‹ Réflexions d'un solitaire (volume 5)Chapitre 90 sur 97 · UN INTERLOCUTEUR · texte numérisé non relu

UN INTERLOCUTEUR

On ne peut plus, Monsieur, parler des avantages de la simple nature, depuis que les hommes réunis en société ont arrêté entre eux le code de leurs loix respectives. Voyons ce qui est, et n'allons pas inutilement récriminer sur les siècles passés.

l'atrabilaire.

Quoi, Monsieur, quand on a perdu le bonheur, il n'est pas permis de le regretter? Il faut vivre dans un monde où l'on ne peut être heureux que par hasard, et à moins qu'on ne se voue à l'insensibilité?

l'interlocuteur.

Il est encore des terres inhabitées, Monsieur; passez les mers, et vivez, si vous le voulez, à la manière de Robinson.

l'atrabilaire.

Non, Monsieur, je veux vivre en France, et vous dire ce que je pense des préceptes de Jean-Jacques, du prince des philosophes, n'en déplaise au divin Platon.

l'interlocuteur.

Eh bien, Monsieur, parlez, nous vous écoutons.

l'atrabilaire.

Je le répète, je pense, avec Rousseau, que la nature a tout fait pour le mieux; c'est d'elle que doit découler l'éducation, telle que celle d'Emile, autrement il faut autant d'éducations qu'il y a de classes différentes parmi les citoyens, et je dis plus, autant qu'il y a d'hommes et de femmes. Et comment concevoir la possibilité de faire entendre au riche que le pauvre est son frère ? Et comment contraindre le pauvre d'endurer sans murmure le faste et l'insolence du riche ? Jamais on n'y parviendra; les efforts moraux que l'on fait pour séparer l'homme de l'homme ne servent qu'à encombrer les tribunaux de plaideurs, à engraisser la chicane, à peupler les galères et à élever des fourches patibulaires. En somme, la société n'est qu'un repaire de loups; les hommes et les femmes y vivent comme chiens et chats. Voici le tableau du monde en raccourci : il n'est rempli que de folie, de haine, d'envie, d'orgueil et d'ingratitude.

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