éloignant ainsi de toute autre vanité que de celle d'être le phénix distributeur des plus douces

(i) Grétry se trompe; Descartes a écrit : « Je pense, donc je suis », — ce qui n'est pas du tout la même chose.

voluptés. Qu'importe à la société, à l'Etat, que le musicien croye qu'on manque d'un sens quand on n'aime pas sa musique; que le peintre dise que le sentiment visuel manque à celui qui n'admire pas sa peinture ; que le statuaire désire qu'il soit beau-

Icoup de héros dignes de l'apothéose ; que le géomètre cherche partout la précision mathématique dont il est idolâtre ; que le philosophe demande en tout l'observance exacte de la nature ; que chacun soit plus fier de son intelligence partielle que de celle de tout autre?... Néanmoins, tous concourent à une perfection unique des choses, et dans ce sens l'Institut de France rassemblé offre le spectacle le plus imposant, après la nature effective. On ne peut qu'être électrisé à l'aspect de cette réunion d'hommes dans la tête desquels réside l'essence de l'esprit humain : héritage immense, acquis sur les siècles antérieurs ; faisceau de lumière qui commence dans les cieux, se propage sur la terre, et descend jusqu'à son centre. Homme ! sois fier de ton apanage ; mais sois modeste, en songeant à ce qu'il te reste à acquérir.

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